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Népal, printemps 2026 : la génération Z à l’épreuve du pouvoir

par Pierre Rousset, Adam Novak
Balendra Shah (à droite) prêtant serment en tant que Premier ministre le 27 mars 2026. © Office Of The President — President Nepal Gallery Link, CC BY 4.0

Les élections législatives népalaises du 5 mars 2026 ont produit un résultat sans équivalent depuis 1959 : le Rastriya Swatantra Party (RSP, Parti national indépendant), formation populiste centriste, remporte 182 des 275 sièges et 47,8 % des voix proportionnelles, à deux sièges de la supermajorité constitutionnelle. Les deux principaux partis de la gauche népalaise — le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) [CPN-UML] de K. P. Sharma Oli, et le Parti communiste du Népal [NCP] de Prachanda — subissent leurs pires défaites historiques, réunissant moins de 10 % des sièges. Oli est battu dans sa propre circonscription par Balendra Shah. Le Parti du Congrès népalais [NC], centre-gauche, n’obtient que 38 sièges.

Trois semaines plus tard, Oli et l’ancien ministre de l’Intérieur Ramesh Lekhak (NC) sont arrêtés pour négligence criminelle dans la répression du soulèvement de jeunesse de septembre 2025, qui avait fait 76 mort·es et renversé le gouvernement. Libérés sous conditions le 9 avril sur ordre de la Cour suprême, aucun n’a à ce jour été formellement inculpé.

Cette séquence reconfigure l’ordre politique népalais sans lever ses contradictions. Le nouveau pouvoir RSP, porté par la génération Z, est contraint par une chambre haute qu’il ne contrôle pas et porte des ambitions constitutionnelles qu’il ne peut imposer seul. L’exigence de redevabilité issue du mouvement de septembre entre en tension avec les questions de procédure. La gauche népalaise, surtout, affronte un effondrement qui n’est pas d’abord électoral mais idéologique : vingt ans de faillite à traduire en politiques publiques les promesses de transformation qu’elle avait portées.

Le verdict des urnes

Les élections législatives du 5 mars 2026, anticipées à la suite du renversement du gouvernement Oli, ont confirmé dans les urnes ce qui s’était exprimé dans la rue : un rejet massif de l’ancien pouvoir. Le RSP, mouvement anti-establishment et nationaliste, a remporté 182 des 275 sièges de la Chambre des représentant·es — le meilleur résultat d’une formation politique népalaise depuis les premières élections démocratiques de 1959.

Les grands perdants sont les deux principaux partis communistes (ex-Maoistes). Le CPN-UML d’Oli n’obtient que 13,4 % des voix et 25 sièges ; Oli est battu dans sa propre circonscription de Jhapa-5, bastion historique de l’UML, avec 49 614 voix d’écart (68 348 voix contre 18 734), record absolu de l’histoire parlementaire népalaise. Le NCP de Prachanda, issu d’une fusion de novembre 2025 de plusieurs formations communistes, recueille 7,5 % des voix et 17 sièges. Le NC, centre-gauche, arrive en deuxième position avec 19,1 % et 38 sièges — son président Gagan Thapa figure parmi les battus.

Deux formations nouvelles s’imposent : le Shram Sanskriti Party (SSP, Parti de la culture du travail) de Harka Sampang Rai, fondé dans les jours suivant le soulèvement, obtient 7 sièges avec 3,56 % des voix — dont les trois sièges de la province de Koshi, enlevés au CPN-UML sur son bastion historique des collines orientales ; le Rastriya Prajatantra Party (RPP, Parti national démocratique), monarchiste et hindou-nationaliste, en obtient 5 avec 3,05 %.

Le système électoral népalais — La Chambre des représentant·es compte 275 sièges, élus selon un système mixte parallèle. 165 député·es sont élu·es au scrutin uninominal majoritaire à un tour, dans autant de circonscriptions ; 110 le sont au scrutin proportionnel de liste fermée, sur la base d’une circonscription nationale unique, avec un seuil de 3 % des suffrages exprimés et une attribution à la méthode Sainte-Laguë. Les listes proportionnelles doivent respecter des quotas pour les femmes (un tiers minimum des élu·es par parti), les Dalits, les Janajatis (peuples autochtones), les Madheshis, les Tharus, les Musulmans et les habitant·es des régions reculées. L’Assemblée nationale, chambre haute permanente de 59 membres élue au suffrage indirect et renouvelable par tiers, n’était pas renouvelée lors du scrutin du 5 mars ; les assemblées provinciales non plus.

Les partis historiques se sont laissé coopter et corrompre depuis la fin de la lutte armée, en 2006. Depuis 2008, le Népal a connu treize gouvernements, les mêmes figures — Oli, Prachanda, Deuba — se succédant au pouvoir sans jamais mener de réformes de fond. 1 Le fédéralisme, promis aux minorités ethniques, aux Madheshis des plaines du sud et aux peuples autochtones, est resté lettre morte : depuis 2015, aucun gouvernement n’a transféré aux provinces les pouvoirs prévus par la Constitution, en particulier le contrôle de la police et des administrations provinciales. Les maoïstes, qui avaient fait du fédéralisme un étendard de leur lutte armée, ont activement contribué à le vider de sa substance une fois au gouvernement. 2

Ce verdict électoral est l’écho d’une insurrection populaire. Des années de frustration accumulée — corruption endémique, népotisme, chômage des jeunes, absence de redevabilité — avaient atteint un point de rupture. La campagne virale NepoBabies avait publiquement exposé le train de vie luxueux des enfants de l’élite politique, mis en regard du sort de jeunes Népalais·es contraint·es d’émigrer faute de perspectives. C’est dans ce contexte que, le 4 septembre 2025, le gouvernement Oli a interdit vingt-six plateformes de réseaux sociaux. Ce fut la goutte d’eau. 3

Sans direction formelle, le mouvement s’est organisé via Discord après le blocage des plateformes officielles. Il a provoqué une explosion violente : bâtiments publics et résidences de dirigeants incendiés, au moins 76 mort·es. 4 La violence policière a frappé de façon disproportionnée les Dalits, les Madheshis et les jeunes des classes populaires. Le Népal devient ainsi le troisième pays d’Asie du Sud, après le Sri Lanka (2022) et le Bangladesh (2024), à voir son gouvernement renversé par un mouvement de jeunesse. 5

Shah, le RSP et les contraintes institutionnelles

Balendra Shah (Balen), 35 ans, a été nommé Premier ministre le 27 mars 2026 — le plus jeune de l’histoire parlementaire du Népal. Rappeur très populaire parmi la jeunesse et les milieux défavorisés, ingénieur structurel de formation, il avait percé en 2022 en remportant la mairie de Katmandou en candidat indépendant. Soutien du mouvement de septembre, il a rejoint le RSP en janvier 2026 comme candidat à la tête du gouvernement.

Le programme du RSP contient des engagements significatifs : amendements constitutionnels répondant à certaines revendications des mouvements madheshis et janajatis, réformes portées par la Gen-Z, transition vers un exécutif élu au suffrage direct. Ces promesses ont joué un rôle dans la victoire ; leur mise en œuvre est loin d’être acquise. Shah est un nationaliste affirmé, sans expérience de la négociation avec des interlocuteurs politiques hors de la capitale. Sa formation, centrée sur les milieux urbains et la jeunesse instruite, a peu de racines dans les communautés rurales, les Teraï madheshis ou les peuples autochtones des régions périphériques. Le RSP lui-même est traversé par une rivalité de fond entre Shah et le président du parti, Rabi Lamichhane, dont les démêlés judiciaires — détournement de fonds de coopératives, questions de citoyenneté — restent non résolus.

Surtout, le RSP ne gouvernera pas seul. La Chambre des représentant·es est renouvelée, mais pas l’Assemblée nationale, où le NC et le CPN-UML disposent ensemble d’une majorité des deux tiers. Chaque texte législatif doit être adopté par les deux chambres. Les réformes constitutionnelles les plus ambitieuses du programme RSP — notamment le passage à un exécutif élu au suffrage direct — supposent une majorité des deux tiers à la Chambre basse, que le RSP frôle sans atteindre, et un accord avec une chambre haute où il est absent. La recomposition institutionnelle complète reste à venir.

À ces contraintes internes s’ajoutent des pressions externes. Le Népal se trouve sous les pressions croisées de l’Inde, des États-Unis et de la Chine. Pékin, qui avait traditionnellement compté sur les partis communistes népalais comme interlocuteurs privilégiés, voit ces formations durablement affaiblies ; le RSP a par ailleurs retiré de son programme le projet du parc industriel de Damak, soutenu par la Chine. Le nouveau gouvernement hérite d’un jeu régional qu’il n’a pas l’expérience de maîtriser.

L’arrestation d’Oli

Dès sa première réunion, le 27 mars, le cabinet Shah a voté la mise en œuvre des recommandations de la commission d’enquête de haut niveau. Aux premières heures du 28 mars, la police a procédé à l’arrestation d’Oli à sa résidence de Bhaktapur, et à celle de Ramesh Lekhak. 6

La commission n’a pas établi qu’Oli avait ordonné aux forces de sécurité d’ouvrir le feu ; elle a retenu, en revanche, que ni Oli ni Lekhak n’avaient pris la moindre mesure pour faire cesser les tirs qui ont tué 19 manifestant·es lors de la seule journée du 8 septembre 2025, et que leurs déclarations ultérieures d’ignorance des faits relevaient d’une négligence criminelle. Les charges retenues, de mort causée par imprudence ou négligence, sont passibles de trois à dix ans de prison. 7

Le lien opérationnel entre le soulèvement et les arrestations prend corps dans une seule figure. Sudan Gurung, 38 ans, fondateur de Hami Nepal (Nous, le Népal) — la plateforme civique dont les serveurs Discord avaient structuré l’auto-organisation de septembre 2025 — a été nommé ministre de l’Intérieur le jour même de la prestation de serment de Shah. Ancien DJ reconverti à l’activisme humanitaire après le séisme de 2015, Gurung avait négocié directement avec le chef de l’armée le choix de la Première ministre intérimaire Sushila Karki. Élu député de Gorkha-1 avec 29 896 voix, il a reçu le portefeuille le plus sensible du cabinet. 8 Gurung a annoncé les arrestations sur les réseaux sociaux : « Nul n’est au-dessus de la loi. Ce n’est pas une vengeance — c’est seulement le début de la justice. »

Oli, 74 ans, deux fois greffé du rein et souffrant de problèmes cardiaques, a été transféré à l’hôpital peu après son arrestation. Après treize jours de détention, la Cour suprême a ordonné sa libération le 9 avril, estimant que sa détention n’était plus nécessaire à l’enquête et que son état de santé appelait une résolution rapide. 9 Oli et Lekhak ont été libérés sous condition de comparution. Aucun n’a, à ce jour, été formellement inculpé ; tous deux contestent toute responsabilité. L’enquête demeure ouverte.

La gauche en déroute et les enjeux ouverts

La réaction du CPN-UML a été immédiate : dénonciation des détentions comme vendetta politique, appel à des mobilisations échelonnées. L’écart entre le programme annoncé et la mobilisation effective a toutefois été patent : dès le lendemain des arrestations, la participation à Katmandou s’était réduite à environ 200 personnes, les principaux dirigeants restant absents de la rue. 10 La direction du NC a maintenu une ambivalence calculée — qualifiant le rapport Karki de « unilatéral » sans pour autant rallier la rue — tandis que le NCP n’a engagé aucune action.

Une voix distincte à gauche est venue de Harka Sampang Rai, président du SSP. Ancien maire de Dharan, fils d’un ancien Gurkha engagé dans l’armée britannique, Sampang appartient à la communauté autochtone rai de l’est du Népal. Il a bâti le SSP sur un programme combinant culture du travail, politique anticorruption et représentation proportionnelle des nationalités autochtones, des Madheshis, des Dalits et des Musulmans. Il a qualifié les arrestations de « représailles politiques » et appelé l’État à poursuivre avec une égale rigueur celles et ceux qui avaient incendié le Singha Durbar, le Parlement et la Cour suprême — non pas seulement celles et ceux qui avaient ordonné la répression. Cette position — ni défense d’Oli, ni validation du cadrage gouvernemental — pointait un espace politique que les vieilles formations de gauche n’ont pas occupé : une exigence de redevabilité non-partisane, appliquée de part et d’autre du clivage.

Pour les familles des victimes de septembre, les arrestations ont eu une portée d’une tout autre nature : celle d’une rupture, longtemps attendue, dans une tradition d’impunité. La répression prolongeait un bilan cumulé de carences — torture en garde à vue, discriminations persistantes contre les Dalits et les communautés marginalisées, commissions de justice transitionnelle contestées par les organisations de victimes. 11

L’économie népalaise reste très dépendante des transferts de fonds de la diaspora — environ un tiers du PIB ; la frustration qui a alimenté la révolte n’était pas celle d’un effondrement macroéconomique, mais celle de la corruption, des inégalités de distribution et du verrouillage des opportunités pour une jeunesse nombreuse et connectée. L’arrestation d’Oli est l’épisode le plus spectaculaire d’une crise qui la précède largement. Le SSP, né quatre mois avant le scrutin, a devancé les deux grandes formations communistes dans la province de Koshi — sur leur propre terrain historique.

Les partis de gauche népalais — incapables d’articuler des positions claires sur la propriété des moyens de production, la dépendance aux transferts de fonds ou l’exclusion structurelle des communautés autochtones et dalites — ne pouvaient pas canaliser la colère populaire de septembre. Ils en sont devenus les cibles. La révolte ne portait aucune bannière idéologique, et lorsque la formation nouvelle qui en est issue a emporté le pouvoir puis fait arrêter la figure la plus éminente de la gauche, elle l’a fait avec une large approbation populaire. Ce qui reste de la gauche organisée népalaise doit affronter une question fondamentale : pourquoi, lorsque les Népalais·es se sont soulevé·es contre un ordre injuste, se sont-ils et elles tourné·es vers un rappeur, un ancien DJ et un parti né des décombres — plutôt que vers les partis qui prétendent depuis des décennies les représenter.

Le verdict n’est pas l’affaire d’un cycle électoral. Il est le solde — provisoire — d’une faillite de vingt ans de la gauche à tenir ce qu’elle avait promis.

Publié le 17 avril 2026 par ESSF