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Relancer la bataille des idées au sein de la gauche italienne

par Stéfanie Prezioso

Le 11 mai 2026, Stéfanie Prezioso s’est entretenue avec Salvatore Cannavò, membre de la rédaction de Jacobin Italia, collaborateur de Il Fatto Quotidiano et directeur éditorial des éditions Alegre. L’échange porte sur les moyens pour la gauche de la gauche de retrouver une capacité d’ancrage politique en Italie.

S.P. : Le gouvernement de Giorgia Meloni semble aujourd’hui affaibli sur le plan intérieur, après la défaite du référendum sur la réforme de la justice, mais aussi à l’international — tensions avec Donald Trump, défaite de Viktor Orbán en Hongrie, etc. Pourtant, Fratelli d’Italia reste le premier parti du pays et elle dirige le deuxième gouvernement le plus long de l’histoire de la République italienne. Comment expliquer ce paradoxe ?

S.C. : Ce paradoxe tient avant tout aux sondages électoraux, qu’il faudra donc évaluer correctement lors des élections elles-mêmes. La défaite du référendum [1] a marqué un tournant, car pour la première fois la solidité de Meloni — qui paraissait jusque-là incontestable — a été ébranlée, avec une participation inattendue. Cela ne signifie pas qu’elle perdra les prochaines élections, mais sa capacité à gouverner est désormais réellement sous tension. Les principaux dossiers du gouvernement sont complexes (guerre, respect des contraintes européennes de déficit, politique migratoire, politique industrielle), et les tensions au sein de la coalition de droite s’intensifient de jour en jour.

Meloni a certes construit une image de dirigeante compétente, avec un discours clair et direct, et une crédibilité qui n’a été fragilisée que récemment. Ce qu’elle fera lors de la dernière année de législature — les élections sont prévues en 2027 — sera décisif. À ce jour, toutefois, elle ne semble pas en mesure de prendre des décisions politiques capables d’améliorer réellement les conditions de vie des classes populaires et des plus pauvres.

S.P. : Quelle place occupe l’Italie dans le tournant autoritaire mondial observé depuis une quinzaine d’années ? Quelle est sa spécificité ?

S.C. : Il est regrettable que, pour un pays qui a inventé le fascisme, la spécificité du souverainisme italien réside dans sa capacité à récupérer, accumuler et relancer des cultures et des idées issues du fascisme italien. Cela est particulièrement visible sur la question migratoire, que cette droite lit à travers des notions comme le « remplacement ethnique », en réactivant des concepts tels que la « remigration », facilement traduisible par « déportation ». Le souverainisme italien — ou plutôt le populisme raciste de droite — ne parvient pas à se détacher de cet héritage ; au contraire, il s’en nourrit et l’utilise comme ciment idéologique.

La polémique autour de l’hégémonie culturelle en témoigne, avec les attaques constantes contre le monde intellectuel, le cinéma et les arts, visant à les réduire au silence — notamment par des coupes budgétaires — et à promouvoir des figures douteuses liées à la droite. L’affaire de la cheffe d’orchestre Beatrice Venezi — d’abord nommée puis écartée de La Fenice à Venise [2] — en est un exemple. Une autre spécificité, toujours dans cette continuité avec le fascisme, réside dans l’attaque permanente contre la Constitution, la Résistance et les valeurs de la Libération, autrement dit dans la volonté de réviser le pacte fondateur de la République. Une sorte de « guerre civile » — heureusement non armée — s’installe ainsi dans le pays à travers l’empoisonnement du climat politique, une dynamique qui remonte d’ailleurs à Silvio Berlusconi.

S.P. : On dit parfois que le gouvernement Meloni n’est finalement pas plus « illibéral » que celui d’Emmanuel Macron. A-t-on assisté, en Italie, à l’installation d’un système de plus en plus autoritaire ? Et si oui, sous quelles formes ?

S.C. : Une autre particularité du gouvernement Meloni est d’avoir réussi à combiner des idées autoritaires avec une ligne économique classiquement libérale. Sur le plan autoritaire, il suffit de rappeler que le gouvernement a adopté pas moins de quatre « paquets sécurité » — des lois d’urgence destinées à renforcer la répression, notamment contre les migrants et les mobilisations de jeunesse, offrant ainsi à son électorat le maximum en matière d’« ordre public ».

C’est aussi le gouvernement qui a instauré une voie judiciaire préférentielle pour les policiers poursuivis pour des faits commis lors de manifestations ou dans l’exercice de leurs fonctions ; qui a durci les conditions de vie en prison en laissant davantage de pouvoir aux surveillants ; qui a criminalisé les raves ; et qui a sanctionné les manifestations non autorisées par des amendes de plusieurs milliers d’euros, etc.

Parallèlement, c’est un gouvernement qui a satisfait les exigences de la Commission européenne en appliquant strictement le Pacte de stabilité, en cherchant un compromis avec le patronat via des aides publiques et des incitations, en attaquant en profondeur les politiques écologiques et en relançant les énergies fossiles, en réduisant les garanties sur les retraites, en supprimant le revenu de citoyenneté (reddito di cittadinanza) et en menant une offensive idéologique contre les syndicats, en particulier la CGIL (Confederazione Generale Italiana del Lavoro), accusée de faire grève le vendredi pour entretenir l’idée que les syndicats privilégieraient le non-travail plutôt que les droits des travailleurs.

S.P. : Vous avez écrit Si fa presto a dire sinistra , où vous identifiez trois gauches en Italie. Quels sont aujourd’hui, selon vous, les espaces occupés par la gauche ?

S.C. : Dans ce livre, j’ai mené une analyse historique de l’évolution de l’idée de gauche, en m’appuyant notamment sur Marco Revelli [4] et sur Les Gauches en France de la Révolution à nos jours de Georges Lefranc. Celui-ci montre que, dès la Révolution française, trois courants apparaissent : une gauche « libérale », attachée à la liberté contre l’Ancien Régime ; une gauche « démocratique », plus radicale, issue de la petite bourgeoisie jacobine, centrée sur l’égalité ; et enfin une gauche à tendance socialiste, encore embryonnaire, qui se cristallise autour de Babeuf et de la Conjuration des Égaux.

Cette tripartition, comprise non comme un schéma partisan mais comme des tendances historiques, reste pertinente aujourd’hui. La ligne libérale est incarnée par Matteo Renzi, hier à la tête du Parti démocrate et aujourd’hui dans une position de centre libéral ; la ligne démocratique peut être associée à Elly Schlein, mais aussi au Mouvement 5 Étoiles (M5S), dans une version radicale-démocratique, presque robespierreiste, au sein de l’alliance progressiste. Et, au-delà, existe une gauche à tendance socialiste, aujourd’hui en très grande difficulté en Italie.

S.P. : Dans ce cadre, comment interpréter ce que Perry Anderson a qualifié de « désastre » de la gauche italienne ?

S.C. : Si l’on parle de « désastre », il faut le réserver à la composante socialiste ou de classe, aujourd’hui à son niveau le plus bas. Elle ne peut pas être incarnée par l’Alleanza Verdi-Sinistra (AVS), simple agrégat électoral de petites formations identitaires, souvent enfermées dans des positions néo-campistes et incapables de se confronter à l’histoire et aux enjeux présents.

On peut débattre longuement pour savoir si ce désastre vient des choix suicidaires de Rifondazione Comunista entre 2005 et 2008, lorsqu’elle s’est liée au gouvernement de Romano Prodi, ou s’il trouve son origine — comme je le pense — dans la fin du Parti communiste italien (PCI) et dans l’héritage qu’il a laissé, sans qu’aucune de ses recompositions n’ait su en faire le bilan ni affronter sérieusement la nouvelle phase ouverte après 1989.

S.P. : Vous placez le M5S dans une gauche « radicale-démocratique ». Que recouvre cette notion ?

S.C. : Par « radical-démocratie », j’entends une orientation qui ne remet pas en cause le capitalisme mais cherche à renouer avec une tradition démocratique issue du libéralisme progressiste. Après sa phase initiale et son essor en 2018, le M5S — sous Giuseppe Conte — s’est positionné dans le camp progressiste en mettant en avant ses mesures sociales : revenu de citoyenneté, salaire minimum, rôle accru de l’État dans l’économie, taxation des grandes fortunes.

Sur l’immigration, il a profondément évolué, passant des discours de Luigi Di Maio sur les ONG qualifiées de « taxis de la mer » à une ligne aujourd’hui proche de la gauche réformiste, fondée sur l’accueil encadré et la gestion des flux migratoires. Cela le rapproche du Parti démocrate. Cette notion de radical-démocratie permet surtout de situer le M5S dans une cartographie plus cohérente des forces de gauche actuelles.

S.P. : Comment la « gauche de la gauche », selon l’expression de Bourdieu [5], peut-elle retrouver une capacité d’initiative dans un contexte dominé par la droite ?

S.C. : Deux axes sont nécessaires : des idées fortes et des pratiques innovantes. Par idées fortes, j’entends la capacité à assumer une critique radicale du capitalisme et à relancer la réflexion sur le socialisme, face à une droite qui recycle les pires héritages du XXe siècle.

Dans Jacobin Italia, notamment dans le numéro « Socialisme pour l’avenir », nous avons commencé ce travail, avec des contributions sur l’éco-socialisme, la reproduction sociale ou le socialisme « ici et maintenant ». L’enjeu écologique est central, car il impose des réponses urgentes.

Il faut aussi remettre au centre l’autogestion et la forme « Commune », en référence à la Commune de Paris de 1871 et aux analyses de Marx. Mais cela ne peut pas être une simple commémoration : il faut des idées capables de parler aux jeunes générations.

Enfin, il faut des forces sociales capables de porter cela.

S.P. : Quels ajustements cela implique-t-il ?

S.C. : La gauche radicale a longtemps cherché à imposer la « bonne ligne » aux organisations syndicales. Mais cela ne suffit pas. Il faut reconstruire une dimension de classe, fondée sur la confiance, la solidarité et l’articulation entre pratiques et idées.

Cela passe par la reconstruction de structures sociales concrètes, pas seulement par des batailles internes. D’où l’importance de ce que j’appelle le « mutualisme conflictuel » : des formes de solidarité — syndicales, coopératives, associatives — qui combinent entraide et conflictualité.

Ce ne sont pas des « îlots heureux », mais des réseaux capables de produire des résultats et de reconstruire une conscience de classe. Le mouvement des anciens travailleurs de GKN près de Florence [6] en est un exemple, avec leur projet d’autogestion industrielle. De même, la Global Sumud Flotilla peut être lue comme une forme de mutualisme conflictuel.

S.P. : Quel rôle jouent les jeunes générations mobilisées pour la Palestine ?

S.C. : Les grandes mobilisations de l’automne dernier ont profondément marqué la situation italienne. Des millions de personnes sont descendues dans la rue face à Gaza et à l’impunité israélienne. Cela a touché particulièrement les jeunes générations.

Cette mobilisation est avant tout morale, mais elle commence à comprendre les liens avec le système capitaliste et la crise écologique. Elle dépasse largement les capacités des organisations existantes, même si les syndicats ont joué un rôle important.

On ne sait pas encore si cette « génération Gaza » aura le même impact que celle du Vietnam. Les conditions ne sont plus les mêmes : il n’y a plus l’homogénéité idéologique ni la structure sociale d’autrefois. D’où une grande incertitude sur son devenir politique.

Notre rôle n’est pas de faire de la propagande, mais de proposer des formes d’engagement nouvelles.

S.P. : Quel rôle joue la bataille culturelle aujourd’hui ?

S.C. : Je ne suis plus rédacteur en chef adjoint de Il Fatto Quotidiano, mais je continue à y écrire et je suis très impliqué dans Jacobin Italia. Après une longue trajectoire militante, j’ai aussi consacré du temps à la recherche et à l’édition.

Aujourd’hui, il ne suffit plus de parler d’« intellectuel organique » au sens de Gramsci. Ce qu’il faut, ce sont des « idées organiques » : des cadres de pensée capables d’organiser le conflit social.

La question de l’hégémonie reste centrale : diffuser les bonnes idées au bon moment, utiliser les nouveaux outils, mais aussi prendre le temps de penser, d’écrire et de débattre.

La crise de la gauche de classe tient aussi à la disparition des journaux, des maisons d’édition et des lieux de production culturelle. C’est pourquoi l’existence d’initiatives comme Jacobin Italia ou les éditions Alegre constitue aujourd’hui une ressource précieuse dans un paysage profondément dégradé.

Publié le 20 mai 2026 sur Internation View Point.

 

المؤلف - Auteur·es

Stéfanie Prezioso

Stéfanie Prezioso est une historienne italo-suisse, professeure d'histoire contemporaine à la Faculté des sciences sociales et politiques de l'Université de Lausanne, et spécialiste du fascisme et de l'antifascisme au XXe siècle. Elle est membre du mouvement solidarités (Suisse) et a siégé au Conseil national suisse de décembre 2019 à décembre 2023 sur la liste Ensemble à Gauche.