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L’UE et le colonialisme vert en Serbie

par Denis Verstraeten
Manifestations environnementales à Novi Sad le 3 janvier 2022. © СРБИН.инфо, CC BY 3.0.

Des luttes écologistes et contre la destruction du cadre de vie ont fréquemment lieu dans les Balkans, et la Serbie ne fait pas exception. La plus récente et emblématique est celle qui se déroule contre l’installation de mines de lithium dans l’ouest du pays. Lors de notre voyage, nous avons rencontré un·e activiste du collectif anti-extractiviste Marš Sa Drine, dans un hôtel du centre-ville de Belgrade, à l’écart des oreilles indiscrètes du régime de Vučić.

Dans la foulée des guerres en ex-Yougoslavie et l’ouverture de la région aux marchés internationaux, des missions d’exploration des sous-sols ont été entreprises pour cartographier les différentes ressources minérales disponibles et pour les exploiter. En 2004, dans la vallée du Jadar, dans l’ouest du pays, les prospections menées par Rio Tinto1 ont abouti à la découverte d’un nouveau minerai baptisé jadarite, riche en minéraux, notamment en lithium. Cet élément est central dans la transition énergétique voulue par le capitalisme vert car il est nécessaire pour produire des batteries, comme par exemple celles des voitures électriques.

Les prémices d’une exploitation sans scrupule

À la suite de cette découverte, la multinationale a commencé à s’installer dans la région, avec la ferme intention de mettre en route l’exploitation de cette ressource le plus rapidement possible, malgré l’absence de permis. La première étape a été de mettre en place des puits de forage pour tester la qualité des gisements, au mépris de la législation serbe qui protégeait, à l’époque, la vallée du Jadar en tant que zone de grande valeur agricole et qui interdisait ce type de travaux, même avec l’accord des propriétaires. De plus, Rio Tinto s’est implanté dans la vie locale de cette région rurale en participant à des groupes de sociabilité féminins, permettant à la multinationale de préparer l’opinion à coups de propagande grossière : les infrastructures seraient propres, modernes, futuristes, entièrement en sous-sol et n’impacteraient pas la vie de la population. Plus fort encore, l’eau des rivières qui serait captée et utilisée par les processus chimiques en ressortirait plus propre encore. Et pendant tout ce temps, la société minière achetait petit à petit les propriétés des habitant·es, laissant planer la menace d’une future expropriation par l’État.

Le sous-sol de la vallée du Jadar abrite jusqu’à 90 % de la demande en lithium de l’Union européenne, ce qui fait de Rio Tinto un partenaire de premier choix pour les 27, et en particulier pour l’industrie automobile de luxe allemande, en voie d’électrification. Ici, l’UE cherche à sécuriser l’accès au lithium serbe pour fournir les lignes de production de Mercedes. L’Allemagne est pourtant le pays de l’UE disposant des plus grandes quantités de lithium. Alors que l’industrie européenne était en train de se mettre au diapason de l’appétit du capitalisme vert, la classe politique allemande s’est opposée à l’exploitation du lithium sur son territoire, les Grünen en tête. On fait face une fois de plus au néocolonialisme vert et à l’hypocrisie de l’UE. Par ces investissements, l’UE cherchait aussi à autonomiser ses approvisionnements en lithium de la Chine, notamment.

Les dégâts apparaissent au grand jour

Sous la pression de l’UE, l’histoire s’est accélérée en 2019, quand le régime serbe a fait des réserves de lithium une ressource d’intérêt national, donnant à n’importe quelle compagnie le droit d’exploiter les sols pour extraire ce matériau. En parallèle, les plans réels de Rio Tinto commencent à paraître : les infrastructures prévues sont gigantesques et les gisements bien plus destructeurs que ce qui était initialement annoncé. De plus, l’eau des rivières de la vallée sera accaparée pour les traitements chimiques servant à extraire le lithium de la jadarite. C’est un coup de massue pour les populations locales dont l’agriculture est la principale activité économique et qui dépendent donc d’un environnement sain et d’un accès à l’irrigation. 

Cette période marque un tournant dans la résistance face au projet de Rio Tinto, mais pas seulement. Le sous-sol de l’ouest de la Serbie étant riche en ressources, ce sont des centaines de projets extractivistes qui menacent des dizaines de villages, où des luttes locales étaient déjà menées. La centralité du travail agricole pour les populations de la région explique leur attachement à leurs terres et les résistances spontanées contre ces projets écocides et pour la sauvegarde de leurs conditions de vie. C’est dans ce contexte que Marš Sa Drine2 a été créée et a aidé à faire converger tous ces combats, en regroupant habitant·es, activistes, juristes, scientifiques, etc. et en mettant en œuvre une diversité des tactiques : batailles juridiques, organisation de mobilisations massives, actions de sabotage des chantiers… et avec la conscience claire que la lutte ne sera pas gagnée uniquement via des moyens légaux.

Premières réactions

En 2022, à l’approche des élections générales (présidentielle et législatives), le régime met le feu aux poudres en modifiant la réglementation sur l’expropriation : dorénavant et dans la continuité du changement de législation de 2019, n’importe quelle compagnie pourra exproprier des habitant·es pour lancer un projet extractiviste. En réponse, la population de ces régions s’est largement mobilisée en organisant des blocages de route pour marquer la désapprobation large et la colère provoquée par ce changement légal qui entérine le statut néocolonial de la Serbie, qui a été très bien compris par les habitant·es.

Toute cette séquence a été pensée de manière opportuniste par le régime pour gagner sur tous les tableaux : juste avant ces élections victorieuses, Vučić a annoncé le retrait des mesures, sans que ça soit suivi d’actes concrets allant dans ce sens. De cette manière, c’est un message rassurant qui est envoyé à Rio Tinto et aux partenaires internationaux du régime : les projets extractivistes ne sont pas menacés en Serbie au-delà des discours. Les révélations du réseau de journalistes indépendants BIRN3 parues en février 2023 le confirment : Rio Tinto a dépensé plus d’un milliard d’euros dans le projet du Jadar après 20224.

Une confrontation avec le pouvoir

En été 2024, la Cour constitutionnelle serbe a pris le parti de Rio Tinto en décrétant que l’interruption du projet était illégale, ce qui a déclenché une nouvelle vague de contestation. Les routes et les villages ruraux de la vallée du Jadar ont de nouveau été bloqués, et des dizaines de milliers de personnes ont manifesté à Belgrade. Lors de ces mobilisations, la répression du régime est montée d’un cran avec l’arrestation de nombreux·ses manifestant·es. De son côté, en juin 2025, l’UE a inclus le projet de Rio Tinto dans le Critical Raw Materials Act, document qui liste les priorités stratégiques européennes en matière d’accès aux ressources. C’est donc clair : pour l’UE, c’est acté que le lithium du Jadar lui appartient5.

La résistance massive et acharnée des habitant·es ainsi que le soutien massif dont elle jouit auprès du reste de la population a permis jusqu’à ce jour de faire reculer Rio Tinto et de bloquer le projet. Dans les mois qui ont suivi et qui ont été marqués par le soulèvement étudiant, la contestation du régime a installé un climat d’instabilité qui inspire la crainte aux investisseurs. C’est dans ce contexte que Rio Tinto a annoncé le 13 novembre 2025 l’interruption du projet pour une durée indéterminée. De plus, les étudiant·es se sont emparé·es de cette lutte : il est question que l’abandon définitif de la mine fasse partie de leur programme électoral face à Vučić, pour lequel ils et elles ont été conseillé·es par des professeur·es opposé·es au projet.

Du côté du régime, il n’y a évidemment rien à attendre. Comme pour tout le reste, Vučić instrumentalise habilement le projet de Rio Tinto pour servir au mieux ses intérêts, tantôt en reculant sur l’octroi des permis pour faire un pas dans le sens de la population – comme ce fut le cas en 2022 avant les élections –, tantôt en offrant sur un plateau à Rio Tinto le lithium du Jadar pour s’attirer la sympathie de l’UE et pour que l’union ferme les yeux sur les violations des droits humains de Vučić.

Les Balkans sont soumis à une très forte pression impérialiste sur leurs ressources, et de très nombreux projets sont envisagés. Dans ce contexte, la résistance face à Rio Tinto occupe une place centrale et une défaite pourrait signifier la chute du premier domino qui menacerait toute la région. À l’inverse, le retentissement régional de ce combat et sa possible victoire peuvent nourrir les populations de la région.

Le 13 janvier 2026