L’heure exacte de la libération de Phnom Penh n’est pas encore fixée. Mais la chute du régime de Lon Nol est inscrite dans le cours actuel des luttes au Cambodge. De nouvelles défaites militaires de l’armée fantoche sont annoncées. Plus important : la certitude de la victoire prochaine du peuple cambodgien par sa lutte contre l’impérialisme US dépasse maintenant les seuls milieux révolutionnaires. Elle a gagné l’ensemble de l’opinion publique mondiale. Les derniers débats qui se sont déroulés à la Chambre des Représentants et au Sénat américains sur l’aide à l’Indochine ont réaffirmé cette conviction : les USA seront incapables d’enrayer la débâcle.
En conséquence, avant même que Phnom Penh ne soit libérée, la situation cambodgienne a pesé sur les rapports de forces dans l’ensemble de l’Indochine. En accélérant la démoralisation des forces fantoches dans la région. En soulignant une nouvelle fois l’interdépendance profonde qui lie les composantes de la révolution indochinoise. C’était hier Hanoï qui mettait en garde les régimes thaïlandais, saïgonnais et américains contre la mise sur pied des ponts aériens reliant la base d’Utapao et Saïgon à la capitale cambodgienne. Ce sont aujourd’hui le GRP (Gouvernement Révolutionnaire Provisoire) et le FNL (Front de Libération Nationale) qui imposent une véritable déroute aux forces de Thieu sur les Hauts Plateaux et dans les provinces septentrionales du Sud Vietnam.
L’importance des derniers évènements au Sud Vietnam ne saurait être sous-estimée. Saïgon parle de "redéploiement de ses effectifs". Même cette décision illustre sa position défensive. En fait, c’est au premier effondrement brutal d’un élément décisif du système de domination de l’impérialisme américain au Sud Vietnam que l’on assiste. Il suffit, pour s’en convaincre, de revenir sur les implications de ce dit "repli tactique".
Militairement, c’est une des régions les plus déterminantes - peut-être la plus importante même - qui passe sous contrôle intégral des forces de libération (les Hauts Plateaux dominent en effet à la fois la mince plaine côtière du centre Vietnam et la région saïgonnaise), alors même que de durs combats se poursuivent à l’Est et au Nord-Ouest de Saïgon et que le "pourrissement" du Delta s’aggrave.
Politiquement, les implications de la situation actuelle sont encore plus graves pour le régime Thieu. Du fait, d’abord, des faibles forces engagées par le FNL dans ces combats. Ce sont en effet 1000 hommes seulement qui ont envahi la première ville libérée des Hauts Plateaux : Ban Me Thuot. Ironie significative de l’histoire, ces 1000 hommes étaient des montagnards d’un mouvement, le FULRO1, créé par les Américains pour engager les minorités ethniques dans la lutte anti-communiste. C’est pour avoir révélé cela que le journaliste de l’Agence France Presse, Paul Léandri2, a été assassiné dans les locaux de la sûreté saïgonnaise. Le FNL et le GRP ont mené leur offensive essentiellement au moyen de forces régionales et non de divisions régulières.
Ensuite, c’est une série de villes parmi les plus importantes qui sont abandonnées par Thieu : Ban Me Thuot, Pleiku, Kontum, probablement Dalat, Quang Tri et peut-être même Hué. Soit six nouvelles capitales provinciales, dont certaines sont symboliques et prestigieuses : Quang Tri, déjà momentanément libérée en 1972 et reprise par les troupes US après de lourdes pertes. Hué, la deuxième ville du Sud Vietnam, l’ancienne capitale impériale, pour qui les marines US avaient aussi engagé de durs combats afin de la reconquérir en 1968 cette fois.
Enfin, parce que l’on assiste à une soudaine et vaste extension des zones libérées. Le gain n’est pas seulement géographique ; il est aussi militaire, économique, politique et humain - malgré la tentative de l’armée fantoche de vider de leurs populations les régions abandonnées.
Cambodge, Vietnam : c’est l’actualité de la révolution indochinoise qui s’affirme avec éclat. La modification progressive de la situation en faveur des forces révolutionnaires depuis les Accords de Paris signés voilà deux ans débouche aujourd’hui sur un renversement du rapport de forces.
On comprend les craintes d’un Ford ou d’un Kissinger. L’impasse impérialiste en Indochine trouve aujourd’hui écho en Thaïlande, où les guérillas communistes enregistrent des succès et où la présence des bases US devient pour la première fois un véritable problème politique à Bangkok. Surtout, c’est la première fois que l’impérialisme US, le plus puissant du monde, est mis en échec par un peuple en armes, alors qu’il avait engagé là une guerre totale, comme c’est aujourd’hui le cas au Cambodge au moins. Malgré les B 52, les corps expéditionnaires, les milliards de dollars, les millions de morts et de réfugiés, les groupes terroristes et le Plan Phoenix, la pacification et la vietnamisation, la guerre psychologique et la politique de corruption sociale et économique des populations.
Il est une région du monde où chaque jour qui passe rapproche effectivement de la victoire finale un combat révolutionnaire contre l’impérialisme. C’est l’Indochine. Cette victoire finale n’est pas encore acquise, et il faut s’attendre à de nouvelles manoeuvres américaines, notamment à Saïgon, pour maintenir la présence néo-coloniale, au moins dans l’ex-Cochinchine.
Mais, 30 ans durant, la lutte des peuples indochinois a mis en lumière un combat essentiel pour tous : il existe une autre voie pour la lutte des travailleurs du monde entier que la déroute réformiste ; celle du combat révolutionnaire.
La victoire des travailleurs indochinois sera aussi la nôtre.
Le 20 mars 1975
