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En Palestine comme dans la solidarité internationale, il faut se tourner vers la résistance

par Salah Hamouri
Manifestation en soutien au peuple palestinien, Paris, 31 janvier 2024. Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas

À l’occasion de la menace de dissolution du mouvement Urgence Palestine en France, Salah Hamouri donne son point de vue pour construire la résistance palestinienne, que ce soit sur place ou dans le reste du monde.

 

Pourquoi Retailleau veut-il dissoudre Urgence Palestine et la Jeune garde ?

Je pense qu’Urgence Palestine et la Jeune Garde, chacun dans son combat, ont construit une dynamique militante assez forte. Ces organisations ont apporté une autre dimension, une autre façon de penser, une nouvelle analyse politique et un nouvel engagement politique. Elles ont recruté des nouvelles personnes, une nouvelle génération militante, et ainsi ont pu toucher une partie de la société française. Urgence Palestine a réussi à influencer la vie politique en France par rapport à la Palestine.

Je pense que Retailleau n’est pas seul, qu’il y a une pression des Israéliens derrière cette offensive. Concrètement, cela faisait suite à une demande de députés de droite qui sont liés à Israël, et qui lui ont demandé de dissoudre Urgence Palestine1.

C’est la même chose pour Palestine Action en Grande-Bretagne, qui a d’ailleurs perdu son recours le 5 juillet 2.

Il y a une pression pour qu’on en reste à une solidarité humanitaire, sans engagement sur des bases politiques liées à la résistance et à un combat international.


 

Quelle est la spécificité d’Urgence Palestine par rapport au mouvement pro-palestinien traditionnel ?

Je pense que sa spécificité est la place que certain·es Palestinien·nes ont pris, et le rôle qu’ils ont pu jouer. En France comme ailleurs, c’est une place qui avait disparu depuis un certain moment. Nous pensons que la diaspora palestinienne aura un rôle politique très important à jouer à l’avenir dans le combat et dans la résistance.

C’est un rôle qui doit s’organiser, se renforcer politiquement, parce que c’est un rôle que les accords d’Oslo ont voulu faire disparaître. Depuis 1994, pendant 30 ans, on a voulu faire disparaître le rôle de la diaspora palestinienne. Alors aujourd’hui, partout, en France mais aussi aux États-Unis, à Londres, à Barcelone, une génération palestinienne s’est réveillée. Cette génération palestinienne est le moteur de tous les événements depuis le 7 Octobre jusqu’à aujourd’hui.

À Londres, plusieurs mouvements palestiniens jouent un rôle essentiel. Il y a une génération palestinienne en France, avec Beitna en Belgique, avec les Palestinien·nes de Barcelone qui ont joué un rôle très important même avant le 7 Octobre. Il y a un réveil dans la diaspora pour jouer un rôle et reprendre la main sur le plan politique.


 

Il y a actuellement un changement de position dans le mouvement concernant le bilan des accords d’Oslo.

De manière générale, beaucoup de Palestinien·nes ont dit qu’Oslo, c’est une catastrophe, la troisième catastrophe, cette fois signée par des mains palestiniennes. À l’époque, les gens n’y croyaient pas, il y avait surtout des gens qui ont vu Arafat et Rabin en train de se serrer la main. Mais partout il a été dit que ce serait la fin du conflit, qu’Israéliens et Palestiniens allaient vivre en paix, sans voir les questions fondamentales – la colonisation, l’occupation – et sans analyser les accords signés. Le deuxième accord, l’accord de Paris en 1996, qui aborde les questions économiques, est le plus terrible.

Il s’agissait donc d’un accord prétendant être un accord de paix sans rendre le moindre droit au peuple occupé. Avec Oslo, aucun droit fondamental n’a été rendu aux Palestiniens.


 

Sans parler de la nature de l’Autorité palestinienne…

Oui. Quand tu acceptes la situation, il y a deux possibilités : soit tu es naïf politiquement, soit tu veux te décharger d’un engagement politique qui peut coûter cher.

Mais aujourd’hui, personne ne peut être naïf et ne pas voir la réalité. Les personnes qui restent bloquées sur la question de deux États et les accords d’Oslo sont donc des personnes qui veulent se décharger politiquement de la responsabilité de dire vraiment les choses comme elles sont, tant sur l’Autorité palestinienne que sur la réalité du génocide en cours.


 

Est-ce que tu as des informations sur comment la population essaie d’agir, de résister, notamment en Cisjordanie ?

Il y a plusieurs enjeux, qui sont liés. Ces derniers mois, on voit un nouveau phénomène, l’apparition de nouveaux groupes armés liés aux Israéliens. Ils mettent en place la même idée que l’Armée du Liban sud 3, ils ont créé deux milices dans le sud de Gaza, celles d’Abu Shebab, à Rafah et une autre à Khan Younès. Dans une interview publiée dans le journal israélien Yedioth Ahronoth, Yasser Abu Shebab explique clairement que ses milices de collabs sont soutenues par l’autorité palestinienne, l’armée israélienne et les Émirats arabes unis. Elles se coordonnent pour créer les milices armées liées à l’occupant à Gaza. Ce sont les mêmes groupes qui ont volé l’aide humanitaire et attaquent la population.

Mais iI y a un nouveau phénomène aussi en Cisjordanie : même si l’Autorité palestinienne est faible, elle veut redéfinir politiquement la situation. Il y a eu une tentative de personnalités et de grandes familles qui sont liées à l’occupant. Elles veulent déclarer Hébron comme État indépendant ayant des liens directs avec l’occupant israélien. Ce n’est pas nouveau. En 1978, il y avait un projet israélien, appelé Rawābit al-Qurā (« ligue des villages »), qui visait à contourner certains maires et à travailler avec d’autres, les grands maires surtout. C’était des collabs, l’objectif était de remplacer l’OLP 4 par ces maires, mais une partie ont été tués par les organisations présentes en Cisjordanie.

Aujourd’hui, on vit la fin politique de l’Autorité palestinienne. Elle n’a plus de base sociale. Les Israéliens sont donc à la recherche d’une alternative pour contrôler les territoires palestiniens. Ils savent bien que le vide peut se remplir. Soit ils arrivent à le remplir avec de nouveaux collabs – ils cherchent donc dans différentes directions, les grandes familles, le business. Soit la résistance peut s’exprimer, même si les partis politiques sont faibles. Ils savent bien qu’un mouvement populaire peut se déclencher à n’importe quel moment en Cisjordanie. Les Israéliens essaient de l’éviter parce qu’ils savent bien que la Cisjordanie est la zone stratégique qu’il ne faut pas perdre, parce qu’un mouvement là-bas peut leur faire mille fois plus de mal que Gaza. C’est ce qu’on a vu dans la première et la deuxième intifada.


 

On y a d’ailleurs vu des mobilisations de la jeunesse ces dernières années, et de nouveaux groupes militants.

C’était en 2021, quand il y a eu la tentative de destruction de Sheikh Jarrah, un quartier à Jérusalem. Une offensive a été déclenchée, et cela a alerté les Israéliens : le mouvement s’est déclenché partout en Palestine : dans les territoires de 48 5, à Jérusalem, en Cisjordanie, à Gaza et dans la diaspora. C’était la première fois depuis 1948 que les cinq zones ont agi en même temps. Je pense que 2021 a remis le terme « peuple palestinien » sur le devant de la scène. Une unité politique s’est constituée autour de la résistance. C’est ce qui a alerté les Israéliens, qui ont compris le danger représenté par le réveil de millions de Palestinien·es, en Israël, à Jérusalem, en Cisjordanie, qui met en danger toute la colonisation israélienne.


 

Qu’est-ce qu’il reste de ce mouvement ?

Les Israéliens ont réprimé ce mouvement : des milliers d’arrestations, des années d’emprisonnement et les destructions mises en œuvre ensuite en Cisjordanie. Je pense que prochainement, il va de nouveau se passer quelque chose en Cisjordanie et à Jérusalem, que ça va éclater.

Comment ça va se passer ? Quel sera l’élément déclencheur ? On ne sait pas. Mais l’énorme répression, l’avancée de la colonisation, la destruction deviennent insupportables. On voit la fuite dans le nord de la Cisjordanie, les camps de réfugiés dans le nord, ce que l’armée a appelé le plan X 6.

Je pense que les gens voient arriver le moment où il n’y a plus d’avenir, plus d’horizon, plus de solution, ni humaine ni politique. Le moment où il n’y a plus rien. Et je pense qu’on n’est pas loin du déclenchement d’une grande révolte.

 

As-tu des informations sur comment la résistance existe à Gaza ?

On est rentré dans une guerre de guérilla, c’est clair. Mais elle n’a pas de commandement organisé, centralisé. Il y a des résistants partout, qui ont leur expérience, qui sont sur leur terrain, dans les villes.

Par exemple, hier, une opération a eu lieu à Beit Hanoun, tout au nord, près de la frontière, une ville qui a été rasée au début de la guerre, il y a 20 mois. Et pourtant il y a eu 5 morts et 15 blessés du côté de l’armée israélienne. Les Israéliens savent que plus ils restent à Gaza, plus ils vont avoir des pertes.

Gaza est quasiment invivable, les deux tiers du territoire sont occupés, seul le centre ne l’est pas. Le prétexte des Israéliens pour ne pas occuper est que leurs prisonniers seraient dans ce coin et qu’il ne faudrait pas prendre le risque qu’ils soient tués. La réalité est qu’ils savent que plus ils restent sur le terrain, plus ils vont avoir de pertes.

Aujourd’hui, il y a des déclarations de Yaïr Lapid – candidat au poste de Premier ministre – et d’anciens généraux qui déclarent que la présence à Gaza va conduire à de nombreuses pertes dans l’armée israélienne et qu’il faut se retirer de Gaza, aller vers un échange de prisonniers – avec des prisonniers politiques palestiniens – et essayer de trouver une solution.

Je pense que la résistance sur place peut continuer des années, les Gazaoui·es sont bien organisés, ils résistent et il y a un soutien populaire à cette résistance.


 

Mais avec un coup humain énorme. Certaines études parlent de centaines de milliers de morts. As-tu des échos de ce qui se passe en Jordanie ?

Pendant l’invasion impérialiste israélienne et américaine sur l’Iran, la Jordanie a aidé Israël. Elle accueille des bases américaines, françaises et britanniques. 3 000 soldats américains y sont stationnés.

Ils savent que la Jordanie aussi, pour les Palestiniens, est un endroit stratégique. La chute du régime créerait une énorme déflagration politique dans la région et dans le monde. C’est la plus longue frontière avec la Palestine. Le régime est faible, mais il est tenu par la répression des forces de sécurité. Il y a eu des milliers d’arrestations depuis le 7 Octobre, dans la population et aussi dans les camps de réfugié·es palestinien·nes.

Lorsque la mer Rouge a été bloquée par les attaques des Houties, la Jordanie a représenté un point de passage, avec le « pont terrestre » ouvert entre Israël et l’Arabie saoudite. La Jordanie a donc joué un rôle important pour débloquer la crise économique israélienne. C’est son rôle depuis 20 mois.


 

Pour la suite de la mobilisation, comment vois-tu les choses ?

Il est difficile d’anticiper ce qui va se passer. Il pourrait y avoir très rapidement un cessez-le-feu de 60 jours. Trump dit s’être engagé à arrêter la guerre, donc on verra ce qui va se passer.

De mon côté, je pense que l’enjeu est de renouveler l’OLP, sur des bases révolutionnaires, et en permettant l’entrée de tous les partis politiques. Il faut un programme de lutte à long terme, car il n’y a pas de solution politique aujourd’hui, il faut d’abord créer un rapport de forces, et c’est aux Palestinien·nes de le faire. Il faut revenir à un engagement sur la base de la résistance et, de là, tout changer.


 

Et au niveau de la mobilisation de solidarité ?

De la même manière, il faut changer de langage politique, se tourner vers la résistance. Et alors tout ce qui entoure les Palestiniens changera également.

Du côté d’Urgence Palestine, et des Palestinien·nes en général, nous avons un rôle politique à jouer pour renforcer l’engagement militant et approfondir l’analyse politique : sur l’importance de la résistance, sur l’importance d’une solidarité profonde, politiquement engagée. Elle ne doit pas se limiter à une solidarité humanitaire, il faut s’engager politiquement et sur le plan militant. C’est notre rôle pour les prochains mois et années. 

Le 8 juillet 2025

Salah Hamouri est avocat et militant palestinien, membre d’Urgence Palestine en France. Il a été emprisonné plusieurs fois en Israël, notamment pour des accusations d’appartenance au Front populaire de libération de la Palestine. Il est l’auteur de Prisonnier de Jérusalem. Un détenu politique en Palestine occupée, éditions Libertalia, 2023. Propos recueillis par Antoine Larrache.

  • 1

    Le député Rassemblement national Julien Odoul a également demandé le 22 octobre la dissolution d’Urgence Palestine. Le 29 avril, le ministre de l’Intérieur a annoncé son intention de dissoudre UP et le collectif antifasciste la Jeune Garde. Le 12 juin, cette dernière a été dissoute. Une mobilisation de solidarité avec UP a permis de recueillir le soutien de 250 000 signataires et de plus de 800 organisations. La dissolution d’UP n’a pas été prononcée à ce jour.

  • 2

    Palestine Action a été interdite suite à une action dans une base de la Royal Air Force ayant consisté à asperger de la peinture sur des avions militaires. Lire « Le gouvernement britannique interdit Palestine Action, qualifiée d’organisation terroriste », Simon Hannah, 25 juin 2025, Inprecor. Palestine Action a formulé un recours auprès de la Haute Cour de Londres, qui l’a rejeté le 5 juillet 2025.

  • 3

    L'Armée du Liban sud est une milice libanaise qui opérait avec le soutien de l'armée israélienne pendant l'invasion israélienne du sud Liban en 1978 et celle de 1982. Fondée en 1976-1977, elle est dissoute au moment du retrait de l’armée israélienne du sud Liban, en 2000.

  • 4

    L’Organisation de libération de la Palestine, créée le 28 mai 1964 à Jérusalem, a été la principale organisation de résistance palestinienne. Elle est composée de plusieurs organisations palestiniennes. La principale est le Fatah, mais il y a aussi le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). Elle a été dirigée par Yasser Arafat à partir de 1969 jusqu’à sa mort en 2004. Elle est actuellement dirigée par Mahmoud Abbas (Abou Mazen), également président de l’Autorité palestinienne et de l’État de Palestine.

  • 5

    Les « Palestiniens de 48 » sont les Palestinien·nes qui, suite à la guerre de 1948 ayant abouti à la création d’Israël, se sont retrouvés à l’intérieur de l’État israélien. Ils sont environ 1,7 à 2 millions, soit 20 % de la population d’Israël. Les Palestinien·nes sont aussi 3,2 millions en Cisjordanie et, avant le début du génocide, 2,2 millions à Gaza. Ils sont également 6,4 millions dans les pays arabes alentour et 760 000 dans le reste du monde. Soit environ 14 à 15 millions au total.

  • 6

    Le plan X du ministre d’extrême droite Bezalel Smotrich vise à accaparer les terres palestiniennes en Cisjordanie occupée. En 2024, 800 hectares ont été saisis : « Selon l’organisation israélienne anti-colonisation La Paix maintenant, il s’agit de la plus importante saisie de terres en territoire palestinien depuis les accords d’Oslo ». « En Cisjordanie, les routes au cœur d’un nouveau plan de colonisation », 29 mars 2024, France 24.