Depuis l’effondrement de la Yougoslavie au début des années 1990, la Serbie traverse une crise structurelle permanente. La destruction de l’État yougoslave n’a pas seulement produit de nouveaux États-nations : elle a ouvert la voie à un développement capitaliste accéléré, imposé sous pression impérialiste, qui a profondément reconfiguré les rapports de classe dans la région.
Insérée dans l’économie mondiale capitaliste, la Serbie se situe dans une position typique de pays semi-périphérique. Sa position géographique stratégique au cœur des Balkans et aux portes de l’Union européenne en fait un espace de concurrence entre puissances impérialistes multiples : Union européenne, États-Unis, Russie, Chine, mais aussi monarchies du Golfe ou Royaume-Uni, etc.
Une colonie périphérique
La Serbie ne contrôle ni ses chaînes de valeur ni son appareil productif. Les privatisations massives menées depuis les années 1990 ont liquidé l’héritage de la propriété sociale yougoslave, transférant les richesses collectives vers des capitaux privés, majoritairement étrangers.
Dans ce cadre, la Serbie fonctionne comme un réservoir de main-d’œuvre bon marché, un espace d’extraction de valeur pour le grand capital, et un marché captif pour les investissements impérialistes. L’absence de souveraineté économique n’est pas un accident : elle est la condition même de son intégration subordonnée au capitalisme mondial.
De la restauration capitaliste à la recomposition autoritaire
La transition capitaliste, notamment sous Milošević, s’est accompagnée d’un effondrement social : chômage massif, explosion des inégalités, corruption généralisée, destruction des protections sociales. La promesse libérale d’une démocratie prospère n’a jamais été tenue, car elle reposait sur une illusion : celle d’un capitalisme périphérique « gagnant ».
Cette impasse a créé les conditions matérielles de l’émergence d’un régime autoritaire-néolibéral. Aleksandar Vučić, président depuis 2017, n’est pas une anomalie, mais le produit politique de cette séquence historique.
Parler de « régime » est ici essentiel. Le pouvoir ne se limite pas au gouvernement ou à la présidence : il s’étend aux médias, à la justice, aux syndicats jaunes, à la police, aux processus électoraux, aux médecins et avocats etc. Le Parti progressiste serbe (SNS) agit presque comme un parti totalitaire, organisant un système clientéliste où l’accès à l’emploi, aux aides sociales ou aux ressources publiques est conditionné à la loyauté politique.
Élections, mobilisations et crise de régime
Face à ce régime, des mobilisations importantes ont émergé, portées notamment par la jeunesse, les étudiant·es et des secteurs populaires. Elles ont pris des formes distinctes selon les territoires, révélant des dynamiques sociales et politiques différenciées.
À Novi Sad, centre universitaire et ville historiquement intégrée aux circuits économiques européens, le mouvement étudiant s’inscrit dans une contestation directe de l’autoritarisme, de la corruption et de la destruction des services publics. Il exprime une politisation générationnelle, ancrée dans des revendications démocratiques et sociales.
À Novi Pazar, la dynamique est d’une autre nature. Située dans le Sandžak, région historiquement marginalisée, à majorité bosniaque musulmane, Novi Pazar porte une mémoire lourde : exclusion économique, discriminations politiques, violences symboliques et matérielles héritées des guerres yougoslaves et du nationalisme d’État serbe.
Les mobilisations qui s’y développent aujourd’hui ne relèvent pas seulement d’une contestation sociale, mais d’un processus de réparation historique et de rapprochement politique. Le fait que des étudiant·es et militant·es de Novi Sad et de Novi Pazar convergent constitue un événement politique majeur : il rompt avec des décennies de fragmentation ethnique, religieuse et régionale entretenue par les élites au pouvoir.
Cette convergence exprime une remise en cause concrète du nationalisme comme instrument de domination de classe. Elle pose, de manière embryonnaire mais réelle, la possibilité d’une autodétermination démocratique et sociale transversale, dépassant les divisions identitaires héritées de la dislocation yougoslave.
La contradiction électorale et la crise de régime
Une partie de l’opposition mise sur la voie électorale pour affaiblir ou renverser le régime. Cette stratégie se heurte cependant à une contradiction structurelle. Même en cas de majorité populaire hostile au pouvoir, le contrôle du processus électoral par l’appareil d’État rend toute alternance hautement instable.
Achat de voix, pressions économiques, fraude, contrôle du dépouillement : les élections fonctionnent davantage comme un mécanisme de légitimation que comme un instrument réel de souveraineté populaire.
La question décisive demeure : que se passerait-il si le régime refusait le verdict des urnes ? Ce régime est en crise, il ne parvient plus à assurer la reproduction stable de son pouvoir.
Même une défaite électorale de Vučić ne signifierait que la chute d’une figure centrale, non l’effondrement du régime. L’État, l’appareil répressif, les structures économiques et les alliances internationales resteraient en place.
Vitrine internationale
L’organisation de l’Expo 2027 à Belgrade constitue un autre élément central de la stratégie du régime. Présentée comme une opportunité d’attractivité internationale et de « développement économique », l’Expo s’inscrit en réalité dans une logique déjà éprouvée de projet profondément opaque et autoritaire.
À l’image du Belgrade Waterfront, ce type de méga investissement sert de prétexte à une mobilisation massive de fonds publics, à des procédures d’exception et à une suspension de fait du contrôle démocratique. Les grands projets urbains sont retirés du débat parlementaire et citoyen, confiés à des partenariats public-privé opaques, souvent liés à des capitaux étrangers et à des cercles proches du régime.
Ce genre de projet permet la canalisation de ressources publiques vers des entreprises privées, un marché sans transparence, la spéculation et la consolidation de réseaux clientélistes reliant le régime avec les capitaux transnationaux et les acteurs locaux. Le régime cherche comme ça à se présenter comme moderne et fréquentable.
Et les conséquences pour la population serbe sont graves, ce genre de projet mène à des expulsions de quartiers populaires et la destruction d’espaces publics. Mais aussi à l’endettement du pays et donc à la précarisation de la classe travailleuse serbe.
La construction de la gare de Novi Sad pour prolonger la nouvelle route de la soie s’inscrit dans cette même logique. Un projet qui par nature est là pour faire croître le capital chinois et permettre son extension dans le marché européen. L’effondrement de l’auvent de la gare a tué 16 personnes et a déclenché un mouvement de rupture avec la corruption du régime de Vučić.
Balkans, impérialisme et alternatives
La situation serbe s’inscrit dans une dynamique régionale plus large. Les Balkans sont un espace fragmenté, maintenu dans une instabilité permanente par les impérialismes concurrents. Ni l’Union européenne, ni la Russie, ni la Chine ne proposent une émancipation réelle : chacun cherche à sécuriser ses intérêts économiques et géopolitiques.
Une alternative intéressante à creuser serait une union des Balkans, par ses conditions d’oppression capitaliste similaires. Une émancipation économique de la Serbie pourrait être viable par cette voie.
La Serbie ne peut pas du jour au lendemain déclarer qu’elle ne sera plus le terrain de l’extractivisme, du blanchiment d’argent et du commerce inégal. Car d’un côté elle ne détient pas les modes de production primaire et de l’autre la pression externe sur le pays serait tellement dure qu’elle ne tiendrait pas longtemps. Le capital a beaucoup trop à gagner en Serbie : du lithium, du bore, sa position géographique, sa main-d’œuvre bon marché…
Perspectives de lutte : au-delà du changement de personnel politique
La question centrale n’est donc pas seulement « qui gouverne », mais quelle classe gouverne et pour quels intérêts. La lutte contre le régime serbe ne peut se limiter à une alternance électorale. Elle pose la nécessité d’une organisation populaire indépendante, capable de combiner luttes sociales, démocratiques et anti-impérialistes.
Dans un contexte de crise de régime, les urnes peuvent être un terrain de confrontation, mais elles ne suffisent pas. L’autodétermination réelle implique une rupture avec la dépendance impérialiste, le clientélisme capitaliste et l’appareil répressif de l’État.
Ce qui se joue aujourd’hui en Serbie est une rupture avec le gouvernement de Vučić, mais la question reste ouverte : les mobilisations seront-elles en capacité d’aller vers une rupture réelle avec le régime et vers un rapprochement avec les autres luttes dans les Balkans ?
Le 11 janvier 2026