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Le Chili et nous

par

Narodni Noviny (La Gazette Nationale). Publié par la nation tchécoslovaque elle-même, reproduit par les lecteurs eux-mêmes. Diffusé seulement parmi des amis dignes de confiance. Toute erreur peut entraîner poursuite. Le journal est publié régulièrement et n’est pas à vendre.

Depuis le 11 septembre 1973, la terreur fasciste fait rage au Chili. Toutes les pratiques traditionnelles sont là : descentes, exécutions, arrestations, assassinats « pendant des tentatives d’évasion », destruction des libertés civiles élémentaires, remise des terres nationalisées aux anciens propriétaires et des entreprises nationalisées aux propriétaires capitalistes. Cette violence est dénoncée dans le monde entier. Même la presse tchécoslovaque accorde obligeamment de la place aux protestations (avec quelques exceptions comme Pavel Kohout, par exemple. Il exprima ses critiques dans une lettre au Ministre de la Culture, Klusak, et expliqua également pourquoi sa protestation avait été publiée à l’étranger.) Ceux qui se réjouissent de voir que quelque part les communistes se sont fait écraser ont la vue courte. D’une part ce ne sont pas seulement les communistes qui sont réprimés au Chili et, d’autre part, aucun véritable démocrate ne peut se réjouir de voir la liberté étranglée quelque part.

Il ne fait aucun doute que les droits démocratiques étaient plus amples au Chili sous le régime d’Allende que sous la junte militaire, simplement parce qu’Allende dirigeait d’une façon démocratique. Parce qu’il ripostait à son opposition sans violence et en respectant la loi, Allende a beaucoup aidé les militaires putschistes à mener leurs plans à bien. Des erreurs, même très sérieuses, ont été faites. Le gouvernement d’Unité Populaire n’a certainement pas réussi à satisfaire certains des besoins les plus élémentaires du peuple au cours de ces trois années d’existence. Cependant rien ne peut modifier le fait que son gouvernement était plus représentatif du peuple que ne l’est la junte.

Les problèmes d’approvisionnement (qui surgirent quand les camionneurs déclarèrent leur grève) auraient pu être résolus avec une aide des pays socialistes — si ceux-ci avaient voulu la donner. Il aurait suffi de quelques heures pour accorder un prêt de 20 Antonov, avions de transport, même si leur livraison aurait été difficile. (Après tout, l’URSS a parfaitement réussi à faire parvenir du matériel militaire à l’Égypte.) Cette aviation, avec quelques camions, aurait pu aider à résoudre un problème qui amena finalement à l’indifférence nationale pour le sort du gouvernement Allende. Les pays socialistes n’ont pas accordé cette aide, bien qu’ils étaient probablement d’accord de donner de l’aide dans d’autres domaines (l’organisation de la sécurité de l’État, etc.)

Bien que cela puisse paraître paradoxal, l’Union Soviétique fut en fait satisfaite, malgré ses protestations au sujet du sort du Chili (les USA l’étaient également bien entendu.) Le maintien méticuleux des processus démocratiques dans la construction d’une société socialiste représentait une épine dans la chair de l’URSS. Les dirigeants soviétiques craignaient qu’un autre socialisme, un socialisme chilien — au visage humain — vienne s’ajouter aux quatre autres qui existent déjà — soviétique, chinois, yougoslave, cubain ; sans parler de la façon dont les communistes italiens et espagnols imaginent « leur » socialisme. Bientôt le centre de Moscou ne serait plus le centre, mais simplement une province, comme, après tout, Lénine le prédisait. Brejnev ne pourrait jamais supporter un tel développement. Il aurait été difficile pour les pays du pacte de Varsovie d’envahir le Chili, mais d’autres s’en sont occupés.

Le Président Allende, l’équivalent chilien de Dubcek, est mort et les Soviétiques peuvent soupirer de soulagement. Mais ce qui a suivi sa mort — mis à part les assassinats (mais les armées soviétiques en ont également mené dans notre pays) — est si semblable au sort de la Tchécoslovaquie que le parallèle est évident. Les méthodes des putschistes sont les mêmes, qu’ils viennent d’une steppe russe ou d’Amérique Latine.

Il n’y a pas très longtemps, en octobre 1973, Rudé Právo s’est montré choqué quand un député CDU parla du putsch comme d’un empêchement — comme si, en Tchécoslovaquie, on pouvait mentionner le mot invasion ou occupation ; on ne peut parler que d’« entrée » ou, mieux encore, d’« aide internationale fraternelle ». Signalons en passant que le Chili donne une preuve supplémentaire du fait que l’Union Soviétique ne donne pas d’aide là où elle est nécessaire.

Voyons quels faits choquent la presse tchécoslovaque normalisée :

  • les comités locaux ont été brisés (comme l’ont été les comités ouvriers dans notre pays.)
  • la junte a interdit les cours de marxisme à l’université (dans notre pays tous les départements de marxisme-léninisme ont été liquidés après août 68.)
  • la liberté d’assemblée, d’association, d’expression écrite et orale n’existe plus (essayez seulement d’organiser une réunion du Club des non-communistes engagés, ou convoquez une manifestation dans la plus petite place de Prague, ou essayez d’écrire ce que vous pensez dans un journal. Une telle notion est comique dans la Tchécoslovaquie actuelle, et en Union Soviétique, on enferme les gens dans des asiles de fous pour de telles revendications.)
  • au Chili, comme sous Hitler, la junte brûle les livres qui ne lui conviennent pas ou qui sont écrits par des auteurs qu’elle n’apprécie pas. (Dans notre pays ils ne sont pas brûlés publiquement, mais si vous connaissez quelqu’un qui travaille dans une bibliothèque publique, demandez-lui qu’il vous montre la liste des livres qui ont été jetés, retirés de la circulation ou détruits. Le nombre de titres est de plusieurs milliers.)
  • au Chili les attaques à la vie privée sont chose commune (mais combien d’appartements tchèques ont été perquisitionnés par les agents de la STB (police secrète) sans mandat, combien de nos appartements sont placés sur écoute, du type de celle que le professeur Kaline mentionne dans son appel contre sa condamnation à deux ans de prison.)
  • des milliers de Chiliens, des gens les plus ordinaires aux personnalités les plus connues, telles que le Dr Asejo, Prix Nobel 1973, ont été renvoyés de leur travail, leur seul « crime » étant d’avoir soutenu des idées progressives. (Par rapport à cela, la junte a agi maladroitement. Où ailleurs qu’en Tchécoslovaquie, des centaines de milliers de personnes — y compris des journalistes connus, des étudiants et des ouvriers — ont-ils été renvoyés de leur travail pour la même raison ?)
  • les « nouveaux dirigeants » ont introduit un contrôle total de la radio et de la télévision (mais comment cela se passe-t-il chez nous ? Comparez simplement ce qu’était la radio et la télévision en 68 et 69 et aujourd’hui.)
  • la junte a ordonné des « équipes de travail nationales ». (L’analogie est si parfaite que même le nom est le même.)
  • la junte a interdit la presse de gauche (une longue liste de journaux furent interdits sous Husák. Nous pouvons en signaler trois importants : Zitrek, Reporter et même le journal communiste Politika.)
  • la junte limite les droits syndicaux (il vaudrait peut-être la peine de demander à Karel Hoffman, ce « représentant connu de la classe ouvrière » qui n’a jamais travaillé dans une usine, de nommer les droits des syndiqués. Quelques secondes suffiraient.)

Oui, nous sommes d’accord avec notre presse pour dire que ce qui arrive au Chili est le fascisme. Cependant le fascisme est toujours le fascisme où qu’il se développe et quel que soit le jargon qu’il utilise. Le fascisme est simplement le fascisme, peu importe sous quelle étiquette il opère, qu’il se développe au Chili ou en Tchécoslovaquie. C’est pourquoi nous ne faisons qu’un avec le peuple chilien et c’est pourquoi nous devons protester non seulement contre les menaces qui pèsent sur la vie de Luis Corvalán (qui a d’ailleurs salué l’invasion de notre pays en 1968), mais contre les menaces qui pèsent sur la vie de centaines d’autres personnes. Nous devons également protester contre le renvoi de personnes de leur travail, contre la censure, contre les attaques à la vie privée, contre l’interdiction d’association, contre le retrait des livres de la circulation, contre les ingérences dans les droits des syndiqués — tout cela doit figurer dans nos protestations. Nous devons souligner que nous sommes contre tout cela, où que cela existe dans le monde. Nous devons également concrètement être contre une telle situation et la combattre.

Septembre 1974

Lettre hebdomadaire