En avril 1975, la défaite américaine en Indochine est consommée. Les moyens militaires les plus modernes, l’engagement le plus massif de la plus grande puissance impérialiste n’auront pas suffi pour gagner une guerre menée contre la volonté d’indépendance des populations indochinoises du Vietnam, du Cambodge et du Laos. La leçon est profonde, magnifique, symbole d’espoir.
En 1979, de nouveaux conflits militaires majeurs éclatent, cette fois entre anciens alliés de la lutte révolutionnaire. Des contradictions qui mûrissaient dès avant les victoires de 1975 éclatent au grand jour. La guerre des frontières entre le Vietnam et le Cambodge se transforme en guerre tout court : le régime khmer rouge est renversé par une intervention vietnamienne au Cambodge. La Chine mobilise des moyens considérables pour pénétrer profondément dans le nord du Vietnam. Comment une crise si brutale et violente peut-elle opposer ainsi des régimes issus d’une lutte révolutionnaire commune contre l’impérialisme ? C’est une question qu’aucun mouvement révolutionnaire ne peut esquiver.
À l’occasion du 10e anniversaire de la victoire des révolutions indochinoises, Inprecor revient sur les leçons des guerres impérialistes, des luttes de libération et de la crise sino-indochinoise actuelle. Nous voulons aborder de front toutes les questions soulevées par plus de quarante années de guerres et de révolutions.
Le dossier que nous publions à cette fin prend la forme d’une longue interview de notre camarade Pierre Rousset, qui a été et reste aujourd’hui directement engagé dans les mouvements de solidarité envers les révolutions indochinoises et d’Asie orientale. Pierre Rousset a publié de nombreux articles et études sur l’Asie orientale, ainsi que deux livres sur le communisme vietnamien, Le Parti communiste vietnamien (Éditions Maspero, Paris, 1975) et Communisme et nationalisme vietnamien (Éditions Galilée, Paris, 1978).
L’interview est organisée autour de quatre grands thèmes. La première partie porte sur la nature de la guerre impérialiste et sur les leçons que nous pouvons en tirer en ce qui concerne la solidarité. La deuxième porte sur le Cambodge, l’analyse du régime khmer rouge et l’évolution de la situation dans ce pays. La troisième partie concerne l’évolution de la situation régionale et l’impact de la défaite américaine d’abord, et de la crise présente ensuite, sur le cours des luttes révolutionnaires. La quatrième s’attache à analyser l’évolution de la politique du Parti communiste vietnamien et la situation au Vietnam.
Les deux premières parties sont publiées dans ce numéro-ci d’Inprecor, les deux dernières paraîtront dans notre prochain numéro. Nous voulons, en publiant ce dossier, contribuer au débat et à l’effort de réflexion que les mouvements révolutionnaires doivent poursuivre sur les enseignements des révolutions indochinoises.
« INPRECOR » : — Dix ans se sont écoulés depuis la victoire des révolutions indochinoises. Ces luttes de libération du Vietnam, du Cambodge et du Laos ont représenté un véritable symbole pour des générations de militants, dans les pays capitalistes développés comme dans les pays dominés. Pourtant, la victoire de ces révolutions a rapidement débouché sur l’ouverture de nouvelles crises marquées par des déchirements intérieurs et l’éclatement de conflits militaires entre la Chine, le Vietnam et le Cambodge.
Nous voudrions, en cette date anniversaire, discuter les leçons politiques de l’expérience des révolutions indochinoises. Comment combiner les leçons d’une longue lutte révolutionnaire — leçons qui sont toujours enrichissantes pour tous ceux qui se battent contre l’impérialisme et pour le socialisme — avec celles de la crise présente ?
Pierre ROUSSET : — Je crois que l’expérience des révolutions indochinoises nous offre des leçons nombreuses et complémentaires. Mais pour tirer ces leçons, il faut comprendre comment les difficultés que connaît chacun des pays considérés et comment la crise indochinoise actuelle ont été préparées par la guerre d’hier. Pour beaucoup de gens, il y a deux périodes séparées de façon presque étanche : celle des luttes de libération, d’avant 1975, porteuse d’espoirs, et celle des illusions perdues, surtout celle à partir de 1978-1979 et de la guerre sino-indochinoise.
Chaque période pose évidemment ses problèmes propres qu’il faut analyser. Il faut cependant prendre en compte la politique des régimes indochinois, ainsi que l’impact sur l’Indochine des conflits interbureaucratiques qui opposent l’URSS à la Chine. Mais le contexte général reste celui de l’héritage des guerres coloniales et impérialistes et, ne l’oublions pas, de la continuation, aujourd’hui, d’une politique impérialiste de revanche.
« INPRECOR » : — Cela fait maintenant 10 ans que « la guerre est finie » en Indochine, du moins la guerre impérialiste. C’est long. Les principaux protagonistes des conflits militaires actuels (Chinois, Vietnamiens, Khmers rouges) ne sont pas de simples marionnettes manipulées par Washington. Bien sûr, les puissances impérialistes tirent profit de ces conflits et jettent de l’huile sur le feu. Mais n’est-ce pas esquiver les vrais problèmes que de renvoyer, aujourd’hui encore, à « l’héritage des guerres coloniales et impérialistes » ?
Pierre ROUSSET : — Je ne cherche pas à esquiver les problèmes. Je tâcherai de les aborder tous. Mais il faut commencer par insister sur la durée des effets des guerres d’hier, car je crois vraiment que sinon l’on ne peut rien comprendre aux problèmes actuels. De plus, il ne faut pas que les leçons qu’il faut tirer de la crise indochinoise d’aujourd’hui effacent celles qui découlent de la victoire historique contre l’impérialisme américain. Dans le climat idéologique qui prévaut aujourd’hui, en tout cas dans nombre de pays occidentaux, cette question devient très importante.
Prenons un exemple. Si l’explication de la politique poursuivie par les Khmers rouges, une fois arrivés au pouvoir, se trouve pour l’essentiel en dehors du contexte de la guerre et de ses effets, alors, diront beaucoup de militants, il fallait moins soutenir (si l’on avait su...) ou ne pas soutenir du tout. Si, par contre, on comprend que l’évolution propre du Parti communiste cambodgien, des rapports de forces entre ses différentes fractions, et probablement l’évolution même de la fraction Khmer rouge, ont été conditionnés par le type de guerre imposé par Washington, alors la conclusion est différente : plus la solidarité anti-impérialiste est efficace, et plus les dangers de voir se répéter un tel drame sont limités. Il faut soutenir plus, plus tôt et plus efficacement.
« INPRECOR » : — Il fallait soutenir plus les Khmers rouges ?
Pierre ROUSSET : — Non, pas nécessairement. Le Parti communiste cambodgien ne comportait pas seulement des Khmers rouges, et les Khmers rouges n’étaient pas réduits à la fraction Pol Pot. Et, de toute façon, la crise indochinoise a, je crois, permis de clarifier le débat qui opposait les marxistes révolutionnaires aux courants maoïstes dans les années 1960 et 1970 sur la conception de la solidarité. On soutient les luttes, donc on soutient aussi l’action des organisations qui mènent et qui dirigent ces luttes, sinon le soutien devient très abstrait. Mais on ne soutient pas nécessairement pour autant la politique et le programme de ces mouvements.
La conception maoïste d’alors était que le soutien devait se faire nécessairement sur la base du programme des organisations combattantes. Mais on soutenait les fronts vietnamien aussi bien que cambodgien, alors que ces fronts ou les partis qui les dirigeaient avaient des programmes différents. Aujourd’hui, la solidarité s’affirme vis-à-vis de pays où il y a plusieurs organisations engagées dans la lutte, par exemple au Salvador. Le mouvement de solidarité n’a pas à décider laquelle possède la « ligne juste ». Son soutien est unitaire. Par contre, les militants du mouvement de solidarité peuvent et doivent réfléchir aux problèmes soulevés par la lutte et ses aléas.
En ce qui concerne la solidarité, je tire pour ma part deux leçons de l’expérience indochinoise. La première est que l’engagement dans la solidarité ne doit pas empêcher un effort de réflexion politique critique et indépendant. La solidarité doit pouvoir s’accompagner du dialogue, et l’unité de la liberté d’opinion.
Mais l’autre leçon, c’est que la solidarité avec une lutte est toujours une nécessité urgente. C’est pour cela qu’elle ne peut être que sans conditions préalables. Ceux qui luttent n’ont pas le temps d’attendre. Et s’ils doivent attendre, c’est eux qui vont payer le prix fort pour le retard enregistré dans la solidarité. Très concrètement, les terribles bombardements américains sur le Cambodge, en 1973, ont probablement été le coup de pouce décisif qui a permis à la fraction Pol Pot de prendre le contrôle définitif du mouvement de libération. L’arrivée au pouvoir de cette fraction du PC cambodgien et l’évolution de sa politique s’explique évidemment aussi par d’autres facteurs. Mais si la solidarité internationale avait su lier les mains de Washington et empêcher cette vague de bombardements, le cours de l’histoire aurait peut-être été différent.
— N’est-ce pas un peu de la politique-fiction que tu fais là ?
Pierre ROUSSET : — Évidemment. Avec des « si », on pourrait mettre Paris en bouteille. On ne peut pas écrire l’histoire qui n’a pas eu lieu. Mais on ne doit pas non plus croire que la seule histoire possible est celle qui a eu lieu. On doit réfléchir à l’impact des événements sur le cours des luttes et des mouvements sociaux ou politiques.
Pour tenter de mettre les points sur les « i », je dirai ceci. On m’a demandé une fois ce qui expliquait la crise sino-indochinoise. Ma réponse fut de dire que c’était un ensemble, une combinaison de facteurs d’ordres différents : les effets de la guerre, l’impact sur l’Indochine des conflits interbureaucratiques sino-soviétiques, la tenaille impérialiste visant à étouffer ces jeunes révolutions, le poids de la question nationale et du développement inégal au sein de l’ensemble indochinois découpé artificiellement par la colonisation, l’état de la mobilisation des masses, la politique poursuivie par les directions nationales concernées, etc. Mon interlocuteur n’était pas satisfait. Il voulait une raison principale pour comprendre les espoirs déçus. J’imagine qu’il pensait au stalinisme.
Je ne crois pas que l’on puisse expliquer une crise comme la crise sino-indochinoise à partir d’un facteur « principal ». Pour comprendre sa profondeur et sa brutalité, il faut faire intervenir de nombreux facteurs et voir comment ils se sont combinés. Mais s’il faut absolument trouver un facteur historiquement déterminant, je répondrais : l’isolement relatif de ces révolutions. Le stalinisme n’est qu’un aspect de ce problème.
Bien sûr, les Vietnamiens n’auraient pas pu l’emporter sans l’aide chinoise et soviétique, sans le mouvement antiguerre en France puis aux États-Unis, sans le mouvement de solidarité international. Mais il a fallu qu’ils mènent un combat très dur pour obtenir ces soutiens, il a fallu qu’ils fassent l’expérience de beaucoup d’abandons et de trahisons. Les guerres impérialistes se sont succédé pendant 35 ans, presque sans interruption, au Vietnam. À plusieurs reprises, les Vietnamiens ont été en position de l’emporter définitivement, grâce à leur combat réellement héroïque. Et j’entends par là à la fois le peuple vietnamien et les organisations qui ont conduit sa lutte, avant tout le Parti communiste vietnamien.
À chaque fois, avant 1975, ils ont été frustrés de tout ou partie de leur victoire, à cause de facteurs internationaux sur lesquels ils n’avaient aucune prise directe.
En 1945, ils ont gagné leur indépendance. Le mouvement ouvrier français — à commencer par le PCF et la SFIO (appellation du PS à l’époque, ndlr) — a laissé le gouvernement envoyer un puissant corps expéditionnaire de reconquête.
En 1954, la puissance coloniale française était paralysée, potentiellement vaincue après la grande victoire vietnamienne de Dien Bien Phu. L’Occident a trouvé dans Moscou et Pékin des alliés pour imposer un compromis aux Vietnamiens, lors des Accords de Genève, qui portaient en germe la deuxième guerre d’Indochine.
En 1965, le Sud-Vietnam était prêt d’être libéré. Mais le gouvernement américain put envoyer sur place un nouveau corps expéditionnaire qui atteindra jusqu’à 550 000 hommes. Il put commencer les bombardements massifs du Nord.
En 1968, à nouveau, l’insurrection au Sud — l’offensive du Têt — l’avait quasiment emporté. Mais Washington put ordonner le bombardement de Saïgon même, à partir de porte-avions hors d’atteinte des forces de libération.
Là aussi, la leçon du Vietnam est double. C’est une leçon véritablement exemplaire sur les ressources profondes d’une lutte révolutionnaire. Le Vietnam a pu l’emporter malgré 35 ans de guerres impérialistes, malgré l’intervention d’un puissant corps expéditionnaire colonial, malgré l’engagement direct de la puissance américaine, malgré la « guerre totale » que fut la guerre américaine « vietnamisée ». C’était la première fois que les États-Unis étaient battus dans un affrontement direct et sans merci, et par un peuple d’un pays dominé, arriéré économiquement !
Mais le Vietnam est sorti profondément meurtri par l’épreuve. Parce qu’à quatre ou cinq moments cruciaux au moins, il n’a pas pu compter sur l’aide internationale décisive à laquelle il avait droit. Les Vietnamiens ne pouvaient pas détruire la puissance militaire française ou américaine à sa source, dans les métropoles impérialistes. Pour paralyser cette puissance militaire, il lui fallait l’intervention des masses françaises puis américaines, et l’appui du mouvement de solidarité international, y compris celui du « bloc socialiste ». Le soutien international est resté loin en deçà de la qualité du combat engagé sur place. Ce sont en premier lieu les peuples indochinois qui payent encore aujourd’hui le prix de ce décalage.
— Mais est-ce que cela aurait vraiment changé quelque chose si la victoire avait été possible en 1945, 1954, 1965 ou 1968 ? Nous ne parlons pas en termes de souffrance. Évidemment, le nombre de morts, d’invalides, d’orphelins, de réfugiés aurait été bien moindre. Mais en termes de régime politique ? Les régimes vietnamiens ou cambodgiens auraient-ils été qualitativement différents ?
Pierre ROUSSET : — Évidemment ! Les Khmers rouges, soit dit en passant, n’existaient pas en 1945 ou en 1954. La formation de ce courant spécifique est notamment le produit de la déception provoquée par les Accords de Genève de 1954, qui faisaient légalement disparaître les communistes cambodgiens de la carte politique du pays. En 1963, et même en 1968, les Khmers rouges étaient encore très faibles et n’avaient probablement pas encore le profil politique complet qui sera le leur à partir de 1973. Je ne sais pas ce qu’aurait pu être un régime cambodgien en cas de victoire totale en Indochine à ces dates-là, mais, de toute façon, cela aurait été quelque chose de très différent de ce qui s’est produit en 1975.
Et c’est aussi vrai pour le Vietnam, même si le Parti communiste vietnamien (PCV) fait preuve de beaucoup plus de continuité historique. Une révolution, c’est une population, des classes sociales, un parti ou des partis, une armée. Tous évoluent en fonction de l’évolution de la lutte. Et les rapports entre eux évoluent aussi. On y reviendra en ce qui concerne le Cambodge, c’est là une question véritablement essentielle.
En 1968 encore, la victoire au Vietnam aurait été celle d’une insurrection de masse, avec une population organisée dans des structures nées pour et de l’insurrection. La ligne du PCV combinait effectivement la guérilla, la guerre de mouvement et l’insurrection de masse. En 1975, c’était fini. Non pas parce que le PCV ne voulait plus avoir recours à l’insurrection de masse dans les principaux centres de population, mais parce que la politique américaine avait réussi à briser cette possibilité.
Une proportion notable de la population était formée de réfugiés, la répression avait détruit beaucoup de structures clandestines urbaines et rurales, la classe ouvrière avait été systématiquement désarticulée socialement et politiquement, l’épuisement social de larges secteurs des masses se faisait sentir. Une véritable révolution l’a emporté en 1975, mais Saïgon ne s’est pas libérée elle-même. Elle a passivement — bien qu’heureusement — assisté à sa libération par les forces armées. Entre-temps, des dizaines et des dizaines de milliers de cadres révolutionnaires locaux avaient été tués. Ils devaient être remplacés par des cadres inexpérimentés ou non représentatifs, parce que venant d’autres zones.
Tout cela a profondément affecté la situation au Vietnam, après la victoire, et constitue l’un des éléments essentiels des difficultés qui sont alors apparues. Le Vietnam victorieux en 1968 — ou en 1965, 1954, 1945 — aurait été un Vietnam différent.
Je le répète, la ligne du PCV était d’aider l’insurrection par la guérilla, pas de remplacer l’insurrection de masse par la conquête militaire. Mais, après 1968, des succès partiels de la politique américaine ont rendu cette politique largement inapplicable dans certaines régions du sud, et en premier lieu à Saïgon.
« INPRECOR » : — Tout cela explique des problèmes consécutifs à la victoire. Mais dix ans après ?
Pierre ROUSSET : — Dix ans après, cela reste toujours un élément important pour comprendre la situation. Il ne faut pas croire que les effets d’une telle guerre sur ce type de pays soient si passagers. Dix ans, est-ce vraiment si long ? Trente-cinq ans de guerre, conclus par la guerre américaine « vietnamisée », qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Il n’y a jamais eu de guerre si longue ni si totale.
La deuxième guerre d’Indochine a été une guerre sans précédent. Elle a concentré des moyens militaires énormes sur un petit théâtre d’opérations ; la densité des bombardements y était beaucoup plus importante qu’en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, elle a meurtri la nature et les êtres humains. Les effets des défoliants et autres produits chimiques massivement utilisés continuent à se faire sentir. Elle a brisé bien des éléments du tissu social et créé des millions de réfugiés intérieurs, du fait des bouleversements profonds provoqués par la guerre et l’économie de guerre artificielle. Ces réfugiés sont devenus des déracinés sociaux.
La guerre a affecté les hommes et leur psychologie. Elle a marqué les organisations, leurs modes de fonctionnement et les mentalités de leurs membres. La guerre américaine « vietnamisée » a été une « guerre totale » parce qu’elle a utilisé tous les moyens, militaires et non militaires, pour agir sur tous les terrains : militaire, économique, social, culturel, psychologique, écologique. C’est en cela que c’est la guerre la plus moderne et la plus terrible que l’humanité ait connue.
À l’époque même, nous n’avons pas bien réalisé ce que signifiait cette guerre. Et maintenant, les nouvelles générations sont celles qui disent : « La guerre du Vietnam, connais pas ! ». Mais sans comprendre ce que fut cette guerre, on ne peut comprendre le présent.
« INPRECOR » : — Pourtant, d’autres pays ont été détruits par la guerre et s’en sont rapidement remis. L’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale par exemple.
Pierre ROUSSET : — La guerre d’Indochine a été plus grave que la Seconde Guerre mondiale pour les pays qui l’ont subie. Des pays comme le Vietnam, le Laos, le Cambodge sont très différents de l’Allemagne. La puissance matérielle de l’Allemagne a été détruite pour un temps. La population a également été meurtrie, comme dans d’autres pays d’Europe. Mais le formidable potentiel représenté par l’éducation, la qualification de la main-d’œuvre, les connaissances scientifiques et techniques, la tradition industrielle, est resté. C’est sur cette base, et avec l’appui des puissances occidentales qui craignaient la révolution communiste, que l’Allemagne a pu se reconstruire comme elle l’a fait.
Rien de cela ne vaut pour un pays comme le Vietnam. L’arriération économique et sociale y est aggravée par la désaffection de secteurs clés des élites, ces couches d’intellectuels, de cadres et de techniciens dont le pays a tellement besoin. Les effets des destructions physiques, sociales et psychologiques de la guerre sont beaucoup plus profonds. De plus, il faut reconstruire le pays en faisant face à une politique ouverte d’étranglement de la part des États-Unis bien sûr, mais aussi de la Chine, et contre une politique d’aide au compte-gouttes de la part de certains pays d’Europe occidentale.
Je crois que l’on touche ici à deux problèmes de fond. Le premier concerne la guerre et la révolution. Notre courant a eu — du moins c’est mon cas — une vision naïve du rapport entre les deux, ce qui a provoqué des erreurs de perspective quant à la dynamique de la victoire. Nous avons sous-estimé, même si cela peut être qualifié comme une erreur de jeunesse, les effets négatifs de la guerre, en ne voyant que la profondeur de la lutte. Les plus « gauchistes-infantiles » pensaient même que plus la lutte durait, mieux cela était, car la conscience des masses devait s’élever au feu du combat.
Ce n’est pas vrai, ou cela n’est vrai que temporairement. Quand la guerre dure trop longtemps, les effets négatifs l’emportent sur les effets positifs de la mobilisation révolutionnaire. Au lendemain de la victoire au Vietnam, il y a eu un affaissement de la mobilisation, dans les masses ainsi que chez les cadres, une sorte de chute de tension après un effort trop violent, trop prolongé. Cela a joué un rôle important, y compris dans l’extension des phénomènes bureaucratiques.
Il ne faut plus sous-estimer l’impact d’une guerre longue et totale comme celle du Vietnam, c’est-à-dire qu’il faut comprendre ses conséquences durables pour le pays. On retrouve à nouveau le problème de la solidarité : la mobilisation internationale doit aider à bloquer ces guerres contre-révolutionnaires, à les interrompre aussitôt que possible quand elles sont engagées. C’est une question d’actualité pour l’Amérique centrale, et aussi pour les Philippines.
« INPRECOR » : — Et le deuxième problème de fond ?
Pierre ROUSSET : — C’est que les tâches de solidarité ne s’arrêtent pas avec la victoire. Les tâches de reconstruction économique et sociale, comme celles de défense, sont extrêmement difficiles dans les pays arriérés. Là encore, l’aide internationale est un facteur très important, comme nous le montre l’exemple du Nicaragua aujourd’hui.
Or, partiellement à cause du choc provoqué par l’émergence des nouveaux conflits indochinois, partiellement aussi parce que les directions en Indochine ont elles-mêmes sous-estimé la gravité du problème, le mouvement de solidarité s’est quasiment interrompu après la victoire de 1975. Pour sa part, la IVe Internationale a voté des résolutions — et continue à les voter lors des congrès mondiaux — qui soulignent la nécessité de poursuivre la solidarité avec les révolutions indochinoises, mais, pour des raisons multiples, nous n’avons pas été capables de faire passer ces résolutions en actes.
Donc, parmi les plus importantes leçons de l’expérience du Vietnam et de l’Indochine, il y a celles qui concernent la solidarité, son caractère unitaire respectant la diversité des opinions, mais aussi son caractère d’urgence, donc ne posant pas de conditions préalables, c’est-à-dire la nécessité de l’internationalisme. Il ne faut surtout pas, devant les désillusions et les drames de l’Indochine, tirer la leçon qu’il fallait moins de soutien. Au contraire, il fallait, et il faut d’ailleurs à l’avenir, soutenir plus vite, mieux, plus efficacement.
35 ans de guerre
Juin 1941 : Formation du Vietminh (Front pour l’indépendance du Vietnam) sous la direction du Parti communiste indochinois.
Juillet 1941 : Occupation de points stratégiques en Indochine par les forces japonaises, avec l’accord du régime colonial favorable à Vichy.
Octobre 1941 : Manifeste du Vietminh appelant à « l’union de toutes les forces antifascistes pour lutter contre le colonialisme français et japonais jusqu’à la libération totale du Vietnam ».
1944 : Le Vietminh lance la guerre de guérilla contre les forces impérialistes.
9 mars 1945 : L’armée japonaise s’empare de tous les pouvoirs, désarme et fait prisonnières les troupes françaises.
17-25 août 1945 : Suite à la capitulation du Japon, les comités populaires sous la direction du Vietminh prennent le pouvoir, d’abord à Hanoï et ensuite dans tout le Vietnam. C’est la « révolution d’Août ».
2 septembre 1945 : Ho Chi Minh proclame à Hanoï l’indépendance de la République démocratique du Vietnam (RDV). Le Vietminh n’a que 1 000 combattants armés.
1945-1946 : Situation instable. Présence en Indochine de forces armées chinoises, britanniques et françaises. Le Vietminh négocie avec la France sur l’indépendance tout en construisant une armée de 100 000 combattants.
19 décembre 1946 : Insurrection contre les Français à Hanoï. Le gouvernement de la RDV prend le maquis. C’est le début de la première guerre d’Indochine.
7 mai 1954 : Victoire décisive du Vietminh contre l’armée française à Dien Bien Phu.
Juillet 1954 : Conférence de Genève. La France accorde l’« indépendance » aux trois pays d’Indochine (Laos, Cambodge, Vietnam). Le Vietnam est divisé à la hauteur du 17e parallèle entre la République démocratique du Vietnam au Nord et le régime pro-impérialiste de Ngo Dinh Diem au Sud. Le pays doit être réunifié après des élections libres prévues pour 1956. Elles n’auront jamais lieu à cause du refus de Diem appuyé par les Américains, qui ont pris la relève des Français.
1954-1960 : Répression féroce au Vietnam du Sud : 90 000 exécutions, 100 000 prisonniers politiques.
Mai 1959 : Le Parti communiste vietnamien décide d’organiser la lutte armée au Vietnam du Sud, lutte qui commençait déjà de façon éclatée.
Décembre 1960 : Formation du Front national de libération (FNL) du Vietnam du Sud. Il y a déjà 685 « conseillers » américains dans le pays. Trois ans plus tard, ils seront 16 000.
Mars 1964 : Le ministre américain de la Défense, Robert McNamara, annonce au Conseil national de Sécurité à Washington que le régime sud-vietnamien est « au bord de l’effondrement total ».
Février 1965 : Début des bombardements intensifs contre le Vietnam du Nord.
Mars 1965 : Le président américain Johnson envoie les premières troupes de combat américaines au Vietnam du Sud. Elles atteindront un niveau maximum de 542 000 hommes en 1969.
1968 : Offensive du Têt du FNL. Les forces de libération prennent Hué et occupent une partie de Saïgon. Johnson renonce à se représenter aux élections. Richard Nixon est élu à la présidence en novembre sur une plateforme de paix. Il commencera la « vietnamisation » de la guerre, consistant à réduire le nombre des soldats américains pour utiliser de plus en plus l’armée fantoche de Saïgon appuyée par la puissance de l’aviation américaine.
En même temps, la CIA met en place le programme Phoenix, par lequel 650 agents américains dirigeront l’élimination systématique des cadres du FNL. D’après les chiffres officiels américains, 20 987 « subversifs » ont été tués. D’autres estimations parlent de 100 000 morts.
1970 : Renversement du régime neutraliste de Sihanouk au Cambodge, qui sera remplacé par celui du fantoche pro-américain Lon Nol.
Mai 1970 : Intervention massive des troupes américaines contre les « sanctuaires » du FNL au Cambodge. Début de la guerre de libération dirigée par le Front uni national du Kampuchea (FUNK).
1972 : Offensive majeure du FNL au Vietnam du Sud.
Janvier 1973 : Accords de Paris. Les forces américaines se retirent du Vietnam. Bombardements massifs du Cambodge par les Américains.
17 avril 1975 : Prise de Phnom Penh par les Khmers rouges.
30 avril 1975 : Prise de Saïgon par l’armée nord-vietnamienne et le FNL.
1975-1985 : Dix ans de « paix ».
1975-1978 : Conflits frontaliers entre le Vietnam et le Cambodge.
Décembre 1978 - janvier 1979 : Invasion du Cambodge par l’armée vietnamienne appuyée par des rebelles khmers. Chute du régime de Pol Pot.
Février 1979 : Invasion de régions frontalières du nord-est du Vietnam par la Chine, dont les troupes se retireront après quelques semaines.
Cambodge : pourquoi la déchirure ?
« INPRECOR » : — Il y a dix ans, les Khmers rouges sont arrivés au pouvoir. L’expérience de leur régime, qui a duré de 1975 à 1978, a été traumatisante, avant tout pour les populations qui l’ont vécue, mais aussi pour tous ceux qui s’étaient sentis solidaires du combat de libération qu’avaient dirigé au Cambodge ces mêmes Khmers rouges1. Nous voudrions aborder les problèmes de fond que pose l’expérience cambodgienne, y compris les problèmes que cette expérience terrible nous a posés en tant que marxistes révolutionnaires.
Tu as dit que la montée en puissance de la fraction Pol Pot a été déterminée par le type de guerre imposé par Washington. N’est-ce pas une explication un peu facile ?
Pierre ROUSSET : — J’ai dit que l’évolution du mouvement communiste cambodgien a été « conditionnée » par le cours de la guerre américaine, non pas « déterminée ». C’est plus qu’une nuance. L’histoire politique ne relève pas de la fatalité. Mais il faut comprendre comment l’accession au pouvoir d’un courant comme celui des Khmers rouges a été possible. Pour cela, il faut prendre en compte ce qu’était le royaume du Cambodge, quel fut l’impact des guerres et des révolutions à l’échelle régionale, ce que fut la guerre américaine. Le drame cambodgien comporte des éléments exceptionnels. C’est un cas vraiment unique, et c’est ce qui en rend l’analyse si difficile.
« INPRECOR » : — Le Cambodge des Khmers rouges, est-ce vraiment si unique ? N’est-ce pas simplement l’expression exacerbée de ce que nous avons connu ailleurs : le stalinisme en URSS, le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle en Chine, les « boat people » au Vietnam et l’invasion du Cambodge ?
Pierre ROUSSET : — Déjà, dans cette énumération-là, il y a un mélange de choses très différentes. Mais, franchement, je crois que le phénomène khmer rouge n’est identifiable à aucun cas précédent. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai l’espoir qu’il ne se répétera pas ailleurs, à l’avenir.
Il y a eu une lutte de libération de masse et une révolution au Cambodge. Cette lutte authentique était une composante d’un processus révolutionnaire profond, un processus de révolution permanente qui se déroulait à l’échelle de toute l’Indochine. Le mouvement khmer rouge est né à la fois au sein du mouvement de libération nationale et au sein du mouvement communiste cambodgien, indochinois et international. C’est ce qui différencie d’emblée le Cambodge d’autres cas qu’on pourrait citer comme, par exemple, celui du régime d’Idi Amin Dada en Afrique noire. C’est aussi pourquoi cette expérience proprement désastreuse nous questionne si profondément. En effet, c’était un produit d’une lutte à laquelle il fallait s’identifier.
Mais ce qui s’est passé au Cambodge est sans précédent dans une révolution contemporaine. Cela se manifeste sur tous les plans. C’est comme si les Khmers rouges avaient voulu repartir dans tous les domaines quasiment de zéro.
Sur le plan économique et matériel, un très grand nombre de biens ont été volontairement détruits, depuis des centres de traitement du caoutchouc jusqu’aux voitures et au mobilier des habitations de Phnom Penh. Il est resté l’agriculture — avec, là aussi, un appauvrissement de l’éventail des productions au profit notamment du riz — et les autres productions les plus vitales (électricité, ateliers de réparation, etc.).
Sur le plan social, les villes ont été intégralement vidées de leur population, déportée dans les camps de travail ruraux. Les premiers éléments d’une nouvelle classe ouvrière ont été posés à partir de l’armée khmère rouge paysanne. Même à la campagne, les villages ont été progressivement déstructurés, la vie familiale et religieuse brisée au nom du collectivisme et des « armées du travail » souvent constituées par classes d’âge. Le système éducatif entier s’est écroulé et commençait à être reconstitué sur la base la plus élémentaire qui soit.
Sur le plan idéologique, même les classiques du marxisme ou du léninisme n’avaient pas droit de cité. La production idéologique était infiniment pauvre, et principalement radiophonique. En ce qui concerne le domaine strictement politique, si jamais il y a eu un État qui s’est identifié avec une « bande d’hommes en armes » (définition classique d’Engels), un squelette d’État, c’est bien l’État khmer rouge.
Tout ne s’est pas fait instantanément, bien que certaines des mesures les plus graves aient été prises tout de suite après la victoire, et donc très mal préparées, comme celle de la déportation des populations alors regroupées dans les centres urbains. Il y a eu une lutte de fractions sanglante au sein même du mouvement khmer rouge, car il y avait, dans le cadre de références idéologiques communes, de véritables différences politiques. Mais tout s’est fait très rapidement, en deux ans environ.
Pierre ROUSSET : — Bien sûr, on peut, a posteriori, retrouver l’origine de nombreux éléments de l’« idéologie » ou du « modèle » khmer rouge. Par exemple dans l’existence des courants nationalistes-racistes khmers, ou dans l’intransigeance nationale de la Yougoslavie face à l’URSS en 1950, quand le futur Pol Pot visitait ce pays. Le noyau autour de Pol Pot avait connu l’expérience d’un PC très stalinien — le PCF dans les années 1950 —, où les succès de la collectivisation forcée et de l’industrialisation stakhanoviste étaient loués et où les opposants étaient brisés.
L’exemple du « Grand bond en avant » de la fin des années 1950 en Chine, puis la Révolution culturelle et son gauchisme catastrophique en termes d’objectifs économiques et de formes de mobilisation de masse, ont aussi été influents. Mais le système khmer rouge était nouveau, même s’il s’est souvent nourri de ce qu’il y avait de pire et de plus caricatural dans les sources historiques mentionnées ci-dessus. Et surtout, la pratique d’ensemble du nouveau pouvoir était vraiment sans précédent.
J’insiste sur la pratique de ce régime, car je crois que la clef des orientations mises en œuvre après la victoire de la fraction Pol Pot ne réside pas dans un « modèle » théorique de développement de « bas en haut » appliqué sans tenir compte des réalités par des intellectuels apprentis-sorciers. Cette clef se trouve dans les luttes de pouvoir.
S’il a été décidé de déporter immédiatement les populations regroupées dans les villes — et qui comprenaient de nombreux réfugiés des zones rurales —, ce n’était pas pour en faire des paysans. Ce n’était pas non plus pour prévenir des bombardements américains, sinon les déportations auraient été passagères. C’était pour désintégrer un milieu incontrôlable par la fraction dominante des Khmers rouges. S’il a été décidé de disloquer la vie familiale et religieuse et les communautés rurales traditionnelles, ce n’était pas pour réaliser un idéal collectiviste. C’était pour briser les ressorts d’une opposition sociale potentielle. S’il a été décidé de liquider dans des purges sanglantes des générations successives de cadres du Parti communiste du Kampuchéa (PCK), ce n’était pas pour résoudre un conflit idéologique ni pour débusquer les agents de l’étranger. C’était pour consolider la position dominante d’une fraction qui, en 1975, ne contrôlait, outre les sommets de l’organisation, que quelques régions du pays.
« INPRECOR » : — Et nous avons appelé ça un État ouvrier, c’est-à-dire une dictature du prolétariat.
Pierre ROUSSET : — Oui.
« INPRECOR » : — Tu y crois vraiment ? Tu es sûr de cette analyse-là ?
Pierre ROUSSET : — Non.
« INPRECOR » : — Pourtant, n’est-ce pas une question déterminante pour définir les orientations d’une Internationale révolutionnaire ? Par exemple, quand il y a un conflit militaire avec un autre pays, comme le Vietnam ?
Pierre ROUSSET : — Je crois que c’est une question importante, mais pas déterminante pour décider de notre politique. Je sais que cela peut paraître un peu étrange, mais je vais essayer de m’expliquer.
Pourquoi la majorité de notre mouvement a-t-elle caractérisé ainsi la période khmère rouge du Cambodge ? D’abord pour une raison négative. Contrairement à ce que pensait une minorité de notre mouvement, il nous paraissait difficile de qualifier d’« État bourgeois » un appareil d’État qui avait commencé par liquider, souvent physiquement, la bourgeoisie et toutes les couches qui lui étaient apparentées. Cet État avait disloqué, comme aucun autre ne l’avait fait auparavant, l’économie capitaliste et l’économie monétaire elle-même, en procédant à la suppression de l’échange monétaire au profit de la distribution administrative et du troc, ce qui conduisit, bien sûr, à l’apparition d’une économie parallèle de « marché noir »2.
Nous avons aussi fait cette analyse pour quelques raisons positives, découlant du fait que les origines de cet État se trouvaient dans une révolution de libération nationale sous direction communiste, ainsi que du contexte régional, qui était celui d’un véritable processus de révolution permanente. Mais il faut reconnaître que ce type de démarche est dangereuse. Elle définit par exclusion : ce n’est pas un État bourgeois, donc... Et par analogie : cet État naît d’une révolution analogue à celles qui transforment le Laos et le Vietnam.
Il faut analyser davantage la réalité spécifique de la révolution cambodgienne. Or, nous ne l’avons fait encore que partiellement. Pour ma part, j’ai pu travailler sur les recherches menées auprès des réfugiés et sur des documents historiques par des personnes telles que Steve Heder et Ben Kiernan, spécialistes reconnus sur ces questions. Mais je n’ai pas encore pu assimiler le travail plus récent de personnes comme Michael Vickery3. Même en étudiant beaucoup plus la réalité propre de la révolution cambodgienne, on risque de ne pouvoir jamais aller plus loin que des hypothèses fondées, car nous avons affaire à un processus bref et très instable.
Le régime khmer rouge n’a vécu qu’à peine plus de trois ans. Une seconde à l’échelle historique. En trois ans, la base sociale qui soutenait ce régime n’a cessé de se réduire comme une peau de chagrin, et le mouvement au pouvoir n’a cessé de s’épuiser dans des purges de plus en plus dévorantes. Derrière le décor en carton-pâte dressé par les Khmers rouges à coups de réformes autoritaires, la société était en voie de désintégration. C’est pour cela que le système mis en place par ce régime — les camps de travail, etc. — s’est effondré quand l’intervention des troupes vietnamiennes, en décembre 1978, a fait sauter le verrou que représentait le pouvoir de Phnom Penh. En masse, la population s’est spontanément mise en mouvement à l’annonce de la chute de Pol Pot, qui pour retrouver son village, qui pour retrouver sa famille, qui pour retourner en ville.
Je crois qu’il est utile et nécessaire de continuer à étudier ce qui s’est vraiment passé. Peut-être faudra-t-il corriger ou nuancer ce que je dis ici. Il faut le faire, car cela nous aide à réfléchir sur des questions importantes qui concernent le cours que peuvent prendre des révolutions dans des pays ou des régions particulièrement peu préparés, sur le plan socio-économique, à un processus de révolution permanente. Cela questionne aussi les concepts théoriques que nous utilisons, nous obligeant à les préciser. Mais il s’agit d’un « cas limite », apparu dans des circonstances effectivement très particulières. C’est un phénomène instable et qui, probablement, ne pouvait pas se stabiliser. Il ne faut pas bâtir une théorie là-dessus. S’il faut trouver une formule pour décrire cette réalité, je dirais, à titre d’hypothèse de travail, que l’État khmer rouge fut un État ouvrier mort-né.
J’imagine que notre discussion sur le caractère de classe de l’État khmer rouge apparaît comme totalement lunaire pour beaucoup de gens. Elle l’est, si on lui donne une importance centrale qu’elle ne peut pas avoir, pour les raisons indiquées. Il y a néanmoins des questions importantes derrière ce débat, par exemple celles sur la nature et sur l’évolution de l’armée khmère rouge. Cette armée ne constituait pas seulement la base du nouvel État issu de la révolution, mais elle devint, au fil des ans, l’essentiel de sa base sociale stable. Les privilégiés du régime, outre les cadres non purgés du PCK, étaient les soldats, qui vivaient généralement coupés de la population, contrôlant par exemple plusieurs villages à partir d’un camp établi dans la jungle.
Pierre ROUSSET : — On touche probablement ici à l’une des spécificités les plus importantes de la révolution cambodgienne. Je ne crois pas qu’on ait affaire à une armée paysanne « classique », à savoir analogue à celles de Chine ou du Vietnam. La fraction dominante de cette armée, liée à la fraction Pol Pot, provenait, semble-t-il, de régions déjà touchées avant 1970 par l’impact de l’économie de marché, mais où les différenciations sociales internes de la société traditionnelle étaient particulièrement peu développées. Quant à la garde prétorienne de Pol Pot, elle a été recrutée au sein de tribus montagnardes extrêmement arriérées, dont Pol Pot a gagné l’appui très tôt.
De plus, cette armée semble avoir été très marquée par l’impact de la guerre aérienne déclenchée par Washington, tout particulièrement par les bombardements massifs en 1973, qui visaient avant tout les centres de population rurale qui constituaient des zones d’habitation relativement denses. Ils visaient à désintégrer l’arrière social de la résistance militaire, du mouvement de libération, dans le cadre du retrait des forces US du Vietnam. Et, effectivement, il semble qu’en ce domaine au moins, la politique militaire américaine ait réussi beaucoup plus au Cambodge qu’au Vietnam et au Laos.
Pourquoi ? Probablement parce que la population khmère était très faiblement organisée, tant sur le plan politique que social, sans pour autant être composée de tribus itinérantes comme celles des hauts-plateaux du Laos, zones de bombardements féroces. L’implantation sociale des Khmers rouges était beaucoup moins solide que celle des forces vietnamiennes. Et plus important encore, l’organisation sociale du village — structure d’habitation, groupes sociaux, groupes culturels — était beaucoup plus lâche, beaucoup plus individualiste qu’au Vietnam. La pagode était, semble-t-il, quasiment le seul lieu de vie collective, alors qu’au Vietnam, la cohésion socio-culturelle du village était considérable. C’est probablement là l’un des éléments qui explique l’effet particulièrement dévastateur des bombardements américains : des bombardements massifs, en tapis, sur des zones à forte densité de population, qui ont désintégré un tissu social incapable d’encaisser le choc.
Il semble que les bombardements de 1973 et leurs conséquences aient en quelque sorte constitué un tournant qui a profondément marqué l’armée khmère rouge. Une autre hypothèse de travail est de considérer que cette armée est devenue, qualitativement plus qu’auparavant, une armée de « déracinés » sociaux. On trouve de tels déracinés dans nombre d’armées révolutionnaires, mais leur poids spécifique dans les forces armées khmères rouges semble avoir été décisif. Ces déracinés n’avaient plus de village, plus de famille, du fait des bouleversements dus à la guerre. L’armée exprimait de moins en moins un enracinement social réel dans les villages, elle regroupait de plus en plus des déclassés, généralement d’origine paysanne. Or, c’est cette armée qui deviendra, en 1975, le socle du nouveau régime. C’est l’une des raisons qui rendent spécifique et compliquée l’analyse de cette révolution.
« INPRECOR » : — Pourquoi les bombardements de 1973 ont-ils été si massifs ?
Pierre ROUSSET : — Parce que Washington a concentré pendant six mois toute sa flotte aérienne sur le Cambodge. Il venait de signer les Accords de Paris sur le Vietnam et devait arrêter de bombarder ce dernier pays. Il savait qu’il allait aussi devoir relâcher son emprise sur le Cambodge. Le Pentagone a voulu alors profiter du délai qui lui restait pour détruire au maximum la société qu’il ne pouvait soumettre. Le Cambodge de 1973 est l’un des nombreux cas dramatiques qui illustrent, tout au long de la guerre d’Indochine, le caractère monstrueusement criminel de l’intervention impérialiste.
La guerre américaine a été, au Cambodge, beaucoup plus brève qu’au Vietnam et même qu’au Laos. Mais elle a été meurtrière. La guerre américaine au Cambodge (1970-1975) aurait coûté environ un million de vies humaines, sur une population d’environ 7 millions d’habitants en 1970. Les estimations du coût humain de la politique suivie par le régime Pol Pot varient — et il faut tenir compte des morts « à retardement » de la guerre, pendant les premiers mois surtout — de 400 000 à 1 500 000 victimes, les chiffres oscillant souvent entre 700 000 et 800 000 pour la période allant d’avril 1975 à janvier 1979.
« INPRECOR » : — Peux-tu résumer les facteurs qui, selon toi, ont conditionné l’évolution du mouvement communiste cambodgien et favorisé la victoire temporaire de la fraction Pol Pot ?
Pierre ROUSSET : — Je rappelle qu’il ne s’agit que d’éléments d’analyse et d’hypothèses de travail. À mon avis, il faut tenir compte tout d’abord de ce qu’était la formation sociale cambodgienne, de son stade de développement avant 1970. Des villes coupées des campagnes, habitées par l’élite et des émigrants, souvent chinois ou vietnamiens. Un prolétariat agricole dans les plantations de caoutchouc, coupé de la paysannerie, car formé d’émigrants vietnamiens. Une paysannerie qui se révoltait déjà, dans un certain nombre de régions, contre l’impact d’une nouvelle économie de marché et contre les exactions des fonctionnaires et des militaires. Mais un pays qui ne connaissait encore que les débuts de la crise agraire proprement dite, qui frappe beaucoup de pays dominés et qui implique une crise sociale, une mise en déséquilibre structurel du monde rural, et pas seulement la pauvreté ou l’oppression. Enfin, un pays ayant de très fortes traditions individualistes.
Sur le plan politique, la façon dont les Français ont opéré pour céder l’indépendance en 1953 a facilité le maintien de l’influence semi-religieuse de la famille royale, ce dont Sihanouk, autocrate issu de cette famille et qui a dirigé le pays jusqu’en 1970, a su profiter. Quant au mouvement communiste, son implantation proprement khmère était encore limitée.
Sur le plan des forces sociales et politiques donc, les conditions d’une lutte révolutionnaire à l’échelle nationale commençaient seulement à mûrir. Mais le pays a été précipité dans le tourbillon de la révolution et de la contre-révolution à cause du débordement quasi inévitable de la guerre impérialiste au Vietnam. Les Américains ont eux-mêmes précipité les événements en 1970, quand ils ont obtenu d’abord le renversement de Sihanouk par Lon Nol, avant d’envahir le pays. La révolution devait alors progresser, mais à un rythme forcé et avec une base sociale et politique propre très fragile. Comme je l’ai déjà expliqué, c’est dans ce contexte que la guerre de 1970-1975 a eu des effets désintégrateurs dramatiques sur la société cambodgienne.
Le tout a été aggravé par l’émergence de divisions profondes entre les mouvements communistes du Vietnam et du Cambodge, divisions exprimées par la montée de la fraction Pol Pot. C’est peut-être là la différence la plus significative avec le Laos, pays encore plus arriéré sur le plan socio-économique.
Ces divergences ont plusieurs sources. Des divergences temporaires d’intérêt se sont parfois fait jour. Par exemple, durant les années 1960, quand les Vietnamiens, confrontés à la guerre américaine, temporisaient avec le prince Sihanouk, qui avait une position plus ou moins neutraliste. Dans le même temps, les Khmers rouges engageaient une lutte armée contre le régime Sihanouk dans plusieurs zones du territoire. L’ennemi principal et immédiat n’était pas le même dans les deux cas.
Il était possible de surmonter ces divergences d’intérêt temporaires. Cela a d’ailleurs été fait sur le plan militaire. Après l’intervention américaine au Cambodge en 1970, le front militaire indochinois s’est reconstitué. Mais, sur le plan politique, l’unité ne s’est pas refaite, au contraire.
« INPRECOR » : — Pourquoi ?
Pierre ROUSSET : — À cause de l’évolution propre des courants concernés, avant tout du mouvement communiste cambodgien. Mais aussi à cause de l’impact des conflits sino-soviétique et sino-vietnamien. Déjà les Accords de Genève de 1954 avaient été une très rude épreuve pour les révolutionnaires en Indochine. Moscou et Pékin avaient en effet imposé un compromis très coûteux dans les trois pays. La conclusion tirée par ce qui sera le courant khmer rouge, c’est que les communistes cambodgiens avaient été abandonnés par tout le monde et qu’il fallait dorénavant faire cavalier seul.
De plus, la plupart des cadres cambodgiens engagés dans la lutte avant 1954 s’étaient réfugiés au Vietnam du Nord, et beaucoup de ceux qui restaient avaient été tués. C’est en quelque sorte un nouveau parti qui se reconstitua autour du groupe des « retournés de France », parmi lesquels Saloth Sar, alias Pol Pot.
L’URSS et la Chine ont joué de ces tensions. L’URSS a maintenu jusqu’au bout des liens avec le régime fantoche pro-américain de Lon Nol. La Chine a flatté l’« indépendance » des Khmers rouges face aux Vietnamiens. Quand les anciens cadres du mouvement cambodgien revinrent de Hanoï, après l’invasion américaine du Cambodge en 1970, ils étaient isolés, et puis progressivement liquidés par la fraction Pol Pot. Ces purges ont pris de l’ampleur à partir de 1973. Un fossé de sang sépara de plus en plus les communistes vietnamiens des communistes cambodgiens, qui craignaient la puissance de leurs voisins.
Quand la rupture est devenue définitive, en 1975, une fois les Américains et leurs régimes locaux défaits, la Chine a accordé un soutien décisif aux Khmers rouges et à leur ligne anti-vietnamienne. Les contradictions khméro-vietnamiennes s’inscrivaient dorénavant directement dans le cadre des conflits sino-soviétiques et sino-vietnamiens, et devenaient de plus en plus insolubles.
L’impact des conflits interbureaucratiques, initiés en Asie sous Staline et consommés par la rupture sino-soviétique au début des années 1960, était devenu une menace mortelle pour l’unité et la dynamique révolutionnaire des luttes de la région. Le danger mortel représenté par ce type de conflits pour les luttes de libération constitue donc aussi l’une des leçons que le mouvement révolutionnaire peut tirer de l’expérience indochinoise.
« INPRECOR » : — Mais le danger de voir le Cambodge dominé par le Vietnam après la victoire n’était-il pas réel ?
Pierre ROUSSET : — Peut-être, bien que les Vietnamiens aient longtemps été très prudents en ce domaine. Ils connaissaient les liquidations qui frappaient ceux qui, dans le PCK, leur étaient proches. Ils auraient pu, dans la confusion des événements de 1975, tenter de s’assurer un contrôle direct sur le nouveau régime cambodgien. Ils ne l’ont pas fait. Pourquoi ? On peut invoquer beaucoup de raisons, depuis la conviction que cela aurait été une erreur d’agir ainsi jusqu’à la crainte d’ouvrir, ce faisant, un conflit direct avec la Chine.
De toute façon, il faut tenir compte du problème national et de l’inégalité de développement au sein de l’ensemble indochinois, artificiellement découpé par la colonisation. Mais la « solution Pol Pot » était en tout état de cause la pire, y compris pour l’indépendance du pays. Cette solution passait par la rupture immédiate, une fois la victoire militaire acquise, des liens tissés entre la révolution vietnamienne et la révolution cambodgienne. Cela a profondément affaibli la dynamique révolutionnaire au Cambodge même, à cause justement de l’immaturité relative des conditions sociales de la révolution dans ce pays. Le Cambodge révolutionnaire avait besoin de s’adosser à la révolution vietnamienne.
La politique khmère rouge, bien qu’en général à l’opposé de la politique de Deng Xiaoping en Chine, a fait du Cambodge un pion dans le conflit sino-vietnamien. La volonté de liquider toute opposition potentielle, politique ou sociale à l’intérieur, amena aussi Phnom Penh à dénoncer dans le Vietnam le « danger extérieur », justifiant ainsi toutes les mesures de rigueur. C’est de cette manière que s’est enclenchée une vraie dynamique infernale.
Quant aux États-Unis, ils ont progressivement découvert l’ampleur du schisme vietnamo-khmer. Ravis de cette aubaine inespérée, ils ont eux aussi commencé à attiser les flammes. Le conflit militaire aux frontières du Vietnam et du Cambodge, qui a commencé très tôt après la victoire de 1975, a fini par dégénérer en guerre ouverte en 1978-1979.
« INPRECOR » : — Tu disais tout à l’heure qu’il n’était pas indispensable d’avoir une analyse définitive de la nature de l’État cambodgien pour déterminer une politique face au conflit sino-vietnamien. Mais est-ce bien vrai ? Cela ne change-t-il pas beaucoup de choses, selon l’analyse que l’on fait de cette question ?
Pierre ROUSSET : — Ce que je dis, c’est qu’il est impossible d’avoir une « analyse définitive » de cette question, et que c’était encore bien plus le cas en 1979. Il faut donc se débrouiller sans une telle analyse. On ne peut pas faire découler toute une orientation politique d’hypothèses de travail, même fondées, sur un tel problème.
« INPRECOR » : — Mais ne détermine-t-on pas une politique révolutionnaire face à des guerres à partir d’une position de principe qui, justement, tient compte en premier lieu du caractère de classe des États impliqués ?
Pierre ROUSSET : — Si, dans trois cas au moins.
- D’abord dans une guerre inter-impérialiste, où nous adoptons une position de défaitisme révolutionnaire.
- Deuxièmement, dans un conflit qui oppose une puissance impérialiste à un pays dominé, menaçant par exemple de transformer ce dernier en colonie directe, où l’on défend le pays dominé.
- Enfin, dans un conflit qui oppose une puissance impérialiste et un État ouvrier, même bureaucratisé, où l’on défend l’État ouvrier.
Mais il y a, malheureusement, d’autres types de conflits qui nous interdisent de partir d’une telle « position de principe ». Par exemple, quand il y a guerre entre deux pays dominés (l’Iran et l’Irak notamment). Ou entre deux États ouvriers, comme la Chine et le Vietnam. Ou même dans le cas de l’intervention soviétique en Afghanistan.
Dans tous ces cas, il faut partir d’une analyse très concrète de ce que cache effectivement le conflit pour déterminer une politique. Il faut toujours, évidemment, faire une analyse concrète, mais dans les cas « classiques » précédemment cités, on peut quand même partir d’une position de principe pour définir une orientation. Si l’analyse concrète est fausse, on définit une politique erronée4.
« INPRECOR » : — Mais cette analyse concrète doit tenir compte de la nature des États, de la politique impérialiste, etc.
Pierre ROUSSET : — Bien sûr. Mais, dans le cas qui nous intéresse ici, il suffisait de reconnaître que la révolution cambodgienne existait, et que le régime khmer rouge n’était pas un instrument docile entre les mains de l’impérialisme. Ce n’était même pas, à l’époque, un instrument docile entre les mains de la bureaucratie chinoise. Il n’était pas nécessaire de dire, comme si c’était une évidence, que c’était un État ouvrier. Ou, à l’inverse, d’affirmer comme si ça allait de soi, que c’était un État bourgeois, parce qu’à un certain moment Washington, réalisant ce qui se passait, avait commencé à jouer Pol Pot contre le Vietnam, ennemi principal pour l’impérialisme américain dans la région.
Comme je l’ai déjà dit, je pense, à titre d’hypothèse de travail, que le régime khmer rouge était un État ouvrier mort-né. Cela ne m’empêche pas d’être d’accord avec la position de notre mouvement international, qui ne fait pas du retrait immédiat des troupes vietnamiennes du Cambodge une position de principe. Si l’on partait d’une position de principe sans prendre la peine de regarder la réalité de la situation, il faudrait demander le retrait immédiat des forces vietnamiennes de l’État ouvrier cambodgien, et... ne pas demander le retrait immédiat des forces soviétiques d’Afghanistan.
Or, l’analyse concrète fait rapidement apparaître une différence majeure en ce qui concerne ces deux cas. En Afghanistan, la grande majorité de la population était opposée à l’intervention soviétique. Au Cambodge, elle a accueilli avec soulagement l’intervention vietnamienne et la chute de Pol Pot. C’est évidemment une différence capitale.
« INPRECOR » : — Pourtant, au début, nous avons demandé le retrait immédiat des troupes vietnamiennes du Cambodge, et non celui des troupes soviétiques d’Afghanistan...
Pierre ROUSSET : — C’est justement parce que dans un cas l’analyse concrète était erronée (Afghanistan) et qu’elle restait largement à faire dans l’autre (Cambodge).
« INPRECOR » : — Tu dis que le gros de la population cambodgienne a accueilli avec soulagement l’intervention vietnamienne. Ne craint-elle pas que les Vietnamiens restent ?
Pierre ROUSSET : — Si. Mais elle souhaitait avant tout la chute de Pol Pot. La résistance intérieure était épuisée. Il est difficile de savoir quelle fut exactement l’ampleur des soulèvements locaux ou régionaux contre le régime de Pol Pot avant 1979. Mais, de toute façon, ils furent insuffisants. Le régime avait réussi à disloquer, dans la foulée de la guerre américaine, la capacité de résistance sociale active. Et les purges avaient décapité des générations successives de cadres locaux.
La plupart des 12 000 torturés et exécutés de la tristement célèbre prison de Tuol Sleng appartenaient au mouvement de libération nationale. Dans un pays comme le Cambodge, cela représentait une saignée terrible. Aux yeux de la population, les Vietnamiens restaient la seule alternative concrète. Encore aujourd’hui, elle tolère, dans sa majorité semble-t-il, la présence vietnamienne, parce qu’elle craint avant tout le retour des Khmers rouges.
« INPRECOR » : — Pourtant, les Khmers rouges conservent une force notable. On cite souvent le chiffre de 40 000 combattants.
Pierre ROUSSET : — C’est exact. Ils ont été recueillis et soignés en Thaïlande, où ils peuvent toujours reconstituer leurs forces hors d’atteinte de leurs ennemis. Ils reçoivent une aide militaire considérable de la Chine et un appui constant de Bangkok.
Le Cambodge d’aujourd’hui n’est pas un goulag. La répression politique doit toucher des milieux relativement restreints. Sous d’autres aspects, le Cambodge est un pays étonnamment libre. L’activité économique y est très peu contrôlée, les trafics et la contrebande sont généralement tolérés par les autorités.
Je ne crois vraiment pas qu’il y ait au Cambodge un « mouvement national » de masse contre le Vietnam. Il y a un soutien passif d’une grande partie de la population au régime en place (la République populaire du Kampuchéa) dans la mesure où il faut éviter le retour au pouvoir des Khmers rouges. La société semble cependant moins susceptible que jamais de mobilisations collectives ; l’individualisme et les activités économiques familiales semblent caractériser la majorité de la population après tant de traumatismes.
« INPRECOR » : — N’est-ce pas là un problème très grave ? Comment résoudre la crise sans une mobilisation sociale large des masses cambodgiennes ?
Pierre ROUSSET : — C’est sûrement, avec les conséquences des rapports de forces internationaux, l’un des problèmes qui rend effectivement très difficile une solution réelle à la crise de la société cambodgienne. Prenons par exemple l’orientation que nous avons définie, sur le plan international. Nous ne demandons pas le retrait immédiat des forces vietnamiennes. Pourquoi ?
D’une part, parce que la population ne le demande pas. C’est important. Ensuite, parce que le retrait impréparé des forces vietnamiennes pourrait signaler le réveil brutal de la guerre civile ; le retour en force des Khmers rouges ; une intervention possible des troupes pro-impérialistes, avant tout thaïlandaises, sous couvert de rétablissement de l’ordre, et peut-être sous le drapeau du sihanoukisme ; un nouvel exode en masse vers la Thaïlande et le Vietnam ; un nouveau basculement explosif des rapports de forces régionaux. Tout cela ne conduirait ni à la paix ni à une résolution de la crise de la société cambodgienne.
Mais la présence vietnamienne ne peut pas s’institutionnaliser. La population cambodgienne n’acceptera pas une occupation prolongée si elle se sent capable de se protéger elle-même. Et, tant que les Vietnamiens sont là en force, toute crise intérieure prendra la forme d’une crise nationale, même si le point de départ de cette crise est, par exemple, un conflit social ouvert par le renforcement d’une bourgeoisie commerçante et trafiquante puissante.
C’est pourquoi nous avons toujours insisté sur le fait que toutes les mesures permettant le retrait le plus rapide possible des troupes vietnamiennes devaient être prises. Mais cela suppose non seulement le renforcement d’une administration cambodgienne indépendante et d’une armée cambodgienne. Les deux se sont relativement renforcées, sans pouvoir pour autant prétendre à une véritable capacité d’action indépendante. Cela signifie plus profondément un réveil de l’activité — de l’auto-activité — des masses, de leur capacité d’action collective. On est apparemment encore loin du compte.
« INPRECOR » : — Nous reviendrons plus tard sur la politique vietnamienne elle-même. Mais que penses-tu de la portée de la crise cambodgienne ?
Pierre ROUSSET : — Je pense qu’elle exprime, sous une forme dramatique, l’ensemble des contradictions auxquelles le mouvement révolutionnaire doit faire face et trouver une réponse. C’est un véritable nœud de contradictions, conséquence des difficultés rencontrées par une révolution qui a été accélérée par l’impact de la guerre sur un pays où la crise sociale ne faisait que mûrir. On voit aussi le poids de la question nationale dans les ensembles régionaux nés de la colonisation. Cela montre, en plus, les conséquences néfastes d’une politique impérialiste qui visait consciemment, en cas de défaite, à affaiblir à l’avance au maximum le peuple vainqueur, puis à l’enfermer dans un étau militaire, diplomatique et économique.
La dynamique de guerre contenue dans les conflits interbureaucratiques, et notamment le conflit sino-soviétique en Asie, ont rendu cette crise encore plus difficile à résoudre. Pour toutes ces raisons, je ne crois pas qu’il y aura une solution rapide à la crise cambodgienne, d’autant plus qu’il faut la resituer dans le cadre des rapports de forces régionaux.
Propos recueillis par Claude DEVILLIERS, 30 avril 1985.
Quelques chiffres
- Bombardements sur le Vietnam : De 1964 à 1973, les Américains ont lancé 7,5 millions de tonnes de bombes sur le Vietnam du Nord et du Sud (y compris 400 000 tonnes de napalm), soit trois fois plus que le tonnage utilisé durant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée réunies.
- Bombardements sur le Laos : Pendant la même période, 3 millions de tonnes de bombes sont tombées sur le Laos, pays qui comptait alors moins de 4 millions d’habitants.
- Guerre chimique : 86 millions de litres d’herbicides et de défoliants (comme l’Agent Orange) ont été déversés sur le Vietnam du Sud, détruisant la moitié des forêts.
- Coût humain au Cambodge : Un million de Cambodgiens ont trouvé la mort au cours de la guerre américaine contre ce pays entre 1970 et 1975.
- Pertes militaires et civiles : 58 655 soldats américains ont trouvé la mort au Vietnam. Le nombre de morts vietnamiens n’a jamais été établi avec précision, mais se chiffre à plusieurs millions de personnes.
- 1
Pour disposer d’éléments sur l’histoire du mouvement khmer rouge, voir l’article de Pierre Rousset, « Le radicalisme sanglant du régime khmer rouge », paru dans Inprecor numéro 122 du 5 avril 1982.
- 2
Au sujet du débat dans la IVe Internationale sur la situation en Indochine, se référer au numéro spécial d’Inprecor, été 1980.
- 3
Voir notamment :
Steve Heder, « Revolution and Counter-revolution in Kampuchea », AMPO, Tokyo, volume 12, numéro 3, 3e trimestre 1980.
Serge Thion, Ben Kiernan, Khmers rouges, Albin Michel, Paris, 1981.
Ben Kiernan et Chantou Boua, Peasants and Politics in Kampuchea, 1942-1970, Zed Press, Londres, 1982.
Michael Vickery, Cambodia, 1975-1982, George Allen and Unwin/Southend Press, Sydney, 1984.
- 4
Pour la position de la IVe Internationale sur l’Afghanistan, voir la résolution adoptée par le Comité exécutif international, « Pour un Afghanistan indépendant, fédéral et socialiste » et publiée dans Inprecor numéro 105 du 6 juillet 1981. Cette résolution représente une modification de la position adoptée en janvier 1980 par le Secrétariat unifié suite à l’intervention soviétique.