Nous publions ci-dessous une contribution au débat rédigé par un camarade de la direction de la Gauche anticapitaliste, qui cherche à analyser l’évolution du capitalisme contemporain en lien avec l’ascension des extrêmes doites, et qui appelle à un grand débat stratégique entre toutes les forces de gauche pour faire face au péril (néo)fasciste.
« Le MR est un parti d’extrême droite et George-Louis Bouchez est un fasciste ! »
On ne compte plus le nombre de fois où la question de la qualification de telle ou telle force politique de fasciste a conduit à d’interminables débats et désaccords timides ou outragés. Bien souvent, la qualification cherche simplement à caractériser le dégoût que tel ou tel président de parti nous inspire, et vise simplement à le marquer du sceau de l’infamie. Mais parfois aussi, le stade de l’insulte gratuite est dépassé pour laisser la place à la qualification sérieuse et revendiquée.
S’ouvre alors un débat en cascade.
D’abord sur le référent définitionnel : au nom de quoi qualifie-t-on tel personnage, aussi grotesque soit-il, de fasciste ? Est-ce qu’on prend la définition qu’en donnent Gramsci, Trotski, Zetkin, Guérin, Dimitrov, Eco, Traverso, Paxton, Palheta ou quelqu’un d’autre ?
Selon le cadre de référence choisi, suit alors un immanquable débat sur la nature située de la définition retenue et sur ce qu’elle révèle de la chapelle politique plus ou moins hérétique de celui qui l’utilise.
Alors régulièrement, on en vient à discuter du caractère opérant ou non de la caractérisation de telle personnalité ou tel mouvement politique comme fasciste.
Le mot est-il galvaudé ?
Est-il inopérant voire contre-productif ?
Les antifascistes ont-ils besoin, pour exister et agir, que des mouvements autoritaires reproduisent à l’identique la forme politique prise par une certaine extrême droite européenne des années 20, 30 et 40 ?
Et alors qu’on touche au cœur de la matière, quelqu’un s’insurge contre le piratage de l’assemblée, voyant qu’un débat sans fin risque de rallonger la réunion d’une heure au moins (ce que personne ne souhaite), affirmant, à raison, qu’on a mieux à faire que de s’écharper sur des définitions.
Si nous sommes tous effectivement soulagés alors, nous savons pourtant qu’une discussion fondamentale est restée en suspens. Et nous savons que, si ce n’était effectivement pas le moment, il faudrait quand même un jour pouvoir l’avoir, cette discussion.
Parce que, pour le combattre, n’est-il pas utile de s’entendre sur la nature de l’ennemi ? Ou bien considère-t-on qu’il est possible de construire des organisations antifascistes sans clarifier une qualification commune de l’adversaire ?
Ces questions sont très loin de se cantonner au cadre de la réflexion théorique ou de la conversation folklorique. Car les réponses qu’on leur apportera contribuent directement à définir les pratiques, tactiques et stratégies dont un antifascisme conséquent doit se doter, qu’il soit le fait de fronts, de plateformes, de syndicats, de partis, ou mieux : de tout ça à la fois.
Situer l’ennemi
Certains, en leur temps, se sont évertués à cerner les contours de ce qui caractérisait le fascisme historique. Si ce travail semblait nécessaire, c’est d’abord parce que la qualification de bonapartisme, héritée de Marx, paraissait à l’époque insuffisante pour caractériser les forces et régimes fascistes.
Le bonapartisme, pour Marx, c’est la forme d’État par laquelle la bourgeoisie, incapable de gouverner directement à cause de ses contradictions internes, confie le pouvoir à un chef « au-dessus des classes », qui garantit néanmoins la reproduction de l’ordre bourgeois en s’appuyant sur l’armée, la bureaucratie et l’idéologie de l’unité de la nation. Les liens avec le fascisme sautent aux yeux, mais il y a des différences substantielles, autant dans la conjoncture qui permet à l’un ou à l’autre d’apparaître puis de prospérer, que dans leurs pratiques politiques respectives.
Le bonapartisme apparaît dans un contexte de stabilisation du pouvoir après une crise, là où le fascisme apparaît dans une phase de crise d’hégémonie de la classe bourgeoise, comme moyen de la « résoudre ». Le bonapartisme se présente comme un arbitre pacificateur « au-dessus des classes », et il repose sur une relative apathie des masses, en particulier sur le soutien dépolitisé et passif de la paysannerie et de la bourgeoisie. Le fascisme, lui, même s’il se présente aussi comme défendant des interêts supérieurs à la classe (la nation, dans le cas Italien par exemple, ou la race dans le cas des Nazis) canalise activement une colère sociale, de classe, et la dirige contre le mouvement ouvrier et les bouc-émissaires du temps. Sa base sociale repose sur une alliance inter-classiste beaucoup plus large, s’appuyant souvent sur un noyau issu de la petite-bourgeoisie et des grands capitalistes, qui parvient à intégrer différentes couches sociales, y compris en provenance du prolétariat.
Enfin, le pouvoir d’État du bonapartisme repose sur un bureaucratisme militaire centré sur l’exécutif et une suspension du pouvoir parlementaire, là où le fascisme va beaucoup, beaucoup plus loin, et s’impose progressivement comme un régime de parti unique, soutenu par des milices paramilitaires, de terreur organisée et de mobilisation idéologique.
Gramsci, dans les Cahiers de prison, considérait que « le fascisme est une guerre de mouvement menée dans la société civile ; le bonapartisme, une guerre de position dans l’appareil d’État ».
En un mot, la guerre de mouvement chez Gramsci fait référence à une stratégie politique de long cours qui vise à faire progresser pas à pas les positions d’une classe dans la structure sociale (culturelle, politique, économique, etc.) par rapport aux positions d’une autre classe. La guerre de mouvement, à l’inverse, est une stratégie d’attaque rapide et frontale, qui vise un déplacement brusque du rapport de force. En d’autres termes donc, le fascisme, pour Gramsci, est une mobilisation active de l’hégémonie réactionnaire, alors que le bonapartisme est une restructuration défensive de l’État.
On comprend que ce n’est pas l’amour de l’art définitionnel qui motivait les camarades à définir ces concepts, mais bien l’objectif de combattre leurs ennemis, en tentant de développer une stratégie efficace pour contrer ces formes bien particulières de réaction. D’autres, par la suite, l’ont aussi fait pour les conjurer ; c’est-à-dire pour empêcher leur retour, ou pour être capables, à l’avenir, de les identifier, eux ou leurs avatars.
Aujourd’hui, sans aucun doute, nous sommes confrontés à une période historique faite de profondes transformations. La montée des forces réactionnaires et l’offensive des bourgeoisies (en particulier ici, nous traitons du monde occidental, puisque nous luttons ici) semblent changer progressivement de nature, et nous imposent d’adapter nos stratégies de lutte, et donc notre analyse. Et ce travail est important, car oui, nous sommes bien obligés de connaître l’ennemi pour pouvoir le combattre, de comprendre sa nature, sa stratégie, de comprendre dans quelle configuration économique et politique il se situe (nous devons donc caractériser la période historique dans laquelle il s’ancre), et enfin, nous devons comprendre quels sont ses objectifs et les moyens qu’il a à sa disposition pour y parvenir.
Et c’est de ce travail d’analyse exhaustif (et constant) que doit découler la stratégie à opposer à l’adversaire (au regard de la réalité des capacités de résistance du mouvement social), sans quoi les réponses apportées ne peuvent être qu’approximatives ou instinctives (ce qui ne veut pas forcément dire qu’elles sont mauvaises – ce qui reste une possibilité –, mais certainement qu’elles ne sont pas aussi efficaces qu’elles pourraient l’être).
C’est, à vrai dire, seulement après que cette analyse a été posée que l’on peut éventuellement définir et nommer l’ennemi. Dire « éventuellement » est ici fait à dessein. Nous développerons tout cela par la suite, mais il va sans dire que s’accorder sur la réponse juste (ou sur les réponses plutôt) à opposer à nos ennemis, c’est-à-dire s’accorder sur une stratégie commune ou à développer des complémentarités tactiques, prime infiniment sur la dénomination de l’adversaire et permet, peut-être, de surmonter quelques freins au développement de l’antifascisme, voire (soyons fous) à la constitution d’une force politique révolutionnaire conséquente.
Pour ne pas simplifier les choses, il faut bien comprendre qu’une difficulté centrale de l’analyse réside dans la grande pluralité des forces réactionnaires radicales (les extrêmes droites à travers le monde pullulent) et, en plus de leur diversité, chacune a ses dynamiques propres et elles sont évolutives. Donc la qualification précise de l’ennemi peut se faire sans doute autour d’une force politique en particulier, mais pourrait sembler ne plus être si pertinente pour désigner des dynamiques internationales (et même nationales parfois, puisque différentes extrêmes droites cohabitent bien souvent – si ce n’est toujours – dans un même pays).
Faire ce travail d’analyse de manière exhaustive nécessiterait un temps et une rigueur que l’auteur de ces lignes ne peut malheureusement pas se permettre, et cet article vise donc à n’être qu’une contribution, dans un débat qui, espérons-le, aboutira à un sursaut de la résistance sociale.
La période néolibérale est-elle finie ?
Nous avons évoqué dans un précédent article le point de bascule majeur qu’implique l’arrivée de Trump au pouvoir aux États-Unis pour son second mandat. Nous avions évoqué que Trump non seulement s’inscrivait dans un phénomène plus large de croissance des extrêmes droites dans le monde, mais aussi qu’il était le produit de la période néo-libérale.
Rappelons ici quelques éléments concernant cette politique économique.
D’abord, elle a été testée dans le Chili de Pinochet dans les années 70 (ce qui montre le peu d’égard initial des néo-libéraux vis-à-vis de la démocratie, même libérale), avant d’être promue dans les années 80 (d’abord aux États-Unis puis en Grande-Bretagne), avant de se répandre comme doctrine économique de la « révolution conservatrice ». Elle vise à mettre la force de l’État au service des capitaux privés, à leur épanouissement, c’est-à-dire au rétablissement de leurs profits.
Il fallait que le capital « redevienne suffisamment rentable » : le partage des fruits d’une croissance économique, qui n’avait plus rien à voir avec celle de l’après-seconde guerre mondiale, semblait désormais insuffisant aux aspirations des capitalistes, qui ont su rétablir une domination écrasante à grands coups de privatisations et de destruction des conquis sociaux, engrangeant de grandes victoires contre la résistance du mouvement ouvrier, qui ne cessera de s’affaiblir depuis.
Bref, cette histoire – dépeinte à la truelle – est bien connue, et nous ne nous y étendrons pas. Mais ce préalable était nécessaire pour poser la question suivante : le néo-libéralisme est-il véritablement derrière nous ? Puisque nous disons que nous avons changé de période, ce devrait être le cas.
Et pourtant.
Et pourtant, en Europe, les politiques de casse sociale continuent tout à fait. La dynamique de mutualisation des pertes et de privatisation des profits est plus que jamais d’actualité. La mise au service de la puissance de l’État (législative, budgétaire et répressive) au service du grand capital prend des proportions tout simplement démentielles.
En Belgique, en 2022, ce n’est pas moins de 52 milliards d’euros qui ont été redistribués en subsides aux entreprises (particulièrement aux grandes et très grandes entreprises), soit 9,2 % du PIB, soit 17,6 % des dépenses publiques ! Par comparaison, « l’effort budgétaire » demandé par l’UE à la Belgique, servi à toutes les sauces pour légitimer les coupes dans les dépenses publiques utiles à toutes et tous, est de 15,7 milliards d’ici 2029. On notera donc, au passage, le zèle que le gouvernement De Wever met à outrepasser les attentes de l’Union européenne en matière d’austérité, puisque le plan de son gouvernement prévoyait initialement plus de 24 milliards d’économies d’ici 2029, avec aujourd’hui 10 milliards d’économies supplémentaires discutées dans le cadre des négociations du budget fédéral.
En France, c’était 211 milliards d’aides aux entreprises distribuées en 2023. Dans le détail, les aides publiques aux entreprises en France profitent à 42 % pour les grandes entreprises, 35 % pour celles de taille intermédiaire et 23 % seulement pour les PME.
Bref, le capitalisme sous perfusion arrose sans contrepartie les grandes entreprises qui, derrière, redistribuent le pactole sous la forme de dividendes.
Parallèlement à ce braquage en règle des moyens de la collectivité, un mouvement de fond de captation de la valeur ajoutée créée par le travail est à l’œuvre. D’après la Banque nationale de Belgique, en 1980, en France comme en Belgique, environ 62 % des richesses créées par le travail étaient redistribuées via les salaires, et revenaient donc, au final, aux travailleurs et aux travailleuses. Aujourd’hui, cette part ne serait plus que de 54 % en Belgique et 58 % en France.
Ces gens qui nous font les poches par deux fois (en ponctionnant notre travail, donc, mais aussi les deniers publics), sans aucune gêne, soutiennent pourtant que ce sont les travailleurs et les travailleuses privés d’emploi qui sont des assistés.
Malgré cela, la possibilité que soient mis en place des outils de taxation du grand capital ou des grandes fortunes déclenche, de la part de nos classes dirigeantes, une indignation qu’on peinerait à retrouver chez eux concernant un génocide retransmis en direct.
On pense par exemple aux incroyables réactions, en France, à l’endroit de la maigre taxe Zucman (imposition de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros), en particulier celle de Bernard Arnault qui estime qu’une telle mesurette serait mortelle pour l’économie :
« On ne comprend pas les positions de M. Zucman si l’on oublie qu’il est d’abord un militant d’extrême gauche. À ce titre, il met au service de son idéologie (qui vise la destruction de l’économie libérale, la seule qui fonctionne pour le bien de tous) une pseudo-compétence universitaire qui, elle-même, fait largement débat ».
Si cette citation est d’importance, c’est parce qu’elle illustre deux choses. La première, c’est que le « There is no alternative »de Margaret Thatcher, explicitant que toute autre politique que celle du grand capital, en l’occurrence, toujours d’après Bernard Arnault, l’économie libérale (comprendre néo-libérale bien sûr) est toujours d’actualité. L’enjeu serait donc technique, pas politique, et donc Zucman serait un militant d’extrême gauche incompétent.
Notre second point est d’ailleurs ici, et il est d’importance : pour le grand capital européen, une mesure social-démocrate bon teint est aujourd’hui une mesure d’extrême gauche.
Les droits de douane imposés par les États-Unis ne semblent pas éveiller le même courroux chez Bernard Arnault, qui ne cesse de dresser l’administration de Donald Trump en modèle. Chose qui pourrait paraître curieuse pour un libéral, mais qui se comprend bien mieux dès lors que l’on sait que le néo-libéralisme n’est pas un libéralisme.
Le seul projet économique qui semble intéresser la bourgeoisie, en dehors de celui-là, c’est le « libertarianisme » qui, en substance, est une prolongation poussée à l’extrême du néo-libéralisme vis-à-vis duquel les ruptures, plus qu’économiques, sont surtout politiques. Le « libertarianisme », c’est la liberté absolue d’accumuler du capital. Cette accumulation ne doit plus connaître aucune limite extérieure à sa propre logique. Plus de limitation juridique (droit de la concurrence, droit international, droit social, etc.) et plus de limitation politique non plus ; plus de législateur donc, ni de contre-pouvoir institutionnel ou civil.
Le libertarianisme, ce n’est finalement rien d’autre que la prise de pouvoir totale du grand capital, débarrassé d’un État qui le surplombe et, par le même coup, de la démocratie, même sous ses formes d’expression minimales. Attention, il ne s’agit pas du tout pour le grand capital libertarien de détruire l’État, mais bien, dans son expression maximale, de fusionner avec lui ; de devenir lui. Potentiellement même en endossant ses fonctions régaliennes (armée et police privée, justice-arbitrage, cryptomonnaie, etc). Détruire l’état ou le remplacer et devenir l’état sont deux choses très différentes, et cette ambiguïté est entretenue par eux volontairement.
Une fois que l’on a compris ceci — et nous y reviendrons dans le détail plus tard —, le projet économique libertarien correspond absolument à un stade d’évolution du capitalisme bien connu des marxistes ; nous y reviendrons.
Si ce projet économique peut sembler relever de la science-fiction (ou en tout cas pourrait nous paraître encore fort lointain), nous verrons que dans certains endroits du monde il ne l’est pas tant que ça.
En Europe, néanmoins, oui, nous n’en sommes pas encore tout à fait là. L’État social est encore loin d’être démonté entièrement, et la puissance publique peut encore rendre de nombreux services au capital. On ne peut toutefois que constater qu’un certain nombre de multinationales semblent déjà considérer que les lois ne s’appliquent plus à elles ; se sentant libres de les ignorer, avec la passivité, voire la complicité, des gouvernements.
On peut penser, parmi tant d’autres, aux entreprises de la « gig economy » (travail à la tâche – Uber, Deliveroo, etc.) qui ignorent les décisions de justice les concernant (procès en requalification de leurs travailleurs en salariés), et qui ont d’ores et déjà décidé d’ignorer la directive européenne relative au travail de plateforme (ou plutôt les transcriptions nationales qui en découleront). Ces entreprises savent très bien que les moyens investis dans les contrôles sont suffisamment dérisoires pour ne pas avoir à les craindre. Elles savent d’ailleurs aussi parfaitement qu’elles rendent un fier service à l’État bourgeois dans son entreprise de destruction des conquis sociaux.
Parler de convergence accrue entre l’État et le capital n’est pas une remise en cause du fait que le rôle de l’État, voire de la nation, revient aujourd’hui au premier plan. Car s’il y a d’une part une concentration capitalistique de plus en plus forte via le développement d’oligopoles et de monopoles tout-puissants, le nationalisme et les logiques guerrières accompagnent le mouvement.
Encore une fois, pour le grand capital « libertarien », il ne s’agit pas tellement de détruire la nation, il s’agit de devenir la nation.
Une nation prédatrice.
Parce qu’il faut continuer à croître.
Et il faut le faire dans un monde occidental économiquement concurrencé par des puissances qui contestent son hégémonie (en premier lieu la Chine, plus largement les BRICS), un monde où l’Europe s’est largement désindustrialisée, où la mise à sac de la sphère publique ne suffit plus à maquiller les pertes de gains de productivité, où le pillage des ressources naturelles, là où il était encore possible (on pense ici aux États-Unis en particulier et à leur baroud d’honneur comme producteur de pétrole), ne suffit plus non plus.
Or, en régime capitaliste, quand le gâteau ne grossit plus, il ne reste plus qu’à mordre sur la part du voisin. Les États-Unis de Trump en sont un bon exemple. Car s’il rappelle à l’ordre sa propre bourgeoisie nationale à laquelle il impose sa fibre nationaliste en la forçant à se réinstaller au pays, il n’hésite pas à menacer ses « alliés » et voisins pour obtenir d’eux soumission et tributs sous la forme de tarifs douaniers à sens unique.
Cette même logique est, par ailleurs, appliquée à certains secteurs spécifiques, comme celui de l’automobile, avec pour objectif d’imposer encore plus des entreprises étrangères souhaitant vendre sur le marché américain — le but étant naturellement de les inciter à produire leurs véhicules aux États-Unis.
On notera toutefois qu’à la différence de l’Europe, ce type d’intimidation n’a pas eu l’effet escompté sur les Chinois, pour qui la vassalisation n’est en aucun cas à l’ordre du jour.
Aussi révélatrice que cette guerre commerciale puisse être, elle n’est cependant pas la principale menace que profèrent les États-Unis de Trump à l’international ; on se rappelle des diverses déclarations concernant l’annexion du Groenland, du Canada et du canal de Panama.
Après tout, après avoir exploité le Sud pendant des décennies, après avoir vassalisé ses alliés, pourquoi se priver de la possibilité de l’extension territoriale ?
Le repartage du monde
Ces logiques de conquêtes territoriales ont aujourd’hui dépassé le stade de la menace dans au moins deux régions du « bloc occidental ».
Le premier cas concerne bien sûr l’État israélien, qui ne cache plus qu’il est en plein dans la réalisation de son projet impérialiste et colonial du « Grand Israël » et qui, pour le réaliser, est prêt à commettre au vu et au su de tous un génocide sur le peuple palestinien.
La complaisance des régimes occidentaux à l’égard de ce qui est en train de se produire non seulement restera dans l’histoire comme une tache morale abjecte, mais surtout ne saurait être maquillée par la reconnaissance tardive d’un État palestinien par certains. Reconnaissance bien symbolique quand on sait qu’on continue dans le même temps à vendre des armes à Israël, qui sait en faire un usage très concret et immédiat.
Le second cas concerne l’Ukraine, qui subit une guerre d’invasion déclenchée par le régime de Vladimir Poutine, principalement pour des motifs économiques et impériaux.
Nous pourrions objecter que ces conflits ne sont pas d’une grande nouveauté. Ils le sont à certains égards, dans la mesure où ils constituent des extensions territoriales directes pour les nations impérialistes impliquées. Il ne s’agit plus de guerres d’ingérence à finalité de simple domination, ni de conflits par procuration. Néanmoins, le caractère exceptionnel de ces deux conflits n’est pas le même.
Dans le cas d’Israël, c’est bien entendu l’ampleur du massacre et la dimension génocidaire qui en font un point de bascule (85 % des victimes sont des civils, selon l’armée israélienne elle-même). Le soutien affiché (quoique de plus en plus difficile à assumer) des nations occidentales, en premier lieu des États-Unis, illustre plus que jamais que le droit international bâti sous l’égide de ces mêmes nations n’est pour elles plus à l’ordre du jour.
Les attaques contre les institutions garantes de ce droit (CPI, CIJ, ONU, etc.) se multiplient, venant bien sûr des États-Unis, mais aussi de la France ou de la Belgique, par exemple. Rappelons la sortie récente de Bart De Wever concernant le mandat d’arrêt émis par la CPI à l’endroit du Premier ministre génocidaire israélien :
« Je ne pense pas qu’il existe un pays européen qui arrêterait Netanyahou s’il était sur son territoire. La France, par exemple, ne le ferait pas. Je ne pense pas que nous le ferions non plus ».
Nous assistons ici à une remise en cause des maigres digues posées par un droit international (limité) construit sur le long cours après la Seconde Guerre mondiale. Une remise en cause formulée par les puissances mêmes qui ont le plus largement contribué à le construire, mais qui, aujourd’hui, pour pouvoir réaffirmer leur domination, ont besoin de l’outrepasser.
Pour l’Ukraine, la nature exceptionnelle du conflit du point de vue occidental est qu’il se produit sur le sol européen, aux limites de l’OTAN, de l’Union européenne et de la Russie. Comme viennent l’appuyer les intrusions diverses (aviation et drones, principalement) de la Russie dans les pays sur ses frontières ouest, il s’agit pour elle d’affirmer sa puissance, d’étendre ses frontières et de s’imposer comme une puissance impériale.
L’Ukraine, dont la résistance est conditionnée aux aides militaires européennes et américaines sans lesquelles elle n’aurait su perdurer aussi longtemps, devient le terrain de négociation d’un partage de l’Europe entre la Russie et les États-Unis : les premiers par la conquête ou l’installation de régimes fantoches, et les seconds par mécanisme de vassalisation politique et économique.
Bien plus qu’un affrontement, il s’agit bien, du point de vue du rapport entre États-Unis et Russie, d’une négociation, comme le montrent bien les échanges souvent cordiaux entre Poutine et Trump, qui tous deux parlent le même langage. L’un comme l’autre, d’ailleurs, n’éprouve que du mépris pour une Union européenne incapable de leur résister, et envers le peuple ukrainien qui n’existe tout simplement pas à leurs yeux. Parce que oui, on l’oublie trop souvent, ce conflit ne se résume pas à la négociation entre grands impérialismes. Il est aussi, surtout, une guerre d’invasion qui voit s’affronter la force impériale russe et une armée de résistance d’un peuple (et non d’un gouvernement) qui refuse de se soumettre et qui, pour pouvoir résister, se voit dans l’obligation de non seulement mener la guerre contre la Russie, mais aussi de jouer le « jeu » de la négociation entre États-Unis et Russie, en faisant son maximum pour que les États-Unis maintiennent leur soutien hésitant.
Et l’Union européenne dans tout ça ?
Eh bien, l’UE, dans cette tectonique des plaques, est un espace politique divisé, traversé par des contradictions diverses. Il est en revanche tout à fait clair désormais que sa soumission à la domination américaine est aujourd’hui réaffirmée par l’acceptation des tarifs douaniers imposés par Trump, et par le ballet de courbettes et de frottage de manches ininterrompus que ses dirigeants viennent performer dans le Bureau ovale. Le tout alors que l’économie européenne est à l’agonie, ravagée par 40 année de cure autoritaire qui laisse l’union européenne exsangue, désindustrialisée et sans capacités d’investissements. Le retard important pris dans les secteurs industriels clés du XXIe siècle, industrie du numérique en tête, illustre bien ce déclassement dans le capitalisme contemporain.
En plus de sa situation sociale et économique, la nature politique de cette UE vient pour le moment limiter son entrée dans cette nouvelle phase impérialiste. Ce qui l’oblige à jouer un jeu double, qui consiste à tâcher de prétendre défendre le cadre international d’après-guerre (tout ici est dans le mot prétendre), tout en s’armant jusqu’aux dents sans pour autant développer une coordination de ses armées nationales, faute d’unité politique. Nous disons bien « limiter » leur entrée dans cette nouvelle phase, car rappelons aussi que l’UE comporte en son sein des nations dont l’empire colonial n’a jamais vraiment pris fin, et qui n’hésitent pas à réaffirmer leur domination sur les peuples dont elles occupent les terres, en usant d’une violence inouïe. Nous pouvons par exemple penser ici à la Kanaky et à la répression récente du peuple kanak par la France.
Le logiciel européen, développé dans une période de stabilité et de paix relative, souffre (en plus de son dogmatisme néolibéral qui frise la sclérose cérébrale) d’une centralisation politique insuffisante et d’une diplomatie discordante, qui le rend incompatible avec la nouvelle ère impérialiste que nous connaissons. Ses appels au droit international visent à faire passer son impuissance pour une posture morale. Sauf que la politique en dernière instance, est l’expression des rapports de forces.
Mais nous ne nous étendrons pas plus sur l’UE à ce stade, nous y reviendrons plus tard.
Cette configuration historique que nous vivons, combinaison d’un stade quasi monopolistique du capitalisme et d’une recrudescence des logiques guerrières dans l’optique d’une reconfiguration du monde et des équilibres de pouvoir, est un phénomène bien connu dont le terme s’est déjà bien souvent glissé dans le texte : l’impérialisme. Stade ultime du capitalisme, comme disait l’autre.
Les nouveaux monopoles
Pour être exhaustif (en tâchant de rester bref), rappelons ici que l’impérialisme, pour Lénine, c’est la concentration de la production et du capital (naissance de monopoles, d’oligopoles), la fusion du capital bancaire et industriel (formation du capital financier) et la subordination du pouvoir de l’État ; l’importance croissante des revenus issus de capitaux (plutôt que de la production et de la vente de marchandises) ; et c’est aussi la croissance des rivalités nationalistes, avec une logique de repartage du monde (situation d’actualité que nous venons d’analyser).
Si nous avons regardé précédemment comment la puissance de l’État est plus que jamais mise au service du dépouillement des services publics et du détournement de la richesse produite par le travail, nous n’avons qu’effleuré la question de la concentration de ces capitaux et de l’usage qui en est fait. Car oui, les capitalistes aiment accumuler de l’argent ; mais non, ils ne se contentent pas de rester assis sur leurs tas d’or. Ils l’utilisent pour changer le monde.
Nous avons évoqué précédemment quelques mégalomanes et leur doux rêve « libertarien », sans encore avoir examiné la nature exacte de leurs industries et la manière dont celles-ci surdéterminent l’exploitation contemporaine, qu’il s’agisse des ressources naturelles ou qu’il s’agisse de l’humain par l’intermédiaire du travail.
Donc, regardons un petit peu dans le rétroviseur.
En 1971, le premier e-mail était envoyé. En 1983, Internet devient un réseau unifié, avant de devenir grand public deux ans plus tard. En 1991, sort le premier GSM. En 1998, Google est fondé et, en 2001, sortent les premiers téléphones connectés à Internet via le réseau 3G. Facebook est lancé en 2004, YouTube en 2005, l’iPhone sort en 2007. Entre 2010 et 2015, les réseaux sociaux explosent, avec notamment l’apparition d’Instagram, WhatsApp et Twitter.
Sur la même période, le cloud se développe, autour d’entreprises comme Amazon, Google et Microsoft. À partir de 2014 débute l’économie de plateforme, via des groupes comme Uber, Deliveroo ou Airbnb, puis en 2016 vient la 4G. En 2020, on assiste à l’élargissement de la digitalisation des relations de travail (sous l’influence du Covid). En 2021 arrive la 5G, et en 2022 on assiste au lancement de ChatGPT (OpenAI), qui précède l’arrivée de concurrents portés par Microsoft, Google, Meta, Baidu ou Mistral, entre autres.
En 2025, de là où nous sommes, nous ne pouvons constater qu’une chose : toutes ces technologies sont devenues absolument omniprésentes dans notre quotidien. Elles ont transformé nos vies ; notre travail, nos relations humaines, nos loisirs, notre manière de communiquer.
L’essor de ces technologies numériques est absolument consubstantiel à la période néo-libérale, qu’elles accompagnent complètement à la fois comme outil et moyen de la mondialisation, mais aussi comme objet de celle-ci. Elles l’ont accompagnée tant et si bien que, sur les 20 premières fortunes mondiales, 8 au moins ont été constituées sur cette période et via cet essor technologique :
- Elon Musk – Tesla, SpaceX, xAI, etc. (technologie, véhicule électrique, IA)
- Larry Ellison – Oracle (bases de données, logiciels d’entreprise, cloud)
- Mark Zuckerberg – Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp, publicité numérique)
- Jeff Bezos – Amazon & AWS (commerce + cloud)
- Larry Page – Alphabet / Google (recherche, publicité, cloud, IA)
- Sergey Brin – Alphabet / Google
- Jensen Huang – NVIDIA (puces pour IA / GPU)
- Michael Dell – Dell Technologies (infrastructures informatiques, serveurs, matériel informatique).
Quant aux autres de ce top 20, leurs fortunes viennent de l’industrie de biens de consommation, du luxe, de la finance et de l’investissement. Mais comprenons bien que ces portefeuilles restants comportent soit des participations boursières importantes dans les multinationales de la tech, soit travaillent étroitement avec elles dans le cadre de la distribution de marchandises, de plus en plus dépendante de réseaux logistiques numériques, des plateformes de commerce en ligne, etc.
Bref, on observe depuis les années 2000 une hyper-concentration du capital dans le numérique, autour de quelques entreprises qui détiennent la majorité des marchés mondiaux.
Concernant la recherche et la publicité numérique, Google (Alphabet) et Meta sont archi-dominants. Sur ce qui concerne le cloud et le stockage de données, on trouve Amazon (AWS), Microsoft (Azure) et Google Cloud (Alphabet, encore). Pour les systèmes d’exploitation et le hardware ? Apple, et Microsoft. Toujours.
Pour l’IA générative ? OpenAI (en lien très étroit avec Microsoft), Anthropic (aussi Amazon) et… Google DeepMind. Alphabet.
Bref, on pourrait continuer comme ça longtemps. Ce dont il s’agit, c’est à un basculement très rapide du régime d’accumulation et donc du centre de gravité de la classe capitaliste. Rendons-nous compte : Meta, c’est 25 fois la capitalisation de GM (général Motors). Apple, c’est 5 fois celle de Walmart. Ces nouvelles multinationales surdominent et constituent les nouveaux géants monopolistiques d’aujourd’hui. Leur puissance capitalistique est telle qu’elles parviennent à quasi systématiquement internaliser la concurrence par des rachats (Instagram, WhatsApp, GitHub, DeepMind, etc.). Une pratique typique, s’il en est, du passage du capitalisme concurrentiel au capitalisme de monopoles.
Par ailleurs, les GAFAM incarnent parfaitement la fusion du capital industriel et financier. Ils sont cotés à des valorisations supérieures au PIB de pays entiers, et leurs profits sont principalement issus des marchés financiers : spéculation sur données, brevets, actions, cloud, etc.
Pour prendre un exemple caractéristique, Microsoft est à la fois un acteur industriel (logiciels, cloud) et un grand investisseur (OpenAI, Mistral AI, Palantir, etc.). Et comprenons bien que ces acteurs ne produisent plus seulement des marchandises, mais surtout, ils génèrent et captent une rente informationnelle qui accompagne l’usage de leurs produits : données, attention, accès à l’information, infrastructure, etc.
Exportation du capital et appropriation du monde
Cette évolution technologique a alimenté toute une filière industrielle, électronique et numérique, inondant les marchés en nouveaux biens et équipements pour l’industrie comme pour les ménages : ordinateurs, GSM, objets connectés, serveurs, etc.
Le tout nécessitant des quantités d’énergie folles et reposant sur l’exploitation de ressources naturelles minières (terres rares) à une échelle jamais connue auparavant. Nous ne nous étendrons pas ici sur les conséquences environnementales désastreuses de cette « révolution » technologique, ni sur le fait que l’exploitation des ressources nécessaires à la production de ces nouvelles marchandises (à destination d’abord des marchés des pays riches) se fait majoritairement par des pays riches dans des pays pauvres.
Ce sur quoi nous voulons insister ici concernant cette évolution technologique et industrielle, concerne les grandes transformations dans la structure économique et sociale qu’elle a induites.
Car si nous disions que ces nouveaux monopoles et oligopoles ont été l’outil principal qui a accompagné le néo-libéralisme, c’est parce qu’ils ont fourni les moyens de la nouvelle structure économique mondiale, transformant en profondeur :
- la production (permettant une division internationale du travail bien plus avancée),
- le commerce (via une métamorphose complète de la logistique des marchandises et de leur livraison),
- l’organisation du travail (automatisation, support numérique, flexibilisation, télétravail, etc.)
- et le droit (logiques d’arbitrages, benchmarking juridique, etc.).
Dans les pays du Sud, sous domination économique, il s’agit principalement pour ces groupes de contrôler les supply chains, filières d’exploitation de ressources et de productions industrielles. Nous sommes sur quelque chose de relativement classique dans la forme, habitués que nous sommes désormais à ce type de pillage en règle.
Dans le monde occidental, l’exportation de capitaux à l’ère numérique comprend du capital fixe numérique (data centers, réseaux de télécom, serveurs cloud), mais aussi du capital intellectuel et algorithmique (applications). Ces capitaux exportent avec eux de nouveaux modèles organisationnels et managériaux (plateformisation, management algorithmique, flexibilisation) dont la fonction est de générer du profit dans une économie de services. Les gains dépendent ici partiellement de la capacité à produire du service à des coûts les plus bas possible, via, certes, une forme d’optimisation logistique, mais aussi et surtout via le contournement du droit du travail, conduisant à la destruction progressive des conquis sociaux (conditions de travail décentes, sécurité sociale, etc.).
Mais en matière de gain, il s’agit aussi (surtout ?) de produire et de mettre la main sur un nouveau type de ressources qui rapporte gros : les données personnelles.
En substance, il s’agit d’exploiter à des fins commerciales (publicitaires, analytiques, comportementales, etc.) tout ce qu’on peut soutirer d’informations sur les utilisateurs depuis leurs appareils connectés — soit beaucoup d’informations (identités, localisation, habitudes de consommation, etc.). Ces entreprises font donc du profit sur nos données personnelles via ce qu’il faut bien appeler un système de surveillance généralisé. Et ici, il ne s’agit que du cadre qui a, a priori, une finalité commerciale, et commerciale seulement (on peut en douter). Car même si cette surveillance, pour l’instant, n’alimentait pas la structure répressive de l’État bourgeois en informations diverses, ce nouveau capitalisme impérialiste et technologique alimente aussi un système de surveillance généralisé qui, lui, est clairement mis au service de la répression de l’État.
Prenons déjà ici pour exemple Amazon, qui finance et contrôle les infrastructures de l’État américain via AWS (Pentagone, CIA). Ici, c’est littéralement la fusion du capital technologique et militaire — le complexe militaro-industriel : un trait central de l’impérialisme contemporain.
Bref, pour que toutes ces transformations induites par ce nouveau capitalisme impérialiste financier et technologique soient possibles, les multinationales ont besoin de changer les référentiels normatifs en matière de droit (droit du travail, droit des affaires, RGPD, etc.) et cherchent à imposer un cadre juridique et réglementaire favorable à la valorisation du capital numérique (brevets, droit des plateformes, normes IA) et, par le même coup, favorable à l’épanouissement de technologies de monitoring et de contrôle dont l’usage, s’il est déjà trouble, pourrait être absolument dramatique dans un cadre de répression de plus en plus ouverte et assumée.
Il y a fort à parier d’ailleurs que cet usage soit déjà massivement à l’œuvre bien au-delà des cadres légaux. En particulier aux États-Unis, où la répression, les rafles, la censure, s’aggravent de jour en jour.
Dans ce contexte où l’endogamie entre le grand capital de la tech et le pouvoir est absolument assumée, Todd Lyons, le directeur de l’ICE — service de l’immigration américain occupé aujourd’hui à rafler à tours de bras — s’exprimait ainsi :
« On doit travailler comme une entreprise privée, comme les livraisons FedEx et Amazon : ils gèrent des colis, nous on gère des êtres humains ».
Le niveau d’influence et de pouvoir qu’induit la mainmise sur ces technologies, en dehors de tout réel contrôle public et démocratique, pose ces grands groupes, cette très haute bourgeoisie, en faiseurs de rois.
Or, l’interventionnisme politique de ces quelques hommes, dont l’influence sur l’information est tout aussi grande que leur capacité de surveillance, n’est aujourd’hui un mystère pour personne.
Et dans un contexte où la crise écologique et démocratique conduit de plus en plus de monde à remettre en question le capitalisme contemporain, ces hommes font comme ils l’ont toujours fait : ils protègent leurs intérêts égoïstes coûte que coûte.
Hayek, grand penseur du néo-libéralisme, le disait déjà :
« Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme ».
Force est de constater qu’il a fait école et que, oui, le projet néo-libéral ne pouvait que conduire à la réactivation d’une phase monopolistique impérialiste, et donc à la remise en cause des principes démocratiques limités obtenus dans le package des compromis sociaux-démocrates de l’après-Seconde Guerre mondiale.
« Le fascisme, c’est la forme la plus concentrée et la plus brutale de la dictature bourgeoise, dans laquelle l’État s’unit directement au capital monopoliste », disait Trotsky.
Le fascisme est une forme d’État rare, qui survient en temps de crise d’un type spécifique : la phase monopoliste du capitalisme.
Pour mener la guerre extérieure, construire l’ennemi de l’intérieure
Lénine a écrit « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme » entre 1915 et 1916, le fascisme italien est apparu en 1919 et le nazisme à la fin des années 20. Lénine n’a donc pas écrit sur le type de pouvoir réactionnaire que la période impérialiste allait engendrer. Il faut néanmoins comprendre la phase impérialiste comme la matrice des régimes fascistes, réaction bourgeoise qui prétend être capable de rétablir l’ordre et conjurer la crise.
Car l’impérialisme est bel et bien une crise d’hégémonie de la bourgeoisie, c’est-à-dire une phase historique où son pouvoir est contesté, au point de vaciller, voire de tomber. Certes, ce pouvoir n’est pas remis en cause aujourd’hui comme il l’était au début du XXe siècle, quand le mouvement ouvrier organisé était nettement plus à l’offensive et que le risque de révolution sociale était un danger tangible pour la classe dirigeante.
Mais l’hégémonie bourgeoise est quand même idéologiquement et culturellement remise en cause avec une intensité de plus en plus forte, par la progression d’affects progressistes portés par des mouvements sociaux massifs et internationaux. Pour ne citer que ceux-là, on peut penser à l’altermondialisme, au mouvement climat, au mouvement Palestine, à la quatrième vague féministe, aux mouvements antiracistes et décoloniaux ; tout cela a généré ponctuellement et régulièrement des moments de remise en cause (généralement partielle) de la logique du pouvoir capitaliste et construit une opposition progressiste qui, si elle n’est pas toute structurée et orientée vers une logique de prise du pouvoir, n’en formule pas moins une critique forte et culturellement diffuse.
Et donc, en même temps que cette logique impériale s’accroît, la plupart des régimes occidentaux bourgeois conduisent également une guerre interne. Une guerre qui opposerait « les vrais patriotes » aux « ennemis de l’intérieur », pointés du doigt comme les responsables d’un déclin occidental que ces régimes prétendent venir enrayer.
Ces ennemis, nombreux, ce sont en premier lieu les « migrants », les étrangers, les non-blancs. Ceux-là sont les boucs émissaires idéaux, à qui on peut bien tout imputer ; y compris, pourquoi pas, la recrudescence des punaises de lit dans les chambres des appartements parisiens. Aux yeux des « vrais patriotes », c’est-à-dire des racistes, la personne perçue comme immigrée est de toute façon suspecte. Suspecte de ne pas bosser pour vivre des aides publiques et profiter de la générosité du système de sécurité sociale, alors même qu’elle volerait l’emploi des honnêtes blancs. Suspecte de pratiquer une religion barbare et contraire aux « valeurs nationales ». Elle est supposée bête, moins capable, moins intelligente (malgré une propension à conspirer spectaculaire) et plus facilement corrompue. Suspecte donc d’être en lien avec des puissances étrangères et de jouer un double jeu, tout comme d’avoir beaucoup d’enfants et de procéder, petit à petit, à une « colonisation » silencieuse. On notera, pour illustrer le délire, les déclarations paranoïaques récentes du gouvernement français (reprises largement en Belgique) sur « l’entrisme des Frères musulmans ».
Le racisme a revêtu le costume de la guerre de civilisation et du grand remplacement, contribuant par là très largement au retour en grâce de politiques impérialistes assumées et débridées.
Le rôle de la déshumanisation absolue des Palestiniens, perçus comme des bêtes, joue un rôle absolument central dans l’acceptation d’une large part de la population israélienne d’exécuter une conquête génocidaire. Pour ce qui est du soutien extraordinaire dont bénéficie le gouvernement de Netanyahou de la part des Occidentaux, il ne pourrait avoir lieu si les Palestiniens étaient blancs et catholiques. Dans un registre similaire, l’agression russe de l’Ukraine passe elle aussi par la négation de l’identité ukrainienne, thématique centrale de la propagande russe. La considérant créée de toutes pièces, il leur est ainsi plus aisé de nier le droit légitime d’un peuple à disposer de lui-même.
Oui, un peuple qui n’existe pas ne peut que difficilement disposer de lui-même.
Le racisme est autant l’outil de la « guerre intérieure » que de la guerre extérieure. Et cette « guerre de civilisation » raciste passe aujourd’hui par des rafles, qui se multiplient dans les nations occidentales, nous ramenant aux pénibles souvenirs du début du XXe siècle. Aux États-Unis, l’ICE interpelle à tour de bras toutes les personnes non blanches dénoncées ou suspectées d’être dépourvues de titre de séjour. On interpelle partout : au domicile, sur les lieux de travail, à l’école, dans la rue, au supermarché. Et on filme.
Des rafles du même style, elles aussi médiatisées et mises en scène, ont lieu (entre autres) en France, en Italie, au Royaume-Uni et en Belgique, pays pourtant condamnés des milliers de fois pour défaut de droit d’asile. Rappelons aussi, par ailleurs, que l’Union européenne, en plus d’encourager la construction de camps de détention de migrants sur son propre sol, a développé avec les années des partenariats avec de nombreux pays du Sud pour y construire des « camps de migrants » où les droits humains fondamentaux sont bafoués quotidiennement.
Si la dimension raciste et suprémaciste est bien au cœur de cette guerre interne, les forces de la réaction ne s’en contentent pas. Leur appareil idéologique, on l’a vu, prétend aujourd’hui s’opposer à un déclinisme moral et économique qu’ils imputent également à la gauche, au « wokisme » ou au « marxisme culturel ». Il est d’ailleurs bien commode de fusionner les deux catégories d’étranger et de gauchiste par plusieurs effets de manche. On retiendra le fameux islamo-gauchisme (équivalent historique du non moins fameux judéo-bolchevisme), mais aussi d’autres figures plus subtiles, comme celle de « l’assisté », qui fait un rapprochement bienvenu entre le gauchiste chômeur profiteur et l’étranger feignant toucheur d’allocs.
Parmi les sujets du wokisme donc (catégorie fourre-tout qui désigne plus ou moins tout ce qui peut se faire de vaguement progressiste), les questions de genre occupent une place de choix dans les paniques morales des « patriotes ». Le féminisme pose problème, même dans sa version libérale bon teint limitée à de vagues efforts de parité dans les représentations, d’accès au marché du travail et aux libertés civiques. Car si les femmes n’en sont certes pas venues à délaisser leur fonction sociale reproductive (elles ont le bonheur de la cumuler avec leurs emplois), elles ont en revanche l’indécence de ne pas se satisfaire de cette situation et osent s’en prendre à la domination masculine et au patriarcat ; système pourtant hautement nécessaire au rétablissement de la gloire de l’Occident capitaliste. L’importance du masculinisme dans la pensée d’extrême droite n’est pas à négliger ; elle est aujourd’hui revendiquée, brandie en étendard pour séduire de jeunes hommes frustrés :
« Je pense qu’avoir une culture qui célèbre un peu plus l’agressivité a aussi ses mérites », nous rappelait Mark Zuckerberg début 2025, soucieux de montrer à Trump qu’il était des siens, tandis qu’Elon Musk retweetait : « On est dans des temps difficiles créés par des hommes faibles. La criminalité monte dans l’Occident. Les hommes faibles ne veulent pas être appelés racistes… », « true words ! » appuyait-il.
Mais pour ces braves gens, il y a pire encore que les féministes : les queers en général et les trans en particulier. Iels viennent brouiller le genre et ses frontières. Or à droite, on aime beaucoup ça, les frontières. Alors on panique sur les conséquences de ces brouillages, qui conduiraient à la féminisation des hommes et à la masculinisation des femmes, et par là même au déclin de l’Occident, pense-t-on. Une catastrophe civilisationnelle s’il en est.
Pour les réactionnaires, cette « décadence morale » (c’est-à-dire, en réalité, des progrès sociaux insuffisants mais réels) est le fruit du « marxisme culturel », et elle conduit directement à la ruine économique du pays. Si ces progrès sociaux sont bien sûr pour beaucoup imputables au travail de militantes de gauche, nous savons aussi qu’à bien des égards, le néolibéralisme (en particulier sans doute sa branche social-libérale) a accompagné le mouvement, en le digérant à la sauce bourgeoise. Mais qu’importe : pour la réaction, quiconque se situe sur sa gauche est un dangereux marxiste ; même Kamala Harris selon les dires de Donald Trump. En Belgique d’ailleurs, George-Louis Bouchez déclarait récemment sensiblement la même chose quand il affirmait « qu’il n’y avait aujourd’hui plus aucune différence entre la gauche et l’extrême gauche ». Les camarades de tous bords de la gauche radicale apprécieront sans doute d’être rangés dans la même catégorie que le Parti socialiste.
Bref, la gauche donc, dans son sens le plus vague, est responsable du déclin et, au même titre que l’étranger, elle est suspecte. Elle est d’ailleurs de mèche avec l’étranger, pense le « patriote » ; elle soutient le Hamas et fait campagne dans les banlieues. Alors les partis de gauche (en particulier de gauche radicale) et leurs représentants sont aussi particulièrement ciblés par la rhétorique d’extrême droite servie à longueur de journée à la télévision et dans les journaux (on pensera au véritable déchaînement à l’endroit de Jean-Luc Mélenchon, par exemple), pour bonne part entre les mains de la très haute bourgeoisie réactionnaire et radicalisée.
À droite, si on sait que la gauche a des partis, on sait aussi qu’elle a des syndicats. Donc eux aussi sont attaqués sur tous les fronts. Et ce non pas, une nouvelle fois, parce que nous avons les syndicats les plus à gauche qui soient, très loin de là. En Belgique en particulier, nous avons parmi les syndicats les plus intégrés à l’appareil d’État (mécanismes de concertation sociale locale, régionale, fédérale, gestion du chômage, etc.). Nous savons aussi que les directions syndicales sont dans une logique de compromis permanent, tandis que pour beaucoup d’affiliés le syndicalisme est un service pour lequel on paie et pas un instrument de lutte. Enfin, il semble que les directions syndicales soient absolument incapables de saisir les enjeux de l’époque et d’en tirer les conclusions stratégiques qui s’imposent. Malgré tout ça (et sûrement parce qu’il y a tout ça), les syndicats se font petit à petit étouffer.
Il y a bien sûr des attaques indirectes : attaques contre le statut salarié par la promotion de sous-statuts « flexibles », attaques contre le chômage, soutien aux entreprises empêchant la représentation des travailleurs (ubérisation, franchisation), etc. Mais il y a aussi des attaques frontales : contre la protection des candidats non élus aux élections sociales, par exemple (qui serait réduite de deux ans à six mois), ou via cette menace permanente de doter les syndicats d’une identité juridique, permettant de mieux connaître leurs réserves financières et de pouvoir les poursuivre juridiquement. Et puis surtout, il y a les attaques contre le droit de grève (actualisation du gentleman agreement de 2002), et contre le droit de manifester (interdiction de manifester contre des « émeutiers »).
Ici, il n’y a d’ailleurs pas que les syndicats qui sont concernés. À vrai dire, devrait se sentir concerné quiconque souhaite prétendre exercer un jour son droit démocratique à marquer son désaccord. Car si, à bien des égards, on peut considérer que les attaques contre les syndicats, même si elles s’accélèrent, ne sont pas encore décisives (les bêtes doivent sans doute encore être amaigries ; il n’y a pas d’urgence, pensent-ils, tant elles semblent apathiques — aller trop vite pourrait risquer de les réveiller), la criminalisation des franges plus radicales du mouvement social progresse, elle, à une vitesse nettement plus soutenue.
Ces derniers temps, l’antifascisme est justement devenu une cible de premier choix. On se rappelle le projet de dissolution de la Jeune Garde en France (malgré qu’un de ses représentants soit député à l’Assemblée nationale), on se souvient aussi, en Belgique, du Vlaams Belang souhaitant la qualification des organisations antifascistes comme organisations terroristes en juillet 2023. Très récemment, suite à l’assassinat de Charlie Kirk, figure de l’extrême droite américaine, Trump a déclaré lui aussi que « les antifa » devaient être considérés comme des terroristes. Au niveau de l’Union européenne, le groupe des « Patriotes » lui a emboîté le pas, demandant que la même chose soit faite ici. Rappelons qu’aujourd’hui, au Parlement européen, l’extrême droite, c’est plus du quart de l’assemblée, et la droite conservatrice également.
Dans la même lignée, en Belgique, un avant-projet de loi a été déposé par le ministre de l’Intérieur fédéral Bernard Quintin, qui permettrait de dissoudre des associations jugées menaçantes pour la sécurité nationale. Les cibles immédiates du projet sont explicites et concernent des organisations telles que Samidoun (Palestine), Code Rouge (climat) ou le « mouvement Antifa » en général, sans plus grande spécification. Jusqu’à présent, la dissolution d’association n’était possible qu’après une procédure judiciaire. Ce texte constitue donc un transfert de pouvoir de la justice vers l’exécutif, qui aura désormais les mains libres pour interdire tel ou tel mouvement selon son bon vouloir. Et si ce sont d’abord les marges qui sont visées, c’est-à-dire les mouvements les plus radicaux, nul doute qu’en temps utile ils sauront se servir de cette loi contre des organisations qui se sentent aujourd’hui protégées.
Constituer l’ennemi de l’intérieure, c’est détourner l’attention de la crise du capitalisme et c’est, ce faisant, le moyen de tromper son monde en construisant une base sociale prête à se battre contre ses réels interêts. La question de la base sociale des électorats et des forces mobilisables des extrême-droites contemporaines n’est pas simple et diffère assez radicalement selon les contextes nationaux. Il semble pourtant bien qu’il y un facteur centrale dans le déclassement induit par la phase néolibéral et sa crise qui n’en finit plus. Ce déclassement touche de plein fouet les classes moyennes, dépolitisée et prête à accueillir des discours simpliste pour expliquer une situation vis-à-vis de laquelle ils se sentent impuissant ; incriminant donc, pour tout et sans cesse, successivement les impôts ou les migrants. De telles craintes favorise le développement d’une conscience triangulaire, qui pousse ces classes moyennes à collaborer avec ceux du haut pour faire payer à ceux du bas les coûts de la crise, parfois par la violence la plus crasse. Quand à ceux issue des classes populaires qui peuvent également se trouver séduits par la réthorique fascisante, ils sont les victimes de la propagande incessante offerte à l’extrême droite par le capital, du recul de la conscience ouvrière et de ses organisations, ainsi que de la force d’attraction de partis qui parviennent, à l’encontre de toute réalité, à se profiler comme étant « anti-système ».
Fascisation et impérialisme
En définitive, la période se traduit par un double mouvement, chacun mâchoire d’un seul et même piège. D’abord, la bourgeoisie occidentale en crise détourne l’attention des peuples en déployant une logique de purification interne. Ce projet politique est soutenu par une rhétorique de l’ennemi de l’intérieur qu’il s’agirait d’éradiquer, comme on se doit de traiter un corps malade. Il faut ainsi éliminer les « impuretés » qui parasitent la nation et empêchent la libération de ses forces productives et provoquent sa perte. Les forces néolibérales incorporent pour bonne part les ambitions politiques des extrêmes droites historiques et montent progressivement l’échelle du nationalisme et de l’autoritarisme, se traduisant quotidiennement par le développement de la surveillance, la traque aux migrants, la criminalisation des mouvements sociaux, la restriction des droits civiques et le déploiement d’une rhétorique anti-progressiste constante. Les tentatives bonapartistes de l’extrême centre capotent ; Macron, exemple archétypal, a échoué à se hisser « au-dessus des classes » avec sa prétendue posture ni de droite ni de gauche. Au contraire, on l’a vu déstabiliser les institutions de la démocratie libérale française, intégrer la rhétorique de l’extrême droite et redoubler d’intensité dans l’exercice de la répression. On se souviendra de ses ministres de l’Intérieur, parmi lesquels Darmanin, qui trouve Marine Le Pen trop molle, et Retailleau, qui estime que l’État de droit n’est pas intangible.
Ensuite, revers de la même pièce, la logique impérialiste dirigée vers l’extérieur s’intensifie, visant à rebattre les cartes du capitalisme mondial au bénéfice des monopoles de la tech et de la superpuissance américaine. Il y a là un point essentiel : la situation n’est pas tout à fait la même d’un côté et de l’autre de l’océan Atlantique. Clairement, l’Europe et les États-Unis n’ont pas les mêmes capacités expansionnistes, et l’une et l’autre ne sont pas au même niveau de fascisation. En fait, ils ne sont pas au même niveau tout court. Les tarifs douaniers imposés à l’Union européenne expriment cela on ne peut plus clairement. Dans l’ordre mondial voulu par Trump, les Européens sont des subalternes. Les bourgeoisies nationales ici font face à des structures de type État social et aux mécanismes de résistances qui lui sont associés, ce qui n’a rien à voir avec la structure libérale des États-Unis. Démonter ces structures, perçues par nos bourgeoisies comme de véritables boulets, constitue leur ambition depuis les années 80 et, à l’heure des grandes instabilités, le boulot est encore loin d’être achevé. C’est donc encore à cette tâche qu’ils s’attellent avec acharnement, persuadés que la sécurité sociale est responsable de leur manque de compétitivité et donc de leur vassalisation. Par ailleurs, à défaut de pouvoir exploiter le monde à leurs profits (ou en tout cas frustrés de pouvoir le faire de moins en moins), il ne leur reste qu’à exploiter ceux qu’ils ont sous la main dans leurs frontières nationales. Et il y a sans doute là-dedans quelque chose de l’ordre de la vengeance qui vient s’ajouter à la recherche du profit ; histoire de faire payer aux prolétaires un déclassement dont on les considère responsables.
Contrairement à ce que certains peuvent dire, cette configuration historique, économique et politique se distingue fondamentalement de la guerre froide. Rappelons que celle-ci opposait deux blocs bien distincts, largement imperméables l’un à l’autre sur le plan économique et diamétralement opposés idéologiquement, avec d’un côté un monde capitaliste et de l’autre un monde socialiste porteur, au moins conceptuellement, d’un projet communiste. Aujourd’hui, force est de constater que les frontières idéologiques n’existent plus telles quelles, la Chine elle-même se définissant comme relevant du « socialisme de marché ». Une définition qui, par ailleurs, nous interroge sur ce que l’on peut bien trouver de socialiste en Chine. Quoi qu’il en soit, les « blocs » d’aujourd’hui, au contraire, sont traversés par d’importantes contradictions internes : les liens entre Trump et Poutine en sont une illustration, comme les relations tendues au sein du bloc occidental entre les États-Unis et l’UE. La Chine, par ailleurs, ne semble pas aujourd’hui fédérer un bloc idéologique comme le socialisme d’hier. Nous ne sommes plus dans une logique d’alliances fixes, mais dans un multilatéralisme instable, marqué par des ententes mouvantes et circonstancielles. La proximité de nombreuses nations avec l’une des deux superpuissances, chinoise et américaine, ne les empêche pas de cultiver des liens avec l’autre. Et si la rivalité sino-américaine rappelle par certains aspects la rivalité États-Unis/URSS, elle s’en distingue radicalement par un niveau d’interaction économique et politique qui n’a rien à voir avec ce que l’on a connu pendant la guerre froide, comme l’illustrent les liens multiples qu’entretiennent leurs alliés respectifs.
Par ailleurs, si la seconde partie du XXe siècle était caractérisée par une croissance et une expansion économiques importantes, aujourd’hui le capitalisme fait face, au contraire, à une crise de croissance majeure.
Nuancer la lecture « en blocs » du monde contemporain et l’analogie avec la guerre froide, ce n’est pas nier la conflictualité croissante entre les États-Unis et la Chine, mais plutôt reconnaître qu’elle se déploie dans un cadre beaucoup plus fragmenté, qui correspond selon nous nettement plus à la phase impérialiste du développement du capitalisme qu’à une nouvelle guerre froide. Vouloir à tout prix relier la période actuelle à cette dernière vise sans doute à prétendre que la Chine incarne un contre-modèle au capitalisme occidental, ce en quoi nous ne croyons absolument pas. Nous laisserons donc cette analogie politique aux maoïstes et staliniens de toutes sortes.
L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaye
La situation actuelle correspond au stade impérialiste du développement du capitalisme, qui constitue une configuration économique et politique, pas une période précise. Il ne s’agit pas ici de dire que l’histoire se répète et que l’on rejoue actuellement la partition du début du XXe siècle. Oui, la première partie du siècle dernier eut lieu pendant une phase impérialiste qui trouva son terme dans et par la guerre, avant d’ouvrir une période de compromis social-démocrate qui aura tenté partiellement de la conjurer. Mais s’il s’agit de dire que l’impérialisme est de retour, la configuration économique, sociale et politique est bel et bien différente, or c’est bien cette configuration qui préside à ce que tel ou tel événement se produise.
Il est permis, bien sûr, de faire des analogies, puisque de grandes tendances sont similaires, mais nous ne considérons en aucun cas que la partie est jouée d’avance, ni que l’issue sera la même qu’autrefois. Il est, par ailleurs, clair que les forces politiques en présence aujourd’hui cherchent à tirer les leçons de l’histoire (c’est nous-mêmes ce que nous essayons de faire ici), pour à la fois s’en inspirer mais aussi s’en détacher. Bien sûr que les extrêmes droites d’aujourd’hui regardent le fascisme, bien sûr qu’elles s’en inspirent et qu’elles en conservent de grands traits. Pour autant, elles savent aussi s’en distancier, que ce soit par des effets de manche : « Les nazis étaient socialistes, communistes même », que ce soient des distanciations stratégiques : « Parler de race, ça ne passe plus super aujourd’hui ; et si nous parlions de culture ? » ou encore que ce soient des distanciations qui sont le fruit du changement culturel de la société : « Aujourd’hui, les uniformes paramilitaires, c’est quand même pas terrible… Alors qu’une belle casquette rouge MAGA avec des baskets, avec quelques mèmes rigolos sur Internet, c’est quand même plus proche des gens ».
Johann Chapoutot, dans son livre récent Les Irresponsables, où il établit un parallèle entre le début des années 30 en Allemagne et la période actuelle en France, explore en conclusion cette question de la concordance des temps, pour finalement dire que « Ce n’est pas parce que l’histoire ne se répète pas que les êtres qui la font ne sont pas mus par des forces étonnamment semblables ».
Nous adhérons absolument à cette thèse.
La question n’est pas tellement de savoir si les forces politiques les plus avancées dans le processus de fascisation aujourd’hui sont bien, stricto sensu, des fascistes. Ils n’en sont pas exactement ; ils sont MAGA, ils sont frontistes, ils sont autre chose. Mais ils sont absolument héritiers du fascisme, ils en sont les équivalents historiques. Ils partagent avec eux une matrice socio-économique similaire, l’impérialisme, et ils en partagent l’essentiel des objectifs : l’épuration de la société, l’écrasement des mouvements sociaux et du prolétariat organisé, les ambitions nationalistes et expansionnistes. Vont-ils le faire comme ça s’est passé en Italie et en Allemagne dans les années 20 ou 30 ? Pas exactement, non ; nous l’avons vu précédemment, les réalités ne sont pas les mêmes partout et ces forces réactionnaires sont capables de s’adapter. Elles n’ont à vrai dire pas d’autre choix que de composer avec la réalité du monde et de la configuration sociale, économique et politique. Elles s’essaient d’ailleurs à différentes stratégies, comme celle de la décomplexion (on pense aux saluts nazis sur les affiches de l’AfD en Allemagne), ou celle bien connue de la « dédiabolisation ».
Par ailleurs, toutes ces formations politiques ne sont pas exactement les mêmes, ne partagent pas tout à fait les mêmes objectifs ni ne proviennent des mêmes courants. L’application de leurs politiques et le degré de sauvagerie qu’elles pourraient atteindre pourraient sensiblement varier. Cela dépendra d’ailleurs du niveau de résistance que lui imposera le mouvement ouvrier, qui pour l’heure est incomparable à ce qu’il à pu être dans le passé. Quoi qu’il en soit ces politiques seront toutes sauvages, qu’elles soient appliquées par Bouchez, Meloni ou Trump.
La configuration historique préside à cela.
Nous ne devons avoir aucune illusion sur la dangerosité exceptionnelle de la période. Nous ne pouvons nous dire que nous avons affaire là à une configuration historique avec des forces réactionnaires, certes, mais qui n’iront jamais aussi loin que le fascisme historique ; les digues sautent et l’histoire s’accélère. Rien ne permet d’affirmer quelles seront les limites politiques de ces formations droitières plus ou moins avancées sur la trajectoire de la fascisation.
En conclusion
Nous sommes dans une crise d’hégémonie de la bourgeoisie. Dans une phase impérialiste qui s’accompagne logiquement d’un phénomène de radicalisation progressive de la politique et de l’exercice du pouvoir par les bourgeois. De nouvelles forces réactionnaires émergent, tandis que des anciennes, libérales ou conservatrices, se transforment et se radicalisent. Chacune héritière du passé, elles ne sont pas encore toutes devenues de parfaits équivalents historiques au fascisme. Si certaines formations relèvent encore d’un conservatisme dur, du bonapartisme ou du libéralisme autoritaire (il est d’ailleurs toujours bon de rappeler que les nazis ont été mis au pouvoir par des forces bonapartistes « d’extrême centre »), la dynamique mondiale n’est pas à la réactualisation des formes de césarisme ou de bonapartisme, c’est-à-dire aux formes « d’arbitrage » autoritaire entre deux classes. Non, la période est à l’affirmation du pouvoir d’une classe (la bourgeoisie) sur une autre (le prolétariat), par les moyens d’une répression de plus en plus ouverte et débridée, par les moyens d’une rhétorique de plus en plus offensive et libérée, par l’accélération progressive de la guerre de position vers une guerre de mouvement.
Dans ce contexte, les pratiques politiques de ces formations divergent néanmoins selon leurs réalités nationales, et en particulier selon le niveau de putréfaction capitaliste du pays. À ce titre, il paraît clair que la configuration politique des États-Unis aujourd’hui relève d’une fusion progressive de la bourgeoisie d’État et du capital monopolistique et financier. Et le trumpisme est en pleine trajectoire fasciste ascendante, avec mouvement de masse (MAGA — tentative de coup d’État avec la prise du Capitole, etc.), rafles racistes, censure de la presse, de la recherche, arrestations politiques, etc. Au Au sein des nations occidentales, MAGA est sûrement aujourd’hui le projet fasciste le plus avancé ; à la fois le plus proche du modèle historique, mais aussi celui qui redéfinit un modèle fasciste à la sauce contemporaine. Et il est, par ailleurs, logique que la première puissance du monde occidental, la plus avancée du point de vue néolibéral mais aussi la plus « en danger » d’un point de vue hégémonique, soit aussi la plus avancée dans le processus de fascisation. Les liens entre le pouvoir de Trump et le grand capital monopolistique conduisent à cette réactivation fasciste sauce US, réactualisée par les outils et les moyens permis par la production même de ce capital de la tech.
Il semble assez net au vue des alliances géostratégiques actuelle et même des déclarations d’admiration affichées par Donald Trump à l’attention de Vladimir Poutine, que le président américain s’inspire par ailleurs du régime russe, dont la fascisation est pour le coup antérieure et plus avancée que celle des Etats-unis. La capacité qu’à le régime Russe à exister sur la scène internationale malgré sa relative faiblesse économique, à exercer une politique qui assume l’expression du rapport de force pur et qui remet en cause la construction du monde héritée de l’après-guerre ; tout cela a de quoi inspirer Trump dans son entreprise de brutalisation politique.
Ailleurs, en Europe en particulier, la putréfaction du capitalisme reste ralentie par les digues du compromis social-démocrate hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale. Ici, si des formations d’extrême droite équivalentes-fascistes (nous désignerons ainsi les forces politiques, héritières du fascisme qui occupent une position similaire du point de vu historique) émergent de plus en plus, le néolibéralisme pousse encore à ce stade à des formes de démocratie-libérale autoritaire et répressive. Toutefois, ces formations-là se déplacent, elles intègrent à leur corpus idéologique les postulats historiques du fascisme et du nazisme (ennemis de l’intérieur, racisme, purification de la nation, attaques soutenues contre les syndicats et organisations de masse du mouvement ouvrier, interdictions des organisations d’avant-garde du prolétariat, etc.). Donc non seulement ces formations dérivent et sont susceptibles de basculer, mais aussi elles alimentent et renforcent les thèses équivalentes-fascistes.
Les États-Unis ont basculé dans la guerre de mouvement. Les attaques contre la démocratie libérale américaine sont frontales, rapides, et l’objectif semble bien être la capture complète de l’appareil d’État. En effet, si la première partie de la prise de pouvoir fasciste consiste en la victoire politique, la deuxième étape consiste en sa sécurisation et son accaparement, et relève de la capture et de la transformation de l’État. Ce à quoi Trump procède bel et bien via une transformation en profondeur des arcanes de la structure de l’État fédéral des États-Unis, avec l’aide d’Elon Musk et du programme DOGE (entre autres), dont l’objectif affiché était de réduire les effectifs fédéraux (grâce aux moyens de la tech, disent-ils), de couper des programmes, remodeler des agences ; bref, de refaçonner l’appareil d’État.
L’Europe est encore dans une phase où la guerre de position est dominante, les attaques plus diffuses et ancrées sur une temporalité plus longue, moins directes et décisives aussi. Comme on le disait plus tôt, l’État social est, par endroits, encore trop fort pour le liquider une fois pour toutes. Toutefois, les attaques se font plus pressantes et plus brutales qu’auparavant, et les escarmouches, moments d’accélérations ponctuels et situés, se multiplient. Les bourgeoisies nationales déclassées accélèrent le processus dans le sillage du trumpisme, qui ouvre la voie à cette nouvelle conjoncture impérialiste.
« Pour vaincre (disait l’autre), il faut une politique juste. Cela implique en particulier qu’il faut une politique adaptée à la situation présente, au regroupement actuel des forces, et non calculée pour une situation qui doit arriver dans un, deux ou trois ans quand la question du pouvoir sera depuis longtemps résolue. (…) En effet, dans son appel pour le “front unique rouge”, le comité central du Parti communiste allemand part de l’idée qu’il est impossible de vaincre le fascisme, sans avoir vaincu au préalable la social-démocratie allemande. (…) Cette idée est-elle vraie ? À l’échelle historique, elle est absolument vraie. Mais cela ne signifie pas du tout que l’on peut résoudre les questions à l’ordre du jour grâce à elle, c’est-à-dire en se contentant de la répéter. Cette idée, juste du point de vue de la stratégie révolutionnaire dans son ensemble, devient un mensonge, et même un mensonge réactionnaire une fois traduite dans le langage de la tactique ».
Peut-on espérer renverser à la fois la social-démocratie et les équivalents-fascistes dans les prochaines années ?
On se passera ici de la métaphore bien connue du poison et du revolver.
On se contentera de dire que, contre le fascisme ou ses équivalents historiques, il faut se tourner contre lui en faisant un seul front. Et c’est d’ailleurs dans l’action, à leurs côtés, que nous pourrons effectivement détacher les travailleurs et les travailleuses sociaux-démocrates des tromperies de leurs dirigeants.
Dire ceci revient à dire une chose ; terrasser la sociale démocratie n’est pas la priorité. Pour autant, évidemment qu’il faut non seulement la critiquer mais aussi travailler activement à détourner les travailleurs et les travailleuses de son giron. Le combat contre la sociale démocratie doit se faire par la lutte idéologique, par notre capacité à convaincre dans les luttes et à prendre progressivement des bastions. Contre la sociale-démocratie, c’est la guerre de position qui prime aujourd’hui. Contre les équivalents fascistes, il nous faut maintenant préparer la guerre de mouvement, avec toutes les forces disponibles. Bien sûr, il faut le faire sans naïveté. Et bien sûr, nous sommes conscients de la responsabilité des sociaux-libéraux dans la situation actuelle, tout en sachant qu’ils ne sont pas le parfait équivalent historique des sociaux-démocrates du passé.
Quand Trotsky parlait de front unique, il le faisait avec ceux qui avait fait assassiner Rosa Luxembourg.
Nous devons être capable parfois de mettre la tête avant le cœur, pour un temps.
Nous développerons cette réflexion dans un prochain article, en partant de l’analyse posée ici pour tenter de proposer une approche stratégique à la hauteur des enjeux, prenant en compte la diversité du mouvement social, des différents niveaux de conscience, des différences tactiques, etc.
Pour en dire un mot déjà, à chaud, ce contexte d’une guerre de position qui bascule vers une guerre de mouvement explique et permet l’expression de tactiques différentes, qui, pour beaucoup, sont légitimes et utiles. Le problème réside plutôt dans leur capacité à faire système, à se soutenir mutuellement et à dépasser leurs contradictions. Mais pour ce faire, cela implique de parvenir à dépasser les désaccords, à laisser de côté le sectarisme qui nous marginalise. La possibilité du fascisme est réelle. Un fascisme doté de technologies et de moyens de répression comme jamais il n’y en a eu dans l’Histoire, et ce tandis que nos sociétés traversent une crise comme elles n’en ont jamais connu, puisque c’est tout bonnement notre capacité à vivre sur Terre qui est aujourd’hui en péril.
Il est minuit moins une, et le temps des guerres de chapelles a assez duré ; nous ne pouvons plus nous payer ce luxe.
Publié le 10 décembre 2025 par la Gauche anticapitaliste