Ils sont baloutches, marocains ou afghans. Parqués dans des camps autour de Belgrade, certains d’entre eux tentent des « games », c’est-à-dire qu’ils essayent de traverser la frontière avec des passeurs. Les autres, résignés, apprennent à vivre dans des conditions indignes. Depuis la fermeture de la route des Balkans, la Serbie s’est imposée comme le garde-frontière de l’Europe.
La Serbie applique des politiques migratoires toujours plus répressives et se félicite d’avoir endigué le problème. Conséquences : violences policières illégales, pushbacks 1 systématiques et vies brisées aux marges de l’Europe. Tandis que le mouvement serbe lutte contre la corruption et pour les droits politiques, comment expliquer que la question migratoire demeure largement absente de ses revendications ?
La question migratoire, grande absente du mouvement étudiant serbe
À Belgrade, les mobilisations étudiantes massives contre la corruption, la répression politique et l’autoritarisme du régime de Vučić n’intègrent presque jamais la question migratoire. Pour beaucoup, le « problème » aurait été réglé avec la déviation de la route des Balkans. Les camps sont loin, invisibles, relégués aux marges de la ville. Le sujet n’est cependant pas complètement absent de la scène politique serbe : le mouvement Solidarnost, que nous avons rencontré, fait de la défense des travailleur·ses migrant·es, un point central de ses luttes notamment lors des mobilisations contre l’exploitation de travailleurs indiens dans l’industrie et le bâtiment.
Mais cette politisation reste strictement cantonnée aux travailleur·ses salarié·es qui vivent en Serbie. Pour la plupart des autres, la destination finale est l’espace Schengen. Ces personnes exilées, bloquées dans les camps, privées de statut, de droits, demeurent en dehors du champ de la mobilisation et subissent les violences de plein fouet, dans l’invisibilité la plus totale.
Des pratiques illégales aux frontières serbes
La violence observée aux frontières n’est ni accidentelle ni marginale. Elle s’inscrit dans le tournant sécuritaire des politiques migratoires européennes qui opèrent depuis les années 1990 jusqu’au très récent Pacte européen sur la migration et l’asile. L’Europe externalise le contrôle des frontières vers des pays candidats à l’UE comme la Serbie 2. La fermeture progressive de la route des Balkans et la mise en œuvre des politiques migratoires européennes ont transformé la Serbie en zone « tampon », criminalisant le passage irrégulier et renforçant les contrôles frontaliers 3.
Sur le terrain, les conséquences sont immédiates. De nombreuses associations ont déserté la zone frontalière face à la dangerosité du terrain. Celles qui restent se sont repliées sur Belgrade. Elles tentent, tant bien que mal, de répondre aux besoins de première nécessité. Pour les personnes exilées, la Serbie devait être une étape. Elle est devenue une prison, parfois même un tombeau. Aucun des témoignages suivants ne pourra vraiment rendre compte de l’horreur qui se passe aux frontières.
Au camp d’Obrenovac, aux portes de la capitale, les familles attendent. Nous n’avons pas le droit d’entrer, nous les retrouvons à l’extérieur. Sur une nappe de pique-nique, des jeux de cartes et des dessins d’enfants. Nous passons l’après-midi à boire du thé et à jouer aux cartes. Un jeune marocain, la jambe cassée, joue au ballon avec les petits. Sa blessure et le manque de soins ont mis fin à son parcours migratoire. Voilà huit ans qu’il est bloqué là, sans perspective d’avenir. Ce couple iranien est venu chercher l’asile politique en Allemagne où des amis les attendent. Ils ont réuni l’argent nécessaire pour payer les passeurs : plusieurs milliers d’euros. Aujourd’hui, ils repoussent le départ, la jeune femme explique : « c’est très difficile de voir la personne qu’on aime se faire violenter par la police, mais si on retourne chez nous, il sera tué ». Ils ont déjà subi plusieurs pushback.
En dehors des camps, des personnes à la rue espèrent n’être que de passage. Elles sont depuis quelques jours en Serbie et tentent de s’échapper vers l’Europe. Un homme arrive, le bras déchiqueté par des chiens. Avec son téléphone et Google traduction, il décrit l’homme qui tenait la laisse : un policier bulgare qui doit opérer pour Frontex. L’agence est composée de policiers de toutes les nationalités européennes qui viennent jouer à la chasse à l’homme aux frontières. Jeu cruel sans règle, dans lequel c’est toujours le même camp qui gagne. La nuit, des rafles sont organisées pour déloger les personnes en exil de leurs abris. Emmenées au commissariat, elles payent la police serbe corrompue pour pouvoir être relâchées. Deux gamins de quatorze ans viennent de traverser sans relâche chaque frontière depuis l’Afghanistan, soit plus de cinq mille kilomètres à pied. Ils demandent des chaussures, les leurs sont trop abîmées par le voyage. Le lendemain, alors qu’ils ont réussi à passer en Hongrie, l’un d’eux m’envoie « Help » par message. Je n’aurais plus jamais de ses nouvelles.
Peut-on démocratiser un État sans parler de ses marges ?
Alors que la Serbie applique avec zèle les politiques répressives européennes, elle échoue à respecter les valeurs démocratiques demandées par le mouvement étudiant. De même, l’Union européenne, si elle a fini par rappeler à l’ordre le gouvernement Vučić face à la répression du mouvement, continue à utiliser le pays comme laboratoire de politiques migratoires illégales.
Le silence du mouvement social serbe sur la migration n’est pas une anomalie : il est le produit d’une dépolitisation active du sujet. En traitant la migration comme un problème technique et sécuritaire, l’Europe transforme les frontières en espaces d’exception où tout devient permis. Ces pratiques, d’abord infligées aux plus marginalisés, finissent toujours par s’étendre. Les frontières sont une hérésie et ceux qui les défendent des criminels.
Le 10 janvier 2026
Ellana Caldin est membre du NPA-L’Anticapitaliste, organisation membre de la IVe Internationale.
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Le renvoi illégal de migrant·es désigne un ensemble de mesures étatiques provoquant le refoulement de réfugié·es et de migrant·es à travers une frontière – généralement immédiatement après leur traversée – sans tenir compte de leur situation particulière et sans possibilité de demander l’asile. Il s’agit d’une violation de l’interdiction d’expulsion collective d’étrangers (protocole n°4 de la Convention européenne des droits de l’homme) et d’une violation du principe de non-refoulement du droit international.
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T. Učakar, « Securitization, Humanitarianism, and the Religious Dimension of European Migration Policy », Religions, 2025.
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M. Bogucewicz (2020), « The consequences of the migration crisis on the Balkan route and human rights: The current situation and prospects in Serbia », Eastern Review, 2020.