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Tchécoslovaquie : Lettre de 30 ex-prisonniers politiques

par Collectif

À l’Association des Juristes Tchécoslovaques
Namesti Curieovych 7
Praha 1 — Staré Mesto

La presse tchécoslovaque avait publié le 14 juin une pétition de protestation de l’Association des juristes tchécoslovaques sur les évènements du Chili. Ce document affirmait que l’Association des juristes suivait avec une vive inquiétude les nouvelles concernant les violations de la légalité et la terreur croissante contre toutes les forces progressistes et patriotiques dans le pays. L’Association condamnait les persécutions, la torture et les exécutions massives de patriotes chiliens. Elle réclamait dans sa résolution le rétablissement des libertés constitutionnelles et démocratiques et constatait que les représentants du peuple chilien sont entièrement privés de droits civiques et de protection juridique. L’Organisation des juristes tchécoslovaques réclamait pour elle le droit d’assister au procès de Luis Corvalán afin de participer à sa défense ainsi qu’à celle d’autres patriotes.

Nous sommes d’avis que c’est la tâche de tous les progressistes dans le monde de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour apporter aux révolutionnaires et démocrates chiliens un soutien total, matériel et moral, dans leur combat pour une société démocratique et pour le socialisme. Si nous nous exprimons de cette façon seulement aujourd’hui, c’est parce que nombre d’entre nous n’en avaient pas la possibilité. Nous déclarons donc maintenant que nous sommes entièrement solidaires de la lutte des forces progressistes au Chili et que nous condamnons sans équivoque les agissements de la Junte fasciste.

Nous estimons en outre avoir pleinement le droit d’exprimer cette solidarité car des idéaux, des objectifs et souvent un sort commun nous unissent aux progressistes chiliens. Mais nous vous refusons ce droit, messieurs de l’Association des juristes tchécoslovaques. Car nous n’avons pas connaissance de cas où votre association soit intervenue pour défendre les droits de l’homme, les libertés civiques ou pour faire respecter la légalité dans notre pays, en Tchécoslovaquie. Ou bien pensez-vous qu’il est correct, du point de vue de la loi et de sa fonction sociale, qu’au cours des dernières années des dizaines de milliers de nos concitoyens aient dû quitter leurs emplois et aient été forcés de travailler à des postes où ils n’ont aucunement la possibilité de faire valoir leur qualification ? Pensez-vous qu’il soit juste que les enfants de soi-disant « mauvais » pères et mères n’aient pas le droit de fréquenter les établissements secondaires (lycées) et l’université ? Pensez-vous qu’il soit juste que nombre de nos concitoyens aient été calomniés dans notre presse pour leur récente activité politique sans avoir la possibilité de se défendre contre ces campagnes ?

Êtes-vous convaincus, messieurs de l’Association des juristes, que dans notre pays la liberté de parole, de presse, de réunion, de rassemblement, la liberté de déplacement, y compris la possibilité de quitter le pays et éventuellement d’y revenir, la liberté de la recherche scientifique, soient garanties ? Pensez-vous que du point de vue du droit pénal et de sa fonction sociale, il soit correct qu’en Tchécoslovaquie puisse être condamné à la peine de mort celui qui « mène une activité particulièrement dangereuse contre les fondements de la République… s’il en résulte des conséquences très graves » sachant par expérience que toute activité politique ne plaisant pas au groupe dirigeant actuel peut être qualifiée d’hostile au régime de la République ? Est-il correct du point de vue de la fonction du droit pénal que, selon un règlement pourtant plus modéré, 47 communistes et socialistes aient été condamnés en 1972 à de longues peines (jusqu’à 6 ans et demi) de prison, comme notamment l’ancien recteur de l’École Supérieure du P.C.T., Milan Hübl, les professeurs d’Université Jaroslav Meznik et Antonín Rusek, les secrétaires régionaux du PCT Alfred Cerný, Jaroslav Sabata et Jaroslav Litera, l’historien Jan Tesar, le dirigeant étudiant Jiri Muller, et d’autres ? Êtes-vous convaincus que ces procès se soient déroulés conformément au droit pénal, que lors de l’instruction préparatoire auprès du STB (police secrète) il n’y ait eu aucune pression psychique et qu’il n’y ait eu aucun cas de torture physique ? Pensez-vous que lors de ces procès la réglementation sur la publicité des débats ait été respectée ? Êtes-vous sûrs que lors des centaines de procès politiques qui se sont déroulés entre 1969 et 1974, des avocats d’organisations démocratiques de juristes n’aient pas demandé à assister à certains d’entre eux ? Et si oui, est-ce que cela leur a été rendu possible ? Êtes-vous convaincus que les conditions de détention des communistes et socialistes condamnés répondent à la réglementation en la matière (et en dépit du fait qu’elle fut modifiée l’an dernier, donnant une plus grande marge de manoeuvre aux geôliers), que les prisonniers politiques ne subissent pas un régime de détention bien plus sévère que les criminels de droit commun, qu’ils sont suffisamment nourris, ne souffrent pas d’avitaminose, qu’ils bénéficient de soins médicaux satisfaisants, que leur développement élémentaire soit assuré, ou bien que personne ne s’efforce, par un isolement strictement hermétique, de les liquider en provoquant des troubles psychiques ?

Nous vivons tous dans le même pays et tous nous connaissons l’état réel des choses. Si la responsabilité de cet état incombe à chacun d’entre nous, votre responsabilité est d’autant plus grande que vous êtes mieux informés que nous et que vous êtes plus au fait des choses ; d’autant plus grande que vous avez plus de possibilité de changer ou d’atténuer l’état des choses existant. De plus, nous sommes convaincus, et ce, sur la base de nombreuses expériences personnelles, qu’eu égard à l’ensemble des juristes tchécoslovaques, votre organisation manque nettement de représentativité.

Votre résolution de soutien des droits civils au Chili et contre la junte fasciste est hypocrite. Votre discours ne peut que sonner faux. Nous, prisonniers politiques qui avons été emprisonnés en Tchécoslovaquie dans la première moitié des années 70, nous sommes unis par un lien étroit d’amitié, de solidarité, d’accord ou de parenté d’idées et d’action, avec les socialistes, les communistes, les marxistes révolutionnaires, les chrétiens et autres démocrates chiliens, selon nos différentes convictions. Mais vous, rien ne vous unit à eux et des paroles hypocrites n’arrivent pas à le cacher. Votre rôle consiste seulement à maintenir par la propagande l’état des choses qui prévaut dans notre pays, et que caractérise, entre autres, le dynamisme du commerce entre la Tchécoslovaquie et la junte fasciste chilienne, ainsi que le refus de la Tchécoslovaquie d’offrir l’asile aux réfugiés chiliens.

Nous sommes convaincus que la lutte de nos camarades amis et frères chiliens contre le fascisme et la terreur, la lutte pour la démocratie, la liberté et le socialisme triomphera. Nous serions heureux s’ils apprenaient qu’ils ont beaucoup d’alliés authentiques en Tchécoslovaquie.

30 prisonniers politiques entre 1969 et 1974
Prague, le 18 juin — 8 juillet 1974

Copie recommandée à :
(1) Miroslav Moc, rédacteur en chef du Rudé Právo qui publia le 14 juin la résolution de l’Union des juristes tchécoslovaques. Nous demandons à M. Moc que notre lettre soit également publiée dans Rudé Právo.
(2) Gustáv Husák, pour information.
(3) J. Nemec, ministre de la justice, pour information.
(4) L’Union des étudiants chiliens en Tchécoslovaquie, pour information.

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