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Indochine : À la veille d’une nouvelle saison sèche

par Pierre Rousset
Des milliers de journaux sont brûlés dans les rues de Saïgon pour protester contre la censure de la presse.

La saison des pluies — qui tend à réduire l’importance des activités militaires — va bientôt toucher à sa fin en Indochine. Dans trois mois, le Vietnam vivra le deuxième anniversaire des Accords de Paris. La prochaine saison sèche, hiver-printemps 74/75, connaîtra très probablement d’importantes évolutions des rapports de force dans les trois pays indochinois. Il importe donc aujourd’hui de faire le point de la situation.

Le Cambodge, qui est un « maillon faible » des régimes fantoches de la région, aurait pu se trouver à l’avant-scène de l’actualité. Tel n’a pas été le cas ces derniers mois. C’est à nouveau le Vietnam du Sud qui reflète le plus directement les progrès de la révolution indochinoise. Les mois d’été y auront vu la formation — malgré la mousson — d’une situation militaire nouvelle, l’aggravation permanente de la crise économique et sociale des zones sous contrôle saïgonnais et l’élargissement rapide de l’action des oppositions urbaines à Thieu. C’est là qu’il faut d’abord porter l’attention.

Une situation militaire nouvelle

À l’approche des débats au Congrès américain sur l’aide économique et militaire à Saïgon, Thieu et de nombreux officiels US ont brandi le spectre d’une proche « offensive générale » du FNL. La manœuvre d’intoxication était claire. Le GRP poursuit une politique progressive qui continue à s’inscrire dans le cadre de la situation née de la signature des accords de Paris. Mais il serait faux d’en conclure qu’il se contente de rétablir plus ou moins le statu quo antérieur, ou que l’apparente tension de ces derniers mois est essentiellement due à une tentative visant à constituer artificiellement un climat favorable à l’obtention d’une aide accrue.

Une bonne partie de l’activité militaire récente du GRP a certes eu pour but la récupération de territoires qu’il contrôlait au moment du cessez-le-feu et sur lesquels Saïgon avait empiété depuis, ou la destruction de postes illégalement implantés dans ces zones après janvier 1973. Les premiers mois qui ont suivi la signature des Accords de Paris ont en effet élargi la marge de manœuvre de l’armée fantoche. La force militaire de la guerre révolutionnaire menée par le FNL résidait en effet dans sa capacité à « fixer » l’ennemi sur l’ensemble du champ de bataille pour lui ôter toute mobilité. Avec le cessez-le-feu, Saïgon s’est vu relativement soulagé de cette pression. Il pouvait alors concentrer ses troupes et son matériel en quelques points pour s’attaquer aux zones libérées (non sans des pertes assez lourdes). C’était là l’une des difficultés auxquelles le GRP acceptait de se voir confronté comme prix de l’arrêt de l’ensemble de l’intervention directe impérialiste et de l’enclenchement du processus politique qui devait amener à la recomposition de l’opposition urbaine et à la désagrégation de l’appareil fantoche.

C’est en fait dès octobre 1973 que les FAPLN (Forces Armées Populaires de Libération Nationale) et le GRP décidaient de réagir. Dans une série de communiqués ils affirmaient leur volonté de ne plus se contenter de résister, mais de riposter pour récupérer le terrain perdu et porter, s’il le fallait, la contre-offensive n’importe où derrière les lignes ennemies. Durant les premiers mois, l’effort était porté le long de la frontière cambodgienne et sur les hauts plateaux : il s’agissait de consolider l’« arrière » et d’assurer le développement de l’infrastructure des zones libérées. L’essentiel — et les principales — des bases fantoches enclavées dans ces régions et d’où partaient des opérations continuelles d’empiètement ont été alors liquidées. Mais depuis, à la fin de la saison sèche et cet été, de nouveaux facteurs sont apparus.

L’essentiel de l’effort du GRP s’est porté vers des régions très populeuses dans le Delta du Mékong et les provinces côtières du centre.

Des milliers de journaux sont brûlés dans les rues de Saïgon pour protester contre la censure de la presse.

Autour de Ben Cat et de Lai Khe d’abord, au nord de Saïgon où depuis mai des combats d’une ampleur exceptionnelle se déroulent et où Saïgon a essayé durant des mois, vainement, de reconquérir deux des trois postes enlevés par le GRP. Plus généralement, et selon les chiffres de Saïgon, 800 postes situés dans le Delta (sur un total de 3 500) ont été « volontairement » abandonnés cette année vu la menace qui planait sur eux. Dans les provinces de Thua Thien (Hué), Quang Nam (Da Nang), Quang Ngai, Binh Dinh, ensuite, où les FAPLN ont enregistré leurs plus importants succès cet été. C’est précisément là où Saïgon avait probablement empiété le plus profondément en regroupant dans des camps une partie de la population des zones libérées. Il semble qu’en août-septembre ce sont plus de 100 000 personnes qui ont été à même de retourner dans les zones contrôlées par le GRP.

Les contre-offensives (ou « attaques stratégiques ») ont pris plus d’ampleur. Dès octobre 1973, les FAPLN ont opéré derrière les lignes saïgonnaises (attaques à la roquette d’aéroports, tel Bien Hoa, destruction de dépôts de carburant, tels ceux de Nha Be, etc.) et ont détruit des bases enclavées dans leurs zones avant janvier 1973 (sur les hauts plateaux). Mais en août, la presse nord-vietnamienne a souligné qu’il « ne s’agit plus de reprendre seulement les territoires repris par les fantoches au cours d’opérations d’empiètement », mais bien « de porter la riposte jusqu’au cœur des bases ennemies », en prenant l’exemple de la libération du chef-lieu de district de Minh Long au sud de Da Nang (qui depuis a été suivie de la libération d’un second chef-lieu de district : Thuong Duc)1.

Le matériel de guerre et l’infrastructure du GRP se sont nettement améliorés. La bataille de Ben Cat est à ce titre significative. C’est la première fois que de tels combats ont lieu si près de Saïgon (à environ 50 km). Thieu a lancé la contre-offensive avec des moyens considérables : il a fait revenir de Quang Tri la première brigade de parachutistes.

… une extension des mouvements d’opposition dans les villes …

Le taux d’utilisation, par l’armée fantoche, de la grosse artillerie, de l’aviation, des blindés, a dépassé tous les précédents depuis les Accords. Mais il a trouvé en face de lui la 7ème division nord-vietnamienne (et à Lai Khe la 9ème) équipée d’un matériel de qualité. Certes on ne trouve toujours pas au Vietnam le meilleur armement soviétique, tel celui utilisé parfois par l’Égypte (tels les missiles ultra-modernes SA 6 et SA 9). Mais on trouve maintenant dans le Delta du Mékong des armements qui longtemps n’ont été utilisés qu’au Nord (tout particulièrement dans la défense de Hanoï et de Haïphong). L’aviation fantoche s’est heurtée à une défense anti-aérienne efficace : missiles sol-air tel le SA 7 à usage individuel, système AAA (radar-controlled anti-aircraft artillery) allant jusqu’à des calibres de 85/100 mm. Les tanks lourds de Saïgon ont dû faire face aux PT 76 (tanks légers amphibies), T54 (moyens) et T34 (lourds) soviétiques. Les FAPLN bénéficiaient aussi de mortiers lourds (120 mm), de roquettes de 107 et 122 mm, de canons de 85 et 105 (enlevés aux fantoches), d’artillerie de 122 et 130 (pour la première fois dans les régions saïgonnaises).

Il est difficile de savoir en quelles quantités les armements modernes sont arrivés au Sud. Mais leur présence dans le Delta est une nouveauté. Nouveauté d’autant plus importante que le GRP a considérablement développé son système logistique. Selon Peter Collins2, 1 000 miles de voies de communication ont été construits ; deux routes descendent du Nord jusqu’au Sud des hauts plateaux, un pipeline à essence fait de même jusqu’à la région de Pleiku. Les moyens dont bénéficient les forces révolutionnaires sont aujourd’hui infiniment supérieurs à ceux de 1965 et même, semble-t-il, de 1972.

Les combats du Sud-Vietnam, s’ils restent souvent localisés, ont pris une ampleur considérable. Le GRP annonce pour les six premiers mois de 1974 avoir éliminé (selon des chiffres encore partiels) 115 000 soldats saïgonnais. L’entièreté des zones libérées en janvier 1973 n’est pas recouvrée (tel le port de Sa Huynh, dans le Quang Ngai, toujours sous contrôle de l’armée fantoche), mais d’importants combats ont permis la libération nouvelle d’au moins deux chefs-lieux de districts. Le GRP vient de montrer qu’il est à même de répondre sur le terrain militaire à la politique américano-fantoche. Et cela prend d’autant plus de relief que dans les villes sous contrôle saïgonnais, le régime fantoche connaît une aggravation de sa crise.

Les oppositions urbaines

Dans Inprecor N° 0 nous avions déjà analysé les données de la crise économique et sociale du régime de Thieu et la recomposition de l’opposition urbaine. Saïgon n’a pas réussi à passer d’une « économie de guerre » artificielle, nourrie de la présence américaine, à une industrialisation de type néo-colonial. Telle était pourtant sa seule chance de consolider, à terme, un régime condamné à se transformer profondément ou à disparaître.

Depuis lors, la gravité de la situation n’a fait que se confirmer. Il est certes difficile de se faire une idée précise de l’aide réelle, de toute façon considérable, que le régime fantoche reçoit du gouvernement américain. L’aide illégale, utilisant des canaux divers, dépasse en effet de beaucoup l’aide officiellement votée par le Congrès américain. Le Pentagone, par exemple, est libre de fixer le prix du matériel de guerre d’« occasion » qu’il revend à d’autres gouvernements. Il lui suffit donc d’envoyer un matériel moderne dans une de ses bases à l’étranger et de le « revendre » aussitôt à Saïgon pour faire baisser le coût officiel de l’aide jusqu’à parfois moins de 10 % du coût réel ! Le GRP évalue à plus de 4 milliards de dollars l’aide réellement reçue par Saïgon ! Ce qui est aujourd’hui néanmoins certain, c’est que les investisseurs attendus ne sont pas venus (et il est probable que la réunion « secrète » que la Banque Mondiale doit tenir le 17 octobre à Paris ne modifiera pas sensiblement cet état de chose) ; que l’aide financière proprement dite (en provenance des USA, du Japon, de la France, de la RFA, etc.) ne suit pas les besoins croissants et au contraire baisse en valeur réelle (compte tenu de l’inflation mondiale) ; que Washington éprouve de plus en plus de difficultés à « tourner » les décisions d’un Congrès qui vient de faire passer de 1,4 milliard de dollars à 700 millions le taux d’aide pour la nouvelle année fiscale.

En conséquence, l’inflation (chiffres gouvernementaux) connaissait un taux d’augmentation de 85 % de janvier 1973 à juillet 1974. Le chômage se développe actuellement de façon accélérée, l’économie saïgonnaise étant en pleine dépression. Il atteint, selon l’USAID elle-même, 800 000 à 1 million de personnes sur un total de 7 millions d’actifs. La famine ne touche plus seulement Saïgon, mais aussi Hué, Da Nang, Quang Ngai, Qui Nhon et Nha Trang. Aux USA, de plus en plus nombreux sont les experts qui expriment leur pessimisme, tel l’agent de la CIA (un des plus « compétents », paraît-il), Samuel Adams, qui déclarait, dès juillet 1973, au Sénat américain que le GRP était en train de « resurgir » et que « sous la surface du gouvernement sud-vietnamien, la désagrégation va bon train ». C’est ce qui explique qu’aujourd’hui une partie de la droite saïgonnaise elle-même s’oppose à Thieu.

On assiste aujourd’hui à une extension des mouvements ouverts d’opposition à l’ensemble des villes sous contrôle fantoche et à la multiplication des comités les regroupant. Le 21 avril, une réunion de 400 religieux et personnalités lançait en quelque sorte le coup d’envoi de ce renouveau. Auparavant, les mouvements religieux d’opposition étaient, notamment en ce qui concerne les bouddhistes de la pagode An Quang, entrés en crise (voir Inprecor N° 0). Depuis, le mouvement ouvrier, mal connu de la grande presse internationale, a poursuivi sa lutte, fondant, notamment, un « comité contre le désembauchage », ainsi que des « comités de lutte pour le droit de vivre », à l’initiative du syndicat des conducteurs de Lambrettas et de Tilburys. Des luttes revendicatives ont obtenu des succès (les travailleurs de la verrerie de Saïgon ont obtenu 30 % d’augmentation de salaires, ceux de la compagnie Esso à Saïgon, Nha Be, et Tan Son Nhut, le paiement de leurs salaires et le réembauchage de leurs camarades licenciés, tel Nguyen Thua Nghiep, président du syndicat des travailleurs du pétrole...). À l’occasion du 1er mai, 3 000 délégués ouvriers ont fait connaître leurs revendications en 11 points, tandis que 500 travailleurs du syndicat des conducteurs de Lambretta et celui des petits commerçants ont défilé plusieurs heures durant dans la rue. 40 syndicats enfin coordonnent leur action pour lutter contre l’inflation, le chômage, les licenciements de syndiqués et les organisations jaunes de Tran Quoc Buu (voir Inprecor N° 0).

Mais c’est l’opposition politico-religieuse qui connaît maintenant le foisonnement le plus important. Se sont fondés, récemment, un Front Populaire de Lutte pour la Paix (avec Mme Ngo Ba Than), un Comité de Défense des Droits des Travailleurs, un Mouvement Populaire de Lutte Contre la Corruption pour le Salut National et l’Établissement de la Paix (à direction catholique), un Comité de Lutte pour la Liberté de la Presse et de l’Édition, un Front Populaire Contre la Famine (membres de la 3ème force, catholiques, bouddhistes, Caodaï, Hoa Hao, dont le président est le vénérable Thich Tien), une Organisation Populaire pour l’Exécution des Accords de Paris (intellectuels, professeurs, journalistes, religieux), une Force de Réconciliation Nationale (bouddhistes, dirigée par Vu Van Mau). Pendant ce temps des réfugiés politiques de la 3ème force (notamment l’avocat Nguyen Long) tenaient une conférence de presse et les Forces Libres du Vietnam, auparavant basées en France, se réorganisaient à Saïgon.

Ces nouvelles oppositions s’avèrent très actives. Les principales manifestations de masse eurent lieu à Hué les 8, 15 et 17 septembre, regroupant 5 000 manifestants à l’initiative des catholiques. D’autres eurent lieu à Nha Trang, Da Nang, Saïgon (la dernière en date, dans la capitale, a réuni plusieurs milliers de personnes à l’appel des « journalistes mendiants » pour la liberté de la presse). La presse est entrée dans la lutte contre la corruption. Trois journaux ont pris l’initiative spectaculaire de publier un document s’attaquant directement à Thieu, l’Acte d’Accusation N° 1 (ce sont le Dai Dan Toc, le Dien Tin et le Song Than, trois autres journaux ayant renoncé à la dernière minute). La police étant venue saisir les journaux, ils ont été massivement distribués à Saïgon ou symboliquement brûlés, puis l’Acte d’Accusation a été lu dans de nombreuses églises et réunions. Il accuse Thieu de tremper dans des scandales immobiliers, la spéculation sur la terre, le trafic d’engrais, le scandale de l’Hôpital pour le Peuple, le trafic de stupéfiants, l’organisation de la pénurie du riz. Parallèlement, le nombre de personnalités, députés, sénateurs, religieux... qui demandent la démission immédiate de Thieu croît rapidement.

Les oppositions sont, aujourd’hui plus qu’hier encore, hétérogènes politiquement et socialement. Le révérend père Hoang Quynh, qui stigmatise Thieu, est un réfugié du Nord, catholique violemment anti-communiste qui reproche au gouvernement actuel... d’être incapable de lutter efficacement contre « l’autre côté ». « Il n’est pas question de coexistence pacifique avec les communistes » déclare à J.-C. Pomonti le père Tinh (Le Monde, 11 octobre 1974). Il avait pourtant prêté son église en juin aux religieux qui ont signé le manifeste contre la corruption. Les prêtres radicaux (tel le père Chan Tin) sont probablement largement minoritaires. Les sommets catholiques qui bougent actuellement restent étroitement liés au Vatican. Le mouvement bouddhiste An Quang (l’Association Bouddhiste Unifiée) reste profondément divisé. Mais cette crise de confiance qui secoue les milieux bourgeois saïgonnais reflète la profondeur de l’érosion qui mine le régime fantoche et, forçant Thieu à desserrer l’étau répressif, ouvre une brèche dans laquelle l’opposition révolutionnaire populaire peut s’engouffrer. Les 5 000 manifestants de Hué n’étaient certainement pas tous de bons catholiques fidèles à la hiérarchie réactionnaire.

Le GRP

Le quotidien français Le Monde annonçait dans son numéro daté du 17 septembre, que Hanoï et le GRP étaient convaincus que les USA avaient décidé le renversement et le remplacement de Thieu. La réalité — et les analyses du GRP — sont probablement plus complexes. Il est certain que le problème du remplacement de Thieu se pose à Washington, sinon la droite catholique ne se mettrait pas en branle comme maintenant. Mais le Sud Vietnam n’est pas la Thaïlande ; on ne peut espérer un changement de régime aussi facile du fait même de l’existence du GRP. « On » est certainement à la recherche d’un nouveau cheval à enfourcher si Thieu décidément ne pouvait plus tenir. Mais le passage de pouvoir risque d’être si délicat qu’il est très probable que les USA vont soutenir un temps encore Thieu.

Cela fait déjà assez longtemps que le GRP fait du départ de Thieu une condition du déblocage de la situation. Nguyen Van Hieu, négociateur à Paris pour le GRP en 1973, déclarait à la Far Eastern Economic Review (N° du 8 juillet) : « Thieu et les Américains veulent une confrontation militaire car Thieu ne peut rester au pouvoir qu’en utilisant la force et en réprimant toute opposition. La conclusion est donc évidente : l’application des Accords de Paris implique la chute de Thieu. Cependant, le principal obstacle à la paix est Washington ».

Les révolutionnaires vietnamiens ne peuvent, en conséquence, qu’étudier avec intérêt l’évolution de la situation actuelle. Le GRP vient d’ailleurs d’appeler l’opposition à s’unir pour renverser « Nguyen Van Thieu et ses hommes ». Le GRP et Hanoï n’en ont pas moins lancé une mise en garde sans équivoque. Le colonel Giang, porte-parole du GRP à Saïgon, a dénoncé le samedi 14 septembre, l’action de « saboteurs politiques » financés par la CIA pour « détourner le mouvement de colère des masses dans un sens favorable aux États-Unis », rappelant le précédent du renversement de Diem en 1963. Le même jour, le quotidien nord-vietnamien Nhan Dan faisait de même4. Pour lui les dirigeants d’opposition de droite n’entrent pas dans la composition de la 3ème force, qui doit rester « populaire », mais manifestent la crise de la 1ère force (Saïgon).

Cette situation éclaire à nouveau la nature de la politique de « concorde nationale » avancée par les combattants vietnamiens. Cette référence est dangereuse et condamnable, car elle tend à masquer l’opposition de classe irréductible qui interdit toute « réconciliation » entre le capital national, lié organiquement à l’impérialisme, et le prolétariat vietnamien. Et qui en dernière analyse explique la nature contradictoire des oppositions à Thieu. Mais cette politique n’empêche pas le GRP, depuis les Accords de Paris, de lutter pour sa reconnaissance comme seul et unique représentant du peuple vietnamien et pour le renversement révolutionnaire de tout régime fantoche, quelle qu’en soit la tête5. Cette réalité ne s’exprime pas seulement dans la profondeur de la lutte sur le terrain et dans la nature sociale des zones libérées, mais aussi dans l’action diplomatique même poursuivie par le GRP. Lors de la préparation de la conférence qui devait se réunir à Alger du 5 au 8 septembre 1973, Sud Vietnam en Lutte (N° 210), l’organe du FNL, publiait un article sur deux pages, titré « Le GRP, unique représentant authentique de la population sud-vietnamienne ».

« L’Accord de Paris, écrivait la rédaction, consacre cette situation que, en fait, coexistent deux administrations, deux armées, deux zones ».

« Le régime Thieu, loin de s’appuyer sur les masses populaires, repose uniquement sur le dollar et le canon US. C’est pourquoi Saïgon est l’une des moins indépendantes des néo-colonies des USA ».

« Le GRP, lui, est né de la montée d’une lutte patriotique victorieuse... Son avènement fait suite à la formation de comités populaires d’auto-gestion en remplacement des comités locaux de l’administration saïgonnaise... Il défend les intérêts supérieurs de la population sud-vietnamienne, ses droits nationaux fondamentaux, ainsi que son auto-détermination ».

C’est cette même politique qui fait demander au GRP sa reconnaissance par les gouvernements (les derniers en date à l’avoir fait sont les Malgaches et les Mauriciens), par les organismes internationaux, et qui lui a fait déclarer, le jeudi 20 août à La Celle-Saint-Cloud, que tous les accords de prospections pétrolières conclus avec les firmes multinationales par Saïgon étaient nuls et sans valeur.

L’ensemble indochinois

La signature des Accords de Paris a marqué une rupture dans la situation au Vietnam, qui a eu pour conséquence essentielle de mettre au premier plan le problème de la lutte révolutionnaire dans les villes comme phase ultime du renversement révolutionnaire du régime fantoche. Elle a en effet consacré l’échec stratégique de l’escalade militaire directe impérialiste sur l’Indochine.

La seule chance sérieuse du régime Thieu aurait été l’organisation d’une aide multinationale sans précédent qui aurait transformé les bases économiques et sociales de son pouvoir. Cela n’aura pas été le cas. Et le gouvernement US ne pourra la remplacer à lui seul. Gabriel Kolko l’a bien compris qui écrit dans Le Monde Diplomatique de septembre 74, au lendemain de la démission de Nixon, qu’« à la crise de Saïgon s’ajoute désormais celle de Washington. La guerre du Proche-Orient, les aléas de l’économie mondiale et la grave détérioration de la "détente" ont imposé de nouvelles priorités à la politique étrangère des États-Unis. Malgré qu’il en ait, Washington ne peut sacrifier ses intérêts les plus fondamentaux en d’autres points du globe pour tenter de renverser un équilibre de forces de plus en plus défavorable au Vietnam du Sud, qui doit aboutir à une victoire du GRP dans un avenir relativement proche pour un conflit qui dure depuis 30 ans »3.

Mais la tâche des révolutionnaires vietnamiens n’en est pas simple pour autant, loin de là ! La situation vietnamienne d’après les Accords de Paris est en effet caractérisée par un résultat contradictoire de l’escalade antérieure et de la politique de « vietnamisation ». La résistance de la population, du FNL, du GRP a épuisé les ressources et les politiques d’intervention impérialiste. Et les perspectives stratégiques sont effectivement favorables. Il n’empêche que les USA ont réussi, au prix d’une aide et d’une escalade démesurée, à créer un pouvoir à Saïgon qui ne pouvait s’écrouler de lui-même tant que le poumon artificiel de l’afflux de dollars continue à fonctionner. Trop d’intérêts sociaux et politiques, trop de dépendances à l’égard des USA ont été créés pour que le régime fantoche perde toute racine avec le départ du dernier G.I. Une armée et une police trop considérables ont été bâties pour que la population puisse se soulever avant que leur décomposition ne soit bien avancée. La destructuration de la société saïgonnaise a été trop profonde pour qu’elle ne donne pas naissance à des courants sociaux-politiques hétérogènes et ne réclame pas une profonde recomposition du travail révolutionnaire clandestin pour être organisé en vue de l’insurrection. Et les zones libérées ont été trop frappées pour ne pas demander beaucoup de temps pour se reconstruire.

D’où pourquoi la situation au Sud Vietnam s’est caractérisée et continue à se caractériser par un glissement favorable mais progressif du rapport de force au cours d’une lutte qui reste prolongée. Et cette situation rejaillit sur l’évolution d’ensemble en Indochine.

Le FUNK est indubitablement en position de force au Cambodge. La gloire de Lon Nol est d’exister encore. Les zones libérées ont atteint une extension sans précédent et l’opposition urbaine s’est manifestée comme nulle part ailleurs lors des manifestations étudiantes, lycéennes et populaires de mai-juin (qui ont vu l’assassinat, peut-être bien du fait de Lon Nol, du ministre de l’Éducation nationale et de son adjoint alors qu’ils étaient séquestrés par les étudiants). Le GRUNK va peut-être entrer à l’ONU lors de la session actuelle après avoir obtenu une majorité possible de votes contre le gouvernement fantoche. Il n’empêche que les offensives et soulèvements finaux se voient reporter à plus tard.

Au Laos, le rapport de forces réel entre la droite et le Pathet Lao a été illustré après le départ du Premier ministre du gouvernement d’Union Nationale, Souvanna Phouma, pour la France, pour se faire soigner du cœur. C’est en effet Phoumi Vongvichit, dirigeant du Pathet Lao, qui s’est vu confier la succession à la tête du gouvernement — Souphanouvong, autre dirigeant du Pathet Lao, restant à la tête du Conseil National. Il n’empêche que la révolution prend dans ce petit royaume d’Indochine une voie « détournée ». Dans chaque cas, des facteurs particuliers (tels le poids du Sihanoukisme et la jeunesse du FUNK au Cambodge et la faiblesse de la dynamique nationale et sociale au Laos) pèsent — ainsi que l’orientation de partis communistes qui ont été formés à l’école stalinienne de 1930 et qui n’ont opéré qu’une rupture trop empirique avec la bureaucratie soviétique6.

Mais la révolution indochinoise forme aussi un tout dont la clé est le Sud Vietnam, où la révolution sud-vietnamienne a partiellement imposé ses rythmes. Cela est même vrai de la République Démocratique du Vietnam du Nord. Les difficultés de la reconstruction après les terribles destructions de l’escalade américaine sont profondément aggravées par la nécessité de participer à la poursuite de la lutte révolutionnaire au Sud-Vietnam et en Indochine. Cela se reflète par la tension politique qui s’est manifestée depuis la signature des Accords : le Nhan Dan publiait le 12 mars dernier une résolution du Bureau Politique du Parti des Travailleurs du Vietnam, adoptée un mois plus tôt, sur le problème de la qualification technique et des phénomènes de bureaucratisation, accompagnée de trois articles de Le Duan (secrétaire général du Parti des Travailleurs)7. Cette question a donné lieu à plusieurs articles depuis. De très importantes réformes économiques, notamment dans le domaine agraire, ont été entreprises et semblent être contestées par certains. Et Le Monde du 4 octobre annonce que, selon la revue théorique de Hanoï Hoc Tap, « deux courants s’opposent en RDVN, et les effets de ce phénomène, produits par la pensée petite-bourgeoise opportuniste et impérialiste, se font sentir... » et qu’une résistance est « opposée par certains à la notion de lutte des classes au Nord et à la théorie selon laquelle les combats au Sud sont à la fois le reflet d’une guerre de libération et d’une lutte des classes ».

Les résultats de la « vietnamisation », les rythmes inégaux de la révolution indochinoise, l’isolement relatif à l’échelle internationale de l’Indochine — et l’isolement particulier du PC vietnamien au sein du mouvement communiste mondial après le tournant de la diplomatie chinoise — font que les combattants indochinois sont à la tête d’une lutte qui reste ardue. Mais qui s’approche d’un nouveau tournant qui devrait être marqué par la chute du régime de Lon Nol, l’ouverture d’une crise aiguë du régime de Thieu ou une défaite majeure de l’armée saïgonnaise. Peut-être lors de la prochaine saison sèche, celle de l’hiver-printemps 1974-75.

Aux militants anti-impérialistes et révolutionnaires dans le monde de réaffirmer aujourd’hui leur solidarité avec les peuples d’Indochine dans leur lutte pour la reconnaissance du GRUNK et du GRP, la libération des prisonniers politiques, l’arrêt de toute aide US ou multinationale aux régimes fantoches, pour être prêts à agir avec eux pour la victoire finale de la révolution socialiste indochinoise.

Le 12 octobre 1974

  • 1Voir Le Monde du 30/8/74 qui cite le quotidien du PC (Nhan Dan) et le journal de l’armee (Quan Doi Nhan Dan).
  • 2Voir Peter Collins, Far Eastern Economic Review du 30 aout 1974.
  • 4Voir Le Monde du 17 septembre 1974.
  • 5Voir aussi la resolution du Comite Executif International de la Quatrieme Internationale de decembre 1972, publiee dans la revue Quatrieme Internationale, N degrees 6, Mars/Avril 1973.
  • 3Voir Gabriel Kolko dans Le Monde Diplomatique de septembre 1974.
  • 6Voir sur le Cambodge, Quatrieme Internationale, N degrees 7/8, mai/aout 1973 (La revolution cambodgienne et le Sihanoukisme) et sur le Laos, INPRECOR N degrees 4.
  • 7Voir sur cette question, Rouge (hebdomadaire trotskyste francais) du 15 juin 1972 (Le Danger Bureaucratique) et Quatrieme Internationale N degrees 14 du 15 avril/15 mai 1973 (Le Parti Communiste et l’UP au Chili).

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