Face aux menaces contre la liberté de la presse en Serbie, et en particulier la pression étatique, une coalition s’est créée pour revendiquer et agir pour une information indépendante.
Quelle est la situation de la liberté de la presse en Serbie et comment fonctionne le système médiatique public ?
La liberté de la presse en Serbie est en grave déclin : les menaces, le harcèlement et les agressions sont fréquents, et la protection institutionnelle est de moins en moins fiable. En 2025, NUNS a enregistré 371 cas de pressions, d’agressions et de menaces à l’encontre de journalistes (dont 113 agressions physiques et 165 menaces), et les plateformes internationales de surveillance ont reflété la même tendance, confirmant que la Serbie fait partie des environnements les plus risqués pour les journalistes en Europe. Officiellement, le paysage médiatique est pluraliste, mais dans la pratique, l’influence politique s’exerce par le biais d’une combinaison de mécanismes : pression sur les institutions et les régulateurs clés, opacité des dépenses publiques et du cofinancement des projets, pression via les entreprises liées à l’État et la publicité, et campagnes soutenues visant à délégitimer les reportages critiques.
Ces pressions sont amplifiées par un marché des médias affaibli, souvent à peine fonctionnel, et par des conditions de travail précaires, qui renforcent la dépendance des médias à l’égard de sources de financement pouvant facilement devenir des outils d’influence. Lorsque les revenus sont instables et les droits du travail fragiles, les rédactions deviennent plus vulnérables aux mesures « disciplinaires » telles que les licenciements, les réaffectations ou les changements de règles internes. Cela est également évident dans les médias de service public, qui ne remplissent pas leur mission d’intérêt public : les journalistes et les rédacteurs qui tentent de résister à la pression ou d’insister sur les normes professionnelles sont trop souvent confronté·es à des procédures disciplinaires et à d’autres formes de représailles, ce qui envoie un message dissuasif à l’ensemble de la profession.
Les pressions liées à la propriété restent également importantes à plus grande échelle, en raison de la concentration, des relations opaques et des intérêts commerciaux teintés de politique. À mesure que le marché se rétrécit et que les structures de propriété se rapprochent des centres de pouvoir, les rédacteurs en chef et les journalistes se heurtent de plus en plus à des « lignes rouges » informelles, tandis que les articles clés sont minimisés, relativisés ou écartés de l’ordre du jour.
Une évolution particulièrement alarmante est le retour de l’État, par le biais d’entreprises publiques, dans la propriété des médias. Telekom Srbija, une entreprise publique, possède ou contrôle désormais une vingtaine de médias, et l’impact sur la politique éditoriale est de plus en plus visible depuis l’année dernière. La surveillance numérique constitue une nouvelle dimension particulièrement dangereuse. Fin 2024, le premier piratage confirmé du téléphone d’un journaliste a été documenté, ainsi qu’au moins trois tentatives infructueuses d’installation de logiciels espions. L’ampleur du phénomène est probablement plus importante, mais il est techniquement complexe de prouver de telles intrusions, et la prise de conscience de ces risques commence seulement à se développer dans les salles de rédaction.
Existe-t-il des médias d’opposition ou indépendants ? Comment fonctionnent-ils et quel est leur public parmi la population (en particulier dans quels secteurs) ?
Oui, la Serbie dispose de médias indépendants et d’investigation (notamment des chaînes de télévision/câblées indépendantes, des rédactions en ligne, des hebdomadaires et des centres d’investigation). Ils fonctionnent généralement grâce à une combinaison de revenus provenant de leur audience (abonnements/dons), de revenus commerciaux lorsque cela est possible et de soutiens internationaux à des projets, mais ce modèle est fragile dans un environnement où les pressions politiques et économiques punissent souvent le journalisme critique.
Leur audience est la plus forte parmi les citoyen·nes urbain·es et les plus engagé·es politiquement, notamment les étudiant·es, les travailleur·ses, les cercles de la société civile et certaines parties de la diaspora, tandis que leur portée est limitée par un écosystème d’information très polarisé et la domination des tabloïds et des diffuseurs pro-gouvernementaux dans la distribution de masse.
Selon les conclusions du rapport 2025 du Reuters Institute Digital News Report pour la Serbie (présentées sur la page consacrée au pays), les marques indépendantes liées à United Media sont parmi les plus fiables : N1 (48 % de confiance), Nova.rs (46 %), TV Nova (44 %), mais aussi d’autres médias indépendants tels que l’hebdomadaire Vreme (40 % de confiance), alors que la confiance globale dans « l’actualité en général » n’est que de 27 %.
Pouvez-vous nous parler de la Coalition pour la liberté de la presse en Serbie ? Comment est-elle née et quelles sont ses revendications ?
La Coalition pour la liberté des médias (Koalicijaza slobodu medija) est une coalition informelle qui rassemble les principales organisations de journalistes et de médias en Serbie afin d’agir conjointement lorsque la liberté des médias est menacée, et de coordonner les actions de plaidoyer en faveur de meilleures conditions pour le journalisme. La Coalition est composée de : l’Association des médias, l’Association des médias en ligne (AOM), l’Association des journalistes indépendants de Voïvodine (NDNV), l’Association des journalistes indépendants de Serbie (NUNS), l’Association des médias locaux et indépendants « Lokal Pres » (association professionnelle), la Fondation Slavko Ćuruvija, et la section « Nezavisnost » du syndicat des travailleurs de la culture, des arts et des médias (GS KUM Nezavisnost).
Elle est née en réponse à la pression croissante exercée sur le journalisme indépendant, aux attaques et menaces, à la protection institutionnelle faible ou politisée et aux processus de « réforme » opaques qui excluent souvent les acteurs professionnels crédibles, car les organisations individuelles ne peuvent généralement pas lutter seules contre les problèmes systémiques. La Coalition est organisée de manière démocratique et indépendante des partis politiques, des organismes gouvernementaux, des idéologies et des institutions religieuses. Elle opère dans toute la Serbie conformément aux normes européennes et internationales en matière de liberté d’expression et de droit à l’information.
Ses principales revendications et priorités sont les suivantes : une protection renforcée des journalistes et des professionnels des médias et la fin de l’impunité pour les agressions ; des réactions communes en cas de violation des normes professionnelles et des droits des journalistes ; une utilisation transparente et responsable des fonds publics dans le secteur des médias, y compris le contrôle des financements publics et la prévention du favoritisme politique ; une réglementation crédible et indépendante et une autorégulation renforcée ; une législation transparente avec une participation réelle des organisations professionnelles ; la protection de l’indépendance éditoriale et du pluralisme des médias, y compris la lutte contre les pressions politiques et celles exercées par les propriétaires ; et la création d’un marché des médias équitable, libre et non discriminatoire, tout en soutenant le professionnalisme et des normes journalistiques élevées, tant dans les environnements traditionnels que numériques.
Quelle a été et quelle est aujourd’hui la relation entre les médias d’opposition/indépendants et le mouvement étudiant ?
Les médias indépendants et les organes d’investigation ont joué un rôle crucial dans la documentation des manifestations et la visibilité des revendications étudiantes, en particulier lorsque les médias traditionnels pro-gouvernementaux présentent les manifestations sous un jour négatif ou en font une couverture limitée et/ou biaisée. Les récents reportages sur les manifestations étudiantes en Serbie mettent en évidence à la fois l’ampleur de la mobilisation et l’environnement hostile qui l’entoure.
Dans le même temps, le mouvement étudiant s’appuie fortement sur la communication directe (réseaux sociaux, diffusions en direct, réseaux sur le terrain et création de nouveaux médias tels que Blokada ou Zoomer), en partie parce que la confiance dans les grands diffuseurs et les tabloïds est faible. Cela crée une sphère publique parallèle où le journalisme indépendant devient un vérificateur et un amplificateur essentiel, mais aussi une cible, à mesure que la pression et les risques augmentent autour de la couverture des manifestations.
Le 10 janvier 2026
Tamara Filipovic Stevanovic est la secrétaire générale de l’Association indépendante des journalistes de Serbie - NUNS, le principal mouvement de défense des droits des journalistes et membre de la Fédération européenne des Journalistes. Propos recueillis par Gin et Elias Vola