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Tchécoslovaquie : l’opposition et le Chili

par La rédaction d'Inprecor
Prague 1968. Le peuple tchécoslovaque et le peuple chilien luttent pour le socialisme et la démocratie.

Lors du coup d’État militaire de la junte chilienne le 11 septembre 1973, les manifestations de solidarité avec la résistance de la part des cercles d’opposition dans les pays de l’Est furent assez rares et dispersées. Il semblait que les masses chiliennes avaient peu d’amis dans les États ouvriers bureaucratisés. Les protestations de l’opposition qui se firent entendre furent du type de la faible et confuse déclaration de Sakharov qui se disait inquiet des « violations de la légalité au Chili » ou du soutien virtuel de Soljénitsyne au coup d’État militaire. Si les commentaires au sujet des évènements chiliens semblent avoir été monopolisés par des éléments confus ou droitiers de l’opposition dans les pays de l’Est, c’est parce que, dans ces pays, la gauche a été doublement muselée par la presse officielle et par les massmedia bourgeoises dans les pays de l’Ouest qui choisirent de passer sous silence les manifestations de solidarité des courants de gauche d’Europe de l’Est.

Quand, par exemple, les étudiants yougoslaves organisèrent des actions contre le putsch (entre autres une manifestation avec les mots d’ordre Armement du prolétariat et Tout le pouvoir aux soviets dans les rues de Belgrade), pas un mot à ce sujet n’apparut dans la presse yougoslave et bourgeoise. Afin de briser ce mur de silence, nous reproduisons deux documents provenant de Tchécoslovaquie.

Le premier document, Lettre de 31 ex-prisonniers politiques, est un exemple significatif de la pensée politique actuelle de la gauche en Europe de l’Est. La lettre est une manifestation claire de solidarité avec la lutte des masses chiliennes pour la démocratie et le socialisme. Écrite sous forme d’une réponse à l’Association des Juristes Tchécoslovaques, elle reproche à ces « messieurs » l’hypocrisie de leur inquiétude pour le sort des victimes de la répression de la Junte. La lettre informe ces « messieurs » que ce ne sont pas eux, en Tchécoslovaquie, les véritables amis de la résistance chilienne, mais au contraire ceux qui sont pour la démocratie socialiste et qui ont été réprimés par le régime pour avoir agi en accord avec leurs convictions.

Le second document, intitulé Le Chili et nous, est tiré du numéro d’octobre 1973 de Narodni Noviny (La Gazette Nationale), journal clandestin qui circule en Tchécoslovaquie. Les auteurs de ce document s’attaquent à une tâche importante en Tchécoslovaquie : convaincre la population qu’elle devrait s’opposer au coup d’État militaire au Chili. Il faut expliquer pourquoi il est nécessaire de faire cela dans un pays qui se prétend socialiste.

Une des conséquences de l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie a été de semer un profond désarroi politique au sein de la population. Peu de gens, même parmi les plus farouchement anti-communistes, auraient prétendu avant l’invasion qu’il existait dans la population de sérieuses tendances anti-socialistes et anti-soviétiques. L’invasion a changé cette situation. La haine du régime de Husak, qui s’identifie avec le « véritable socialisme », et de l’Union Soviétique qui a installé ce régime, a troublé le jugement politique de beaucoup de Tchèques et de Slovaques. La population ne sait que trop bien que la presse officielle est pleine de mensonges au sujet de la situation intérieure. Elle est extrêmement sceptique sur tout ce que le régime dit au sujet de la situation internationale. Les choses en sont arrivées à un tel point que certains Tchécoslovaques se réjouissent d’apprendre que des communistes favorables au régime de Husak, comme les membres du PC chilien qui soutint l’invasion de la Tchécoslovaquie, aient souffert une énorme défaite. Cette situation n’a pas été améliorée par les comparaisons faites par la presse tchécoslovaque officielle entre la junte militaire chilienne et les réformistes du printemps de Prague, expliquant que les troupes soviétiques sont justement intervenues pour empêcher un coup d’État comme celui du Chili.

Il faut bien se rappeler ces faits en lisant le document Le Chili et nous. Ses auteurs s’adressent aux citoyens « ordinaires », en essayant de leur redonner un jugement politique sain, en leur expliquant que la propagande du régime ne doit pas leur empêcher de voir que les espoirs qui sont morts au Chili étaient leurs espoirs, et que leurs alliés naturels ne sont pas la junte mais les socialistes chiliens… même si ceux-là regroupent également des personnes qui ont appuyé l’invasion de 1968. C’est dans ce but pédagogique que des parallèles sont tirés dans le document entre le Chili et la Tchécoslovaquie.

Nous avons de sérieux points de désaccord avec de nombreuses formulations politiques de ce document. Mais nous nous solidarisons totalement avec le projet politique qu’il représente : expliquer aux masses tchécoslovaques que, comme les masses chiliennes, elles luttent pour le socialisme et qu’elles devraient s’aider et s’appuyer mutuellement.

Le fait que les auteurs de ces deux documents risquent une lourde peine de prison pour cette expression de solidarité « non-officielle » en dit assez sur le régime tchécoslovaque.

Septembre 1974

Lettre hebdomadaire