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Pour une réponse progressiste à l’affaire epstein, la nécessité d’écouter les victimes

par Gaara
Plusieurs victimes de Jeffrey Epstein lors de l’audition de la ministre de la Justice Pam Bondi au Congrès étasunien. Cette dernière est accusée d’avoir étouffé l’affaire et protégé les criminels. Le victimes présentes à l’audience ont été invitées à lever leur main si elles n’avaient jamais été convoquées par le ministère pour témoigner. Washington, 11 février 2026

Contraint par un vote de la chambre des représentants en novembre 2025, le département de la justice étasunien a finalement publié le 30 janvier dernier 3 millions de documents relatifs à l’affaire Epstein comprenant 2000 vidéos et environ 180000 images. Cette masse de photos, mails et notes personnelles, certains caviardés, d’autres exposant brutalement les victimes, n’en a pas fini de secouer le champ politique et médiatique international. 

Pour rappel, le financier Jeffrey Epstein, déjà condamné en 2008 pour «sollicitation de mineure à des fins de prostitution», relâché après 12 mois d’emprisonnement aménagé, avait été à nouveau incarcéré en 2019 dans l’attente d’un nouveau procès et avait été retrouvé mort pendu dans sa cellule. 

L’affaire est depuis revenue régulièrement sur le devant de la scène, récupérée notamment par la sphère MAGA jusqu’à la révélation de liens potentiels entre Donald Trump et l’escroc new-yorkais rendant celui-ci plus frileux sur la déclassification promise des dossiers. 

Les récentes révélations, mettant en lumière l’étroite intrication entre crimes financiers, évasion fiscale, trafics d’influence en tout genre et crimes sexuels caractéristiques de cette affaire ont déjà fait couler beaucoup d’encre et fait tomber quelques têtes. Au milieu de cette tempête d’informations et d’analyses fusant de toute part, quelles leçons tirer de l’affaire Epstein pour notre camp politique? 

Le complotisme, les élites dégénérées et l’impunité des dominants

Un point intéressant est d’abord l’analyse des discours produits par le champ politique et médiatique sur cette séquence. On voit se dessiner deux tendances. 

La première, principalement issue des milieux journalistiques et libéraux s’inquiète du potentiel néfaste de la déclassification des dossiers Epstein pour le débat public et même pour la démocratie. La simple présence d’un nom pourrait faire office de preuve de culpabilité pour l’opinion publique. L’accès de toutes et tous aux documents bruts alimenterait donc un sentiment général du «tous pourris» et la baisse de confiance du peuple dans les institutions de la démocratie bourgeoise. Le réseau tentaculaire d’Epstein, exposé sans médiation, risquerait de galvaniser les réflexes complotistes voire antisémites de certaines catégories de la population, manifestement peu à même de réfléchir sans l’encadrement bienveillant d’une presse et d’une classe politique raisonnable et responsable. 

La deuxième, défendue notamment par la gauche, y compris radicale, en réponse à la première, se construit autour d’une analyse structurelle du phénomène Epstein comme matérialisation la plus violente et cataclysmique d’une bourgeoisie radicalisée, agissant en toute impunité. Le vaste réseau d’exploitation sexuelle et pédo-criminelle du financier est problématisé tantôt comme un outil visant à asseoir son influence tantôt comme la preuve d’une tendance presque naturelle d’une élite politico-économique à exploiter les corps jusqu’à la lie. En somme, si Epstein et consorts ont pu séquestrer et violer des milliers de femmes et d’enfants, c’est parce que leur statut social le leur permettait et que ça leur était utile pour la reproduction de leur classe. Si cette analyse n’est pas complétement erronée, elle présente deux faiblesses: 

  1. Elle sous-entend que l’appartenance au groupe des dominants produirait des individus spécifiquement enclins à la violence sexuelle et pédo-criminelle, contrairement aux autres groupes — entendez les classes populaires/dominées. Or, les violences sexuelles contre les personnes sexisées et les enfants structurent l’entier de la société. 
  2. Le point de vue des victimes est effacé du récit, obscurcissant une perspective réellement progressiste sur le volet violences sexuelles du dossier Epstein.

C’est pourtant le point de vue situé des victimes qui permet d’éclairer l’intrication entre les violences de classe et les violences sexuelles caractéristiques de cette affaire. 

Les milliers de victimes du réseau de Jeffrey Epstein se caractérisent par leur jeunesse – allant d’à peine 12–13 ans jusqu’à la vingtaine – et par leur vulnérabilité économique. Elles avaient souvent été victimes d’inceste et/ou de violences intra-familiales

La prédation comme stratégie, la précarité comme vulnérabilité

Jeffrey Epstein s’est appuyé sur une stratégie de recrutement qui exploitait ces spécificités. Lui et ses acolytes, notamment sa compagne Ghislaine Maxwell aujourd’hui incarcérée, ciblaient des jeunes filles/enfants précaires économiquement et socialement isolées. Iels leur faisaient miroiter un travail avec rémunération facile ou un soutien, économique pour leurs études; à leur carrière grâce à leur influence. Les cibles se retrouvaient piégées entre les mains de leur agresseur, parfois séquestrées sur son île ou dans l’une de ses nombreuses propriétés, sans échappatoire. 

Les victimes qui ont témoigné décrivent leur sentiment d’impuissance, de terreur et parfois simplement l’absence d’alternative économique pour assurer leur survie. Ces méthodes de prédation rappellent d’autres affaires, notamment celle de Jean-Marc Morandini, animateur vedette de CNews définitivement condamné pour corruption de mineur, qui utilisait son statut pour attirer des jeunes personnes désireuses de travailler dans l’audiovisuel. 

Si elle impressionne par son ampleur et sa violence, l’affaire Epstein n’est pas exceptionnelle dans les dynamiques structurelles qu’elle révèle, notamment l’intrication entre les violences de genre et la domination économique et sociale. Ces dynamiques ne sont pas uniquement l’apanage d’une élite ultradominante mais se retrouvent aussi sur les lieux de travail ou au sein de la cellule familiale. Dans ces espaces aussi, la précarité des victimes minimise leur possibilité de se défendre ou de fuir et renforce la domination et l’impunité des auteurs. Partout, l’usage de la violence agit comme une force structurante, permettant la mise au travail (productif ou reproductif) par un régime de terreur et d’aliénation.  

La culture de l’inceste, berceau de la domination

Un autre point commun retrouvé dans les témoignages des survivantes est leur exposition préalable à de l’inceste ou à des violences intra-­familiales. Elles décrivent avec finesse comment ces expériences traumatiques entrent en synergie avec les violences subies au sein du système Epstein. Comment ce terrain spécifique a participé à les fragiliser psychiquement, à normaliser les violences subies. Comment la réactivation traumatique les paralysait, les empêchait de fuir. Finalement certaines décrivent un milieu familial si violent que d’y retourner leur semblait impossible. En plus de mettre en lumière les mécanismes par lesquels l’inceste et les violences intra-familiales participent à la construction d’une vulnérabilité particulière aux violences sexuelles, ces témoignages sont révélateurs du fonctionnement de la culture de l’inceste. 

L’inceste peut être défini comme un acte de domination structurel et structurant pour la société. 

Structurel au sens où il est fréquent (une personne sur dix en France) et omniprésent sans distinction de classe sociale ou d’origine. Il s’inscrit dans le système économico-­politique particulier de la famille nucléaire, régi par un double système de domination de genre et d’âge. De domination de genre, car il est organisé autour du modèle de l’union hétérosexuelle donc de la domination de l’homme (cisgenre)/père. De l’âge car dans ce cadre, l’enfant, défini comme le produit de l’union biologique entre un homme (cis) et une femme (cis) est la propriété de ses parents, totalement soumis à leur autorité au sein du foyer. 

Structurant au sens où l’inceste fonctionne comme mécanisme d’apprentissage de la domination et de la violence de genre tant pour les auteurs que pour les victimes. Il est un vecteur et un produit de la domination patriarcale (entre autres). Le silence autours de l’inceste, sa banalisation voire sa normalisation font partie intégrante de l’ordre social qui a rendu possible l’existence du vaste réseau pédocriminel de Jeffrey Epstein. Les violences sexuelles faites aux enfants ne sont pas l’apanage de «malades» dont l’appartenance à une élite permettrait d’assouvir leurs pulsions en toute impunité. Elles traversent toutes les classes sociales, alimentant la perpétuation de rapports de domination au sein d’une société fondée sur ce principe. 

Violence capitaliste, violence de genre: tenir la ligne

Écouter les victimes, partir de leur vécu donne à voir la consubstantialité des rapports de domination patriarcaux et capitalistes, au sens où ils se co-construisent et se recomposent mutuellement. Une perspective politique réellement émancipatrice sur l’affaire Epstein doit donc dépasser l’écueil du «classe contre classe». 

Il s’agit premièrement de requalifier l’usage des violences sexistes et sexuelles comme un outil de terreur et de coercition privilégié du capitalisme dans l’exploitation des travailleureuses sexisées. Puis d’inscrire ces violences dans un système plus large, fondé sur l’apprentissage de la violence de genre et de la domination au sein de la famille nucléaire. En somme, les violences sexuelles et de genre au sein de la famille participent d’une préparation et d’une disciplinarisation des corps et des esprits à la violence et la domination patriarcale et capitaliste. Ces outils sont ensuite utilisés pour maintenir ces corps au travail dans la sphère productive et reproductive. Et si elles se manifestent dans tous les secteurs de la société, les conséquences matérielles de ces dynamiques varient selon leur imbrication avec d’autres rapports de domination. 

Nous ne pouvons faire l’économie de nous confronter à l’impact de ce système sur notre camp social et d’y opposer uniquement la perspective du renversement des puissants comme Epstein. Nous devons nous attaquer à bras le corps aux racines des violences sexuelles faites aux personnes sexisées et aux enfants y compris dans notre camp politique. Il s’agit d’un enjeu politique et stratégique majeur pour les luttes à venir et l’émancipation collective. 

Publié le 7 mars 2026 par solidaritéS, paru dans le n°461