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Belgique : Contre l’Arizona, quelles perspectives après les grèves de novembre ?

Photo : Rassemblement à l’appel du monde de la culture, le 26 novembre 2025 à Bruxelles. Crédit : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0

De manière générale, les grèves qui ont suivi la manifestation féministe du 23 novembre, le 24 novembre sur le rail, le 25  novembre dans les transports publics et le 26 novembre dans tous les secteurs ont été plus importantes et plus étendues qu’à l’occasion de la précédente grève générale du 31 mars.

En Flandre, les dockers ont massivement cessé le travail, ce qui n’était pas le cas fin mars. Près de 250 militant·es de la chimie ont bloqué une partie de la Scheldelaan, l’une des routes d’accès au port d’Anvers. En raison des arrêts de travail dans les compagnies maritimes, près de 96 navires ont dû attendre de pouvoir entrer ou sortir des ports. L’aéroport de Zaventem était pratiquement fermé. De nombreuses grandes entreprises, comme Aperam (Genk) et Volvo (Gand), ainsi que dans la chimie, ont vu leur production ralentie. Plusieurs dépôts de distribution (Delhaize, Colruyt, Aldi), ainsi que quelques magasins, ont été partiellement bloqués. De nombreux services publics ont été perturbés, notamment l’enseignement, où environ 25 000 personnes se sont mises en grève le 25 novembre. À Gand, quelque 800 personnes ont manifesté contre les mesures d’austérité dans les services publics.

En Wallonie, ce sont particulièrement les zonings qui ont été visés, avec de nombreux barrages routiers visant à en fermer un maximum d’accès. Les principaux centres commerciaux ont également été fermés par des militant·es venant de plusieurs secteurs. Plusieurs magasins étaient également fermés. De grandes entreprises de production industrielle, comme GSK (Wavre) ou Total Petrochemicals (Feluy), ainsi que des centres logistiques, comme Skechers (Liège), ont été presque totalement à l’arrêt. A l’aéroport de Charleroi, aucun vol n’était prévu au départ ou à l’arrivée.

A Bruxelles, des piquets de grève se sont formés devant de nombreuses institutions de service aux personnes : maisons de repos, services de santé mentale, service d’aide à domicile, associations du secteur socioculturel… Le piquet des sages-femmes de l’hôpital Saint-Pierre, qui s’est maintenu pendant 36h, a marqué les esprits. Des collectifs réunissant des travailleur·euses d’associations psycho-médico-sociales ont organisé un rassemblement dynamique devant le centre ouvert du Petit-Château. Dans la culture, un rassemblement a réuni plusieurs milliers de personnes sur le Mont des Arts. Dans le commerce, outre les Hyper-Carrefour et Brico Plan-it, de nombreux magasins autour de Porte de Namur et Louise ont été temporairement bloqués par une alliance de militant·es des syndicats et d’activistes, rejointe par des manifestants en soutien à la Palestine. Dans l’industrie chimique, de nombreux ouvrier·ères et employé·es se sont mis en grève, causant une réduction importante de la production, tandis que des piquets se formaient devant ces entreprises, pour la première fois depuis longtemps.

Analyse

Cet aperçu est loin d’être exhaustif. Mais le succès de ces actions ne doit pas occulter les obstacles toujours plus nombreux mis en œuvre par les patrons pour diviser les travailleur·euses et affaiblir la grève. La fragmentation des entreprises en entités plus petites, par le biais de la sous-traitance ou de la franchise, tend à limiter le périmètre de l’action collective. Au bout de la chaîne de valeur, l’augmentation des contrats précaires (étudiants, interim, flexi-jobs, contrats de courte durée) fragilise les travailleurs et travailleuses. Pour les employé·es de bureau, le télétravail est massivement encouragé pour contourner les piquets devant les entreprises et sur les routes. Dans l’industrie, les patrons reportent la production sur d’autres jours de la semaine (y compris le samedi et le dimanche). Les systèmes de rémunération aux résultats ou au mérite augmente le coût de la grève pour les salarié·es, sans même parler de tout l’arsenal répressif – allant de simples pressions individuelles aux chantages à l’investissement, aux menaces de licenciement et à la criminalisation de l’action collective – qui existe depuis toujours.

Tout ceci contribue, en partie, à expliquer pourquoi la plupart des piquets de grève étaient composés (presque) exclusivement de délégué·es, avec pas ou peu de participation des travailleurs et travailleuses. Contrairement à la participation à une manifestation, outre les questions de fragilité dans l’emploi, l’organisation d’un piquet de grève requiert un certain savoir-faire, qui peut faire l’objet d’une transmission dans les grandes entreprises avec une bonne implantation syndicale, mais qu’il peut être plus compliqué de s’approprier dans les entreprises où cette forme d’action n’a jamais (ou rarement) été pratiquée. Davantage qu’une manifestation, la grève est révélatrice des dynamiques qui traversent les entreprises, leurs secteurs et leurs zones géographiques. Même si le succès des grèves de novembre a parfois été fort inégal, ces grèves font apparaître un mouvement social large, par les secteurs concernés, et relativement massif, par le nombre de grévistes.

Des victoires ?

La manifestation historique du 14 octobre et les grèves de novembre ont-elles permis d’obtenir quelque chose ? Oui, le gouvernement a reculé sur certains de ses projets initiaux. Exemple en matière d’accès à la pension anticipée « classique » : la première année de carrière (souvent incomplète) ne sera finalement pas concernée par la condition renforcée d’avoir 156 jours de travail (au lieu de 104 jours auparavant). Par ailleurs, un « pot » de cinq jours (sur l’ensemble de la carrière) sera prévu pour combler les années où le seuil de 156 jours n’est pas atteint. Autre exemple en matière de droit du travail : dans les secteurs liés à l’e-commerce (magasins de détail, dépôts, logistique), le gouvernement voulait limiter les primes de nuit à la tranche horaire 24h-5h (contre 20h-6h auparavant) ; celles-ci seront finalement maintenues entre 23h et 6h (soit 2h de plus). Les mobilisations ont donc permis, sur certains points, de limiter la casse. Mais aucun progrès social réel n’a pu être engrangé.

La concertation sociale avec le patronat et le gouvernement est au point mort depuis longtemps. En octobre, les organisations syndicales avaient envoyé une lettre commune au gouvernement : elles n’ont même pas reçu de réponse. Au sommet de la pyramide de la concertation sociale (le Conseil national du travail et le G10), aucun accord, même minime, n’a pu être engrangé avec les patrons, sauf en ce qui concerne la prolongation de certains dispositifs de fin de carrière, financés par de l’argent public. Le G10 est un organe qui se réunit dans les locaux de la FEB, qui est présidé par la FEB et au sein duquel les patrons sont majoritaires. Il est plus que temps que les syndicats s’en retirent ! Quand elle existe encore, la concertation sociale est instrumentalisée par les pouvoirs politiques pour accompagner leur projet de démantèlement de l’Etat social. Par exemple, en Région wallonne, pour l’attribution de subsides dans le secteur de la santé, le gouvernement demande aux instances de concertation de plancher sur la “meilleure” manière de répartir les coupes budgétaires. Dans le rail, c’est pareil : les syndicats ne pourront désormais donner leur avis que s’ils sont d’accord avec la direction. Le fil rouge de toutes les mesures du gouvernement Arizona, c’est l’assèchement de l’Etat et l’affaiblissement des organisations syndicales et des autres contre-pouvoirs dans la société. Ce n’est pas nouveau. Il est temps d’en tirer les conséquences. A tous les niveaux des organisations syndicales, de la base au sommet, les ressources doivent être prioritairement affectées à l’information, à l’organisation collective et à la mobilisation des travailleurs et travailleuses, plutôt qu’à la concertation sociale.

Les actions à venir

Depuis la naissance de ce gouvernement (et en réalité depuis bien plus longtemps), la stratégie des directions syndicales est d’organiser des journées de manifestation ou de grève assez éloignées les unes des autres (en moyenne, une par mois). Ces journées « saute-moutons » se révèlent, chaque fois, massives. Elles sont utiles pour visibiliser la contestation, pour entretenir le muscle de l’action collective et pour mettre en avant des alternatives au fatalisme économique de la dette et de l’austérité, mais elles sont impuissantes à renverser le rapport de force, à défendre un objectif politique clair et à obtenir des victoires significatives.

Que faire à présent ? Dans les entreprises et associations, le travail d’information et d’organisation garde toute son importance, notamment auprès des militant·es des syndicats qui ne se sont pas mis en grève. Le travail unitaire et dynamique de centaine de militants de tout bord, au sein de collectifs tels que Commune Colère, École en lutte, Santé en lutte et les AG Psycho-Médico-Sociale, montre qu’après 10 mois de gouvernement Arizona, la volonté de s’auto-organiser et de se mobiliser ne faiblit pas.

Les dates de mobilisation annoncées sont multiples. Récemment, les secteurs social-santé bruxellois (privés et publics) se sont mobilisés le 23 janvier pour exiger un gouvernement de rupture avec l’austérité. Le dimanche 25 janvier, plus de 10 000 personnes se sont retrouvées dans les rues de Bruxelles pour une grande « Marche pour l’école et la jeunesse ». A partir du 26 janvier, les cheminot·es ont lancé une semaine de grève sur le rail. Le 3 février, les secteurs de la santé (fédéraux) organisent un rassemblement à Bruxelles. Ensuite, le front commun syndical a annoncé trois jours d’action et de grève par province. Dans le Hainaut, ce sera le 5 février ; dans les provinces de Liège, Namur et Luxembourg, le 10 février ; et dans les provinces du Brabant et à Bruxelles, le 12 février. A une date malheureuse, à quelques jours seulement de la manifestation féministe du 8 mars, le front commun syndical annonce une manifestation nationale le 12 mars et la présente comme le point culminant de cette séquence. Aucune suite n’est prévue à ce stade.

Il ne suffit pas d’empiler des dates, aussi nombreuses soient-elles, pour former un plan d’action interprofessionnel. En égrenant une série de mobilisations « saute-moutons », sans effet de surprise, sans montée en puissance, sans mot d’ordre clair, chaque équipe syndicale est laissée à ce qu’elle pourrait ou voudrait faire. En concluant la séquence par une manifestation et non par une grève générale, le front commun syndical se prive de la possibilité d’exercer une pression économique réelle. Pourtant, seule une pression économique forte serait susceptible d’arracher des victoires significatives sur ce gouvernement ; et seule une grève générale de plusieurs jours, qui viserait prioritairement à mettre à l’arrêt les transports, les centres logistiques et les grandes entreprises, pourrait exercer une telle pression.

Pour limiter les pertes salariales des grévistes, la grève peut être limitée à des fonctions et des jours clefs pour le fonctionnement de tout la chaîne. Les cheminots ont ainsi décidé d’organiser une grève tournante, par catégorie professionnelle, pendant 4 jours consécutifs, et une grève de tout le personnel, le cinquième jour. L’objectif est de paralyser le rail pendant une semaine entière. En maximisant le rapport nuisance/jour de grève, on minimise la perte financière pour les travailleurs et on renforce d’autant leur rapport de force. De telles modalités permettent de faire durer la grève le plus longtemps possible, sans laisser au patronat le temps de se réorganiser pour limiter l’impact de la grève. L’essentiel pour y parvenir est d’impliquer au maximum les militant·es et les travailleur·euses dans la réflexion, par des assemblées participatives et délibératives, et partout où c’est possible, sur les lieux de travail et dans les heures de travail. C’est la voie à suivre pour créer les conditions d’un vrai débat collectif sur la reconduction de la grève.

En parallèle de la construction de la grève active à la base, il faut continuer de cibler les lieux et les réunions où se retrouvent les élites qui prétendent régenter l’économie à leur profit, se confronter directement à eux en personne (sans violence), entraver leur entreprise d’asservissement du monde. Les actions lors des tournées régionales des politiciens du MR et des Engagés (les conférences « Arizo-Quoi » des Engagés et les soirées de Vœux des partis) sont exemplaires à cet égard. Pas un meeting sans que les politiciens soient directement confrontés aux conséquences de leur sale besogne !

Enfin, une mobilisation de longue haleine nécessite une clarté sur les revendications sociales, écologiques et démocratiques à mettre en avant pour répondre aux besoins des travailleurs. Il faut s’atteler à construire les contours d’un avenir désirable qui donne envie de se battre, au-delà de la nécessité immédiate de mettre ce gouvernement hors d’état de nuire.

La manifestation du 12 mars ne peut être l’atterrissage (ou l’enterrement) de plus d’un an de mobilisation. Se borner à attendre les élections de 2029 serait une impasse catastrophique. Nous avons besoin d’un plan d’action qui monte en puissance et qui donne le sentiment qu’on peut gagner. Le potentiel de mobilisation existe. L’opinion publique est de plus en plus réceptive. Continuons le combat !

Publié par la Gauche anticapitaliste le 29 janvier 2026