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« Accord-cadre » CTM/Gouvernement : moment historique ou siyak ?

© Fondation du Patrimoine

Emmanuel Macron a offert le château de Versailles comme cadre à Trump pour la signature de son accord léonin avec le mollah Mojtaba. Serge Letchimy a offert la « maison Césaire » comme cadre à la signature d’un « accord-cadre » incertain entre les majoritaires de la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) et la ministre des colonies Naïma Moutchou, fière d’avoir « accompli sa mission ». Dans les deux cas, les acteurs parlent sans modération de moment historique. Dans les deux cas, on fait attention au décorum, et on rivalise de dithyrambiques déclarations.

La première différence, toutefois, c’est que, si personne ne peut prédire avec certitude la longévité des régimes iranien et trumpien, tout le monde sait que ni Serge Letchimy ni Emmanuel Macron (et ses ministres a fortiori) ne feront de vieux os, à la CTM d’un côté, ou à la tête de l’État français, de l’autre.

L’« accord-cadre » à la maison Césaire n’est donc qu’une déclaration de principes et d’engagement sans portée normative réelle. Tout se passe comme s’il s’agissait de prendre date pour l’histoire ou alors de prendre verbalement de vitesse… Jean-Luc Mélenchon, dont les propositions sur la Martinique ne sont pas très différentes de celles de l’accord. Des deux côtés, on se dit ouvert à une certaine autonomie qui laisserait aux collectivités locales tout ce qui ne relève pas du régalien (police, justice, armée, monnaie, affaires extérieures…), c’est-à-dire affaires sociales, éducation, culture, sport, etc. C’est, faut-il le rappeler, la définition classique de l’autonomie.

Jean-Luc Mélenchon, président de La France Insoumise (LFI), précise : « si le peuple veut et au rythme qu’il veut ». L’accord-cadre Moutchou-Letchimy stipule que tout devra être validé par le vote populaire. Il préconise la combinaison entre droit à la différence et égalité. Mélenchon fixe comme condition au changement le refus de toute régression sociale, écologique, démocratique.

Le programme LFI prévoit un congrès des territoires « d’outremer » pour débattre de la question. Le président de la CTM semble considérer que le vote unanime de la CTM ainsi que les consultations précédentes constituent un mandat suffisant pour concrétiser l’accord-cadre.

L’insuffisance de ces deux méthodes est là : elles ouvrent la voie aux manœuvres de blocage qui ne manqueront pas, venant du colonialisme ordinaire. Les tardigrades sont même à la manœuvre ! « Ce n’est pas ce que le peuple attend. On ne vous fait pas confiance. Résolvez les problèmes d’abord, etc. » La chansonnette est aussi vieille que la domination coloniale elle-même. Elle consiste à opposer le social et l’économique (ajoutons l’écologique) au politique, pour mieux maintenir les choses en l’état dans un cercle vicieux parfait.

Il faut bien dire que la hargne entre les dirigeantEs politiques les plus en vue des « camps autonomiste et indépendantiste » n’a favorisé ni le débat politique, ni l’adhésion populaire au nécessaire changement décolonial. Le système électoral pernicieux et antidémocratique existant aujourd’hui a servi de carburant à ces oppositions souvent factices, comme le prouve la fréquence des votes unanimes des assemblées ! En effet, l’absence d’une vraie proportionnelle, combinée aux primes aux majoritaires et le barrage aux petites listes, ont conduit aux alliances incongrues qui ont miné la vie politique et mis les ambitions carriéristes au poste de commande. Des décennies de débats politiques ont été perdues.

L’occasion se présente maintenant de repartir du bon pied. Pour combler le fossé existant entre les élites anticolonialistes et les masses populaires, pour sortir de l’opposition stérile entre les besoins quotidiens du peuple et les choix institutionnels, il faut oser impliquer le peuple, non pas dans un simple vote final (encore heureux !) quand tout est ficelé dans des conciliabules d’initiéEs, mais bien dans le débat sur l’ensemble des orientations proposées, à travers l’élection sur des bases réellement démocratiques d’une assemblée constituante.

Jean-Luc Mélenchon adhère bien à l’idée qu’un véritable changement suppose la participation du peuple dans un débat de fond sanctionné par un vote populaire avant (constituante) et après (constitution). Alors pourquoi le peuple martiniquais, qui n’a jamais eu à choisir qu’entre les articles 73 et 74 de la Constitution française, serait-il inapte à entendre des propositions élaborées par tel ou tel courant, à en débattre, à choisir par ses votes les constituantEs, à examiner ensuite les résultats de leurs travaux pour se prononcer en connaissance de cause ?

Parler de démocratie et refuser cet ABC de la démocratie, c’est se moquer du monde, c’est mépriser le peuple, c’est préparer de nouvelles déconvenues. Il est trop tard pour refaire les mêmes erreurs. Il faut, au contraire, se mettre au moins à la hauteur de ce que la gauche des colonies avait déjà compris en 1971 !

Oui, à l’élection à la proportionnelle intégrale d’une Assemblée constituante martiniquaise !

Publié dans Révolution socialiste n°454 le 6 juillet 2026

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