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Pourquoi y a-t-il une recrudescence de l’antisémitisme ?

par Gilbert Achcar
Keir Starmer, Premier ministre du Royaume-Uni

Les deux dernières années ont vu un accroissement de l’antisémitisme : au-delà de l’augmentation générale des manifestations de racisme sous toutes ses formes, il y a eu une recrudescence spécifique d’attaques, parfois spectaculaires, visant des Juifs en tant que tels. Traiter ce problème nécessite de poser un diagnostic correct quant à la cause profonde du phénomène.

Il est indéniable que les deux dernières années ont vu un accroissement de l’antisémitisme : au-delà de l’augmentation générale des manifestations de racisme sous toutes ses formes, il y a eu une recrudescence spécifique d’attaques, parfois spectaculaires, visant des Juifs en tant que tels. Traiter ce problème nécessite de poser un diagnostic correct quant à la cause profonde du phénomène.

La multiplication des actes antisémites est évidemment corrélée à la séquence d’événements qui a commencé au Moyen-Orient avec l’attaque menée par le Hamas le 7 octobre 2023. Celle-ci marqua le début d’une offensive des plus brutales et meurtrières menées par les forces armées israéliennes dans la bande de Gaza : un bombardement intensif et indiscriminé de l’un des territoires les plus densément peuplés du monde, entraînant la destruction systématique de son tissu urbain, ainsi que des dizaines de milliers de morts directes, en plus d’un nombre encore inconnu de morts indirectes résultant du blocus, de la destruction des infrastructures sanitaires de Gaza, de la famine organisée et des conditions de vie très précaires sous des tentes.

Que l’on accepte ou non la qualification de cette terrible offensive comme génocide, le fait demeure qu’il s’agit d’un massacre épouvantable à une échelle gigantesque. De plus, il a eu la singularité d’être le premier massacre d’une telle ampleur à être télévisé, grâce à une couverture en direct par les chaînes qui ont pu continuer à diffuser depuis l’intérieur de l’enclave. Il est tout à fait compréhensible que cette hécatombe, perpétrée à un rythme intensif pendant deux ans sous les yeux du monde entier, ait déclenché une vague mondiale de manifestations pacifiques en solidarité avec les victimes palestiniennes – une vague dont Londres a été l’un des théâtres majeurs, sinon le plus important.

Face à ces faits – la guerre génocidaire menée par un État qui insiste pour se définir comme juif et prétendre parler au nom de tous les Juifs du monde, et les protestations contre cette hécatombe – il peut sembler superflu de se demander si c’est la première ou la seconde raison qui explique la recrudescence des actes antisémites. Les deux rabbins progressistes les plus chevronnés du Royaume-Uni ont été directs en reconnaissant ce qui devrait être évident pour toute personne honnête : la trajectoire d’extrême droite d’Israël, de plus en plus meurtrière, représente une « menace existentielle » pour le judaïsme. C’est un résultat contre lequel d’innombrables critiques juifs du sionisme ont mis en garde depuis avant même la fondation de l’État d’Israël. Hannah Arend avertissait en 1944 que l’entreprise sioniste en Palestine « mènera inévitablement à une nouvelle vague de haine des Juifs ». Beaucoup de critiques juifs du sionisme ont exprimé la crainte qu’un État né dans des conditions coloniales au détriment d’une population autochtone finisse par se comporter d’une manière qu’ils jugent « incompatible avec les valeurs juives », comme l’ont observé les deux rabbins progressistes britanniques.

Au lieu de ce diagnostic évident, le gouvernement Starmer, lui-même accusé de complicité dans le massacre israélien, tente d’instrumentaliser la montée de l’antisémitisme afin d’étouffer davantage la solidarité avec la Palestine et de gagner des points face à ses opposants politiques. Il a imputé l’accroissement de l’antisémitisme aux marches londoniennes en solidarité avec la Palestine – avec une interprétation très biaisée d’un slogan comme « mondialiser l’Intifada » – et a tenté d’exploiter la recrudescence des actes antisémites pour diffamer Zack Polanski aujourd’hui, de la même manière que Jeremy Corbyn a été diffamé hier,  avec l’étrangeté supplémentaire que le chef des Verts britanniques est lui-même juif.

La vacuité de ce prétexte devrait être évidente pour toute personne de bonne foi et avec une connaissance minimale des faits. Prenons par exemple le slogan incriminé : il fait évidemment référence à ce qui reste, et de loin, l’étape la plus importante dans la longue lutte des Palestiniens contre l’occupation de leur terre, c’est-à-dire l’impressionnant soulèvement populaire non violent qui atteignit son apogée en 1988 en Cisjordanie et à Gaza et conduisit à l’entrée du terme Intifada dans le vocabulaire international. Interpréter un appel à « mondialiser » ce soulèvement comme un cas d’antisémitisme n’est pas seulement confondre délibérément l’État israélien avec tous les Juifs du monde, mais revient même à les confondre avec l’occupation de terres par cet État en violation flagrante du droit international.

En fait, les diverses tentatives du gouvernement Starmer pour instrumentaliser l’antisémitisme sont elles-mêmes une incitation à l’antisémitisme. Elles sont si manifestement malhonnêtes – de la part d’un Premier ministre parmi les plus détestés de l’histoire britannique, avec la réputation accablante de n’être pas digne de confiance – qu’elles finissent par attiser des sentiments anti-juifs parmi des individus politiquement illettrés et stupides au point de prendre pour argent comptant la prétention d’Israël de parler au nom de tous les Juifs. Si le gouvernement Starmer voulait vraiment combattre l’antisémitisme, il commencerait par mettre fin à sa collaboration avec le gouvernement israélien et mettrait en lumière les innombrables Juifs britanniques progressistes qui, face au comportement meurtrier d’Israël, disent : pas en notre nom !

* Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025). 

Cet article est adapté de l'original arabe publié dans Al-Quds al-Arabi le 19 mai 2026.

 

المؤلف - Auteur·es

Gilbert Achcar

Gilbert Achcar est professeur d'études du développement et des relations internationales à la SOAS, Université de Londres. Il est l'auteur, entre autres, de : le Marxisme d'Ernest Mandel (dir.) (PUF, Actuel Marx, Paris 1999), l'Orient incandescent : le Moyen-Orient au miroir marxiste (éditions Page Deux, Lausanne 2003), le Choc des barbaries : terrorismes et désordre mondial (2002 ; 3e édition, Syllepse, Paris 2017), les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits (Sindbad, Actes Sud, Arles 2009), Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe (Sinbad, Actes Sud, Arles 2013), Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme (Sinbad, Actes Sud, Arles 2015), Symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe (Sinbad, Actes Sud, Arles 2017).