Il a fallu que le missile iranien frappe la ville israélienne de Dimona pour que nous nous souvenions (à nouveau) de l’incroyable histoire de Mordechai Vanunu. Et aussi, de la grande leçon qu’elle nous enseigne : il existe, même s’ils sont peu nombreux, des Juifs israéliens qui résistent à la barbarie de cet État israélien génocidaire, devenu une veritable machine à tuer et à detruire, perpétuant ainsi la longue tradition des luttes de la Diaspora juive pour la démocratie, la liberté des opprimés et le socialisme révolutionnaire et internationaliste. Une Diaspora qui peut se prévaloir, entre autres, d’un Einstein qui, dès 1948, mettait en garde en dénonçant comme « fasciste et terroriste » Menachem Begin, mentor et precurceur de Netanyahou1. Ou encore d'un Marek Edelman, seul chef survivant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, qui ne voulait avoir aucun lien avec l’État sioniste, déclarant que « pour moi, il n’y a de place ni pour un peuple élu, ni pour une terre promise. […] Quand on choisit de vivre parmi des millions d’Arabes, il faut se mélanger à eux et laisser l’assimilation et le métissage faire leur œuvre »2 Nous republions donc ci-dessous notre texte de 2006, lorsque Vanunu sortait de prison, et surtout celui que nous lui avions consacré au lointain 1988, lorsque le tribunal israélien l’avait condamné à une peine de 18 ans d’emprisonnement et d’isolement.
Mordechai Vanunu : un traître sublime
Exactement 18 ans après son incarcération et sans qu’il ne se soit vu accorder un seul jour (!) de remise de peine sur ses 18 ans d’emprisonnement, le « traître » et « espion » Mordechai Vanunu est sorti de sa prison israelienne. Alors, ce « grand enfermé » de notre siècle est-il enfin libre ? Ne soyons pas naïfs. L’incroyable vindicte de l’État israélien n’a pas et ne peut avoir de fin. Les interdictions, restrictions et menaces de nouvelles poursuites de toutes sortes pleuvent sur le « libre » Mordechai, comme si sa simple existence constituait la plus grande menace pour l’État sioniste.
Cette fois-ci, les différents Sharon et Peres, mais aussi ces compatriotes qui l’ont accueilli à la porte de la prison avec la banderole éloquente « kill Vanunu », ont raison de s’inquiéter. Vanunu ne baisse pas les bras, et cela ressemble déjà à un grand miracle. Il ne se contente pas de déclarer « fier de ce que j’ai fait ». Il va désormais encore plus loin : « il ne devrait pas y avoir d’État juif. Les Juifs et les Palestiniens devraient vivre où ils veulent ». Et pour qu’il n’y ait aucun doute, Mordechai, qui est entré en prison à 30 ans et en sort aujourd’hui à 50 ans, affirme son identité : « Je suis un défenseur du monde arabe » !
Il y a 16 ans, nous nous demandions qui était exactement ce Vanunu (voir le texte ci-dessous). Aujourd’hui, nous pouvons répondre à cette question, certains désormais de ne pas nous tromper. Oui, Vanunu est bel et bien un traître. L’un de ces rares et exceptionnels traîtres qui sauvent l’honneur de l’humanité à l’heure où il est minuit moins cinq sur l’horloge de l’Histoire. L’un des rares à choisir la voie la plus difficile, celle de la trahison de sa « race », de sa nation et de son État, afin de défendre, ne serait-ce que seul à contre-courant, des valeurs plus universelles telles que la solidarité, la justice ou la simple dignité humaine.
Tout cela, l’État sioniste le sait très bien et c’est pourquoi il le craint plus que tout autre chose. Et précisément parce que Mordechai Vanunu est un digne héritier de la longue tradition des « hérétiques » juifs Spinoza et Marx, Einstein et Luxemburg, Freud et Trotski, du socialiste Bund et des insurgés du ghetto de Varsovie, il doit disparaître sans laisser de trace derrière lui. Vain effort. Même si le chemin est encore long, même si les victoires du nationalisme barbare se multiplient, l’avenir – s’il existe – appartient à ceux qui choisissent d’aller à contre-courant pour rester fidèles à ce qui rend la vie digne d’être vécue. Traîtres de tous les pays, unissez-vous…

Le combat solitaire de Mordechai Vanunu
Peut-être que dans dix, vingt ou trente ans, il existera un prix international pour la paix qui portera le nom de Mordechai Vanunu. Peut-être alors que Vanunu sera un modèle pour son pays, Israël, et pour les jeunes élèves du monde entier. Peut-être même que les grands de cette époque rivaliseraient pour prononcer des platitudes sur la « stature morale » de Vanunu. Mais aujourd’hui, Vanunu n’est plus un héros. C’est un simple condamné, marqué du sceau de « traître » et d’« espion »…
Le 27 mars, les autorités israéliennes n’avaient pas seulement à faire face à la revolte palestinienne. Bien qu’elles aient opté, depuis longtemps, pour le secret absolu et la tactique de la feinte indifférence, elles devaient désormais essuyer le déluge de réactions internationales suite à la condamnation du technicien nucléaire Vanunu à 18 ans de prison. Pour le ministre des Affaires étrangères et membre de l'Internationale socialiste, M. Shimon Peres, Vanunu n'était qu'un traître qui « avait porté atteinte à la sécurité d'Israël » (déclaration de Peres devant le tribunal).
Cependant, l'implication de M. Peres dans l'affaire Vanunu ne se limite pas à cette déclaration laconique. M. Peres était Premier ministre d'Israël lorsqu'il a pris la décision d'ordonner l'enlèvement de Vanunu à Rome, quelques jours après ses révélations dans le Sunday Times de Londres. Comme toujours, l’opération des services secrets israéliens a été planifiée et menée à bien de manière impeccable. Il ne manquait d’ailleus que la blonde Mata Hari, qui a séduit le « traître » afin de l’attirer plus près des limiers du Mossad. Ensuite, l'envoi du « colis » à Tel-Aviv n'a été qu'une formalité… C'était en décembre 1986.
Mais pourquoi toute cette mobilisation et ce gigantesque scandale international ? Peut-être parce que l'ancien technicien de la centrale nucléaire de Dimona, dans le désert du Néguev, avait révélé au journal britannique qu'Israël était bel et bien la sixième puissance nucléaire mondiale ? Peut-être parce qu'il avait assuré à l'opinion publique mondiale qu'Israël possédait déjà au moins 100 ogives nucléaires ? Probablement pas, puisque tout cela était plus ou moins connu. En réalité, le crime de Vanunu était de donner le mauvais exemple. Dans un pays qui estime ne survivre que parce qu’il cultive consciemment l’idéologie du « bunker » encerclé, toute transgression ne peut qu’être réprimée sans pitié. Vanunu devait donc être puni pour l'exemple.

Les kidnappeurs d'État ne semblaient toutefois pas si sûrs de leurs arguments. À d'autres époques, le coupable de « haute trahison et de collaboration avec l’ennemi en temps de guerre » aurait fait l’objet d’un spectacle public et aurait été la cible de la célèbre hystérie chauvine de la foule. Dans le cas de Mordechai Vanunu, cependant, c’est exactement le contraire qui s’est produit. Secret, isolement, aucune communication avec le monde extérieur, et un procès à huis clos ! L'accusé pouvait en effet se transformer en accusateur.
Et bien sûr, c'est exactement ce qui s'est passé. En remerciant – par l’intermédiaire de son frère, également recherché par les services de sécurité israéliens pour avoir révélé des détails sur l’enlèvement de Mordechai – le comité qui lui a décerné en décembre dernier le prix alternatif du Nobel de la paix (le Right Livelihood Award), Vanunu déclare à propos des armes nucléaires : « Même si nous ne pouvons pas les arrêter, nous pouvons au moins en prendre connaissance, alerter le monde à leur sujet… et ainsi augmenter le nombre de personnes qui résistent. Notre rôle est d’être les prophètes en colère » !
Il ne faut toutefois pas croire que Vanunu ait pu s’exprimer librement ne serait-ce qu’une seule fois. Même ce discours officiel a été censuré par la censure militaire de son pays. Les extraits que nous citons sont ceux que les censeurs ont approuvés…
« Je suis maintenant en prison et je ne peux pas m’exprimer librement comme je le voudrais. Cependant, tout le monde sait ce que j’ai fait et quelles étaient mes intentions et mes objectifs. C’était une action positive et elle a partiellement réussi ». Et le seul message que Vanunu a réussi à faire sortir de sa prison depuis 18 mois se terminait ainsi :
« L'acceptation passive et la tolérance des armes nucléaires constituent le mal de la société actuelle. Les armes nucléaires sont des créations humaines. L'homme les a fabriquées, l'homme a créé ces moyens de destruction pour se suicider. « Mais l’homme peut changer d’avis »… « Je veux continuer à lutter contre la prolifération des armes nucléaires. Malgré l’emprisonnement et les épreuves, je suis sûr de moi et certain d’avoir agi comme il se doit » !
Naïf ? Un héros romantique qui, par malchance, vit à notre époque cynique ? Qui est donc Mordechai Vanunu ?
Si l’on en juge par les comités qui lui ont décerné le prix, que nous avons mentionné plus haut, le prix de la Fondation pour la paix basée au Danemark, Vanunu « incarne un exemple de courage personnel car il a suivi l' injonction de sa conscience dans son opposition morale aux armes nucléaires, et parce qu’il a révélé ce qui doit être considéré comme l’un des secrets les mieux gardés au monde – l’arsenal nucléaire israélien – sans tenir compte des grands dangers auxquels il allait devoir faire face » (extrait de l' exposé des motifs du deuxième prix international).
Si l'on en juge également par le contenu de l'appel en faveur de Vanunu signé par 12 lauréats du prix Nobel et 8 scientifiques de renom (L. Pauling, Carl Sagan, N. Tinbergen, Hans Bethe, W. Weisskopf, etc.), l'acte dont Vanunu est accusé « constitue un devoir moral que comprennent les scientifiques consciencieux du monde entier ». Et bien sûr, ce n’est pas un hasard si, parmi ces éminents scientifiques qui s’inclinent devant le « courage solitaire » du jeune technicien israélien, nous reconnaissons les noms de trois personnalités qui avaient cosigné avec Albert Einstein, en 1946, la déclaration dans laquelle était souligné pour la première fois le danger d’un holocauste nucléaire…
Et pourtant, Vanunu est emprisonné et en isolement, dans l’espoir (!) de retrouver sa liberté en… 2004, à condition bien sûr de faire preuve de bonne conduite, comme le lui a annoncé le président du tribunal. Quoi qu’il en soit, « Mordechai n’est pas désespéré. Il veut poursuivre son combat » (déclaration de son avocat immédiatement après sa condamnation).
Le « naïf » Vanunu est-il donc un romantique ? Mais alors, qui sont les réalistes ?
Publié dans le numéro de mai 1988 du magazine Tétarto. Traduit du grec par l’auteur.