L’un des éléments qu’il faut retenir avec le plus d’attention concernant le positionnement de Bernard Hayot dans la société martiniquaise, nous vient d’un « ministre de la République », Yves Jégo. Ce qu’il révèle ne surprendra que les naïfs, mais le pesant d’or de l’information, c’est justement qu’elle nous vient d’un homme politique que l’on pourrait difficilement considérer comme un gauchiste échevelé.
Yves Jégo était ministre des Colonies pendant le mouvement de 2009. Il accuse les Békés de l’avoir fait évincer et lâche la bombe : « Bernard Hayot me reprochait de vouloir négocier, au lieu de taper ». Les fusillés de la grève de février 1900 au François ont probablement perdu la force de se retourner dans leurs tombes, mais toute l’histoire des grèves du passé nous a enseigné ce que signifie le verbe « taper » dans cette version-là du « dialogue social ». Ainsi donc, monsieur voulait taper. Plus exactement, il voulait que l’État colonial, obéissant en bon fondé de pouvoir à son donneur d’ordre, tape, sans doute dans le mille, pour rétablir la paix sociale. Voilà qui plante le décor !
Un autre élément historique nous servira à compléter notre introduction. Il nous renvoie aux années 40 de l’après seconde guerre mondiale au siècle dernier, quand Léopold Bissol, le secrétaire fédéral du parti communiste avec le slogan des
« 10 familles », caractérisait la domination économique sans partage des Békés sur notre pays
La comparaison avec aujourd’hui permet de bien mettre en exergue la place dominante prise par la locomotive d’une seule de ces familles : Bernard Hayot. Cette évolution permet de rappeler une loi du capitalisme que beaucoup de gens cherchent à masquer. Le propre d’une économie basée sur le profit, c’est que la « concurrence libre et non faussée » conduit inexorablement à son contraire : le monopole du plus fort, libre comme un manicou libre dans un poulailler. Donc, la famille Hayot a tout pris, ou presque. La « belle aventure industrielle », qui fut d’abord agricole et demeure plutôt commerciale, a abouti à une position dominante dont le chef incontesté est Bernard Hayot, tête de proue de l’ogre GBH, à la fois décoré par l’État et dénoncé par le gouvernement.
L’homme a bien vite compris qu’un tel pouvoir économique se devait de fabriquer du consentement puisque, contrairement à des affirmations un peu sommaires, nous ne sommes plus au temps de l’esclavage où ce consentement pouvait être le fruit du seul acharnement des missionnaires catholiques.
Alors le groupe fait dans le mécénat patrimonial et culturel, dans l’universitaire, dans le sponsoring (sportif, événementiel…), et ne se prive pas de travailler à la construction de complicités politiques toujours très utiles dans le tableau de chasse. À ce niveau, les rumeurs circulent facilement et il serait bon que les propagateurs/trices s’inspirent de la fameuse formule : « si vous savez quelque chose de précis, dites-le ou taisez-vous ». Nous pouvons déjà livrer quelques témoignages amusants. Tel patron se voit interpellé par un Bernard indigné : « Comment ! tu es de gauche ? ». Telle élue patriote se félicitant du succès œcuménique d’une grand-messe du Gran Sanblé : « j’étais assise à côté de Bernard Hayot ! » Cette proximité physique lors d’un grand forum économico-philosophico-politique sous le haut patronage d’Alfred Marie-Jeanne n’est en soi une preuve de rien, mais nous rappelle le regret maintes fois affiché par Alfred Marie-Jeanne lui-même : celui que les Békés qui avaient le pays en mains, n’en aient rien fait.
Aimé Césaire lui-même, a bien planté l’« arbre de la solidarité » à l’habitation Clément, pour la plus grande satisfaction de son entourage, et la fierté proclamée de son hôte qui enregistrait ainsi son plus beau coup médiatique. Édouard Glissant n’est plus là pour évoquer au moins un souvenir personnel.
Encore une fois, le propos ici n’est pas de mettre en accusation quiconque, mais de souligner l’épaisseur d’un problème, la complexité de sa dimension, du fait même de l’activité de GBH pour orner sa domination économique, des fleurs d’une implication bien plus large dans la vie sociale et politique.
L’attitude du monde politique martiniquais par rapport à cette question n’est évidemment pas sans intérêt pour la réflexion et l’action du mouvement martiniquais pour l’émancipation.
Les bons soins de Bernard Hayot
Les menus frais (à son niveau !) que Bernard Hayot accepte de prendre en charge afin de soigner son image de marque, ont certes un effet sur les couches les moins lucides de la population.
On entendra dire, dans ces milieux, que GBH « donne du travail aux Martiniquais », au lieu d’entendre que ce sont ces derniers en question qui lui vendent, à vil prix, leur force de travail.
On croisera des gens très reconnaissants parce que le multimillionnaire aura permis de voir une exposition d’artistes caribéens dans son espace dédié, en s’appuyant largement sur les cadeaux fiscaux de l’État.
Mais la naïveté n’est pas générale, et la résistance à la domination békée a des sources profondes. Elle a en fait, toujours existé, contrairement aux croyances de personnes la faisant remonter à leur propre apparition sur la scène.
Aujourd’hui, le groupe phare est confronté à la rançon de sa gloire. Tandis que ses salariés luttent pied à pied pour arracher de maigres augmentations, des militant·es lancent des opérations de boycott dénonçant le scandale du chlordécone, dans lequel le frère Yves Hayot a joué un rôle avéré (et avoué !) sans que cela ait posé un problème à son commerçant de frère. D’autres s’y reprennent dans le cadre de lutte contre la vie chère. Des collectifs s’impliquent non sans efficacité, dans une mise en cause judiciaire des contournements des lois régissant la concurrence.
Le double langage de l’État est quant à lui fort éloquent : tandis que Manuel Valls, le ministre des Colonies d’ailleurs prestement débarqué, dénonce la position dominante asphyxiante de GBH, Macron reçoit en grande pompe, Bernard Hayot au palais de l’Élysée, en compagnie d’une trentaine deproches congénères. Le fondateur du groupe mis en cause par la contestation de la cherté de la vie, esten effet élevé à la rare dignité de Grand officier de la légion d’honneur, en raison des services éminents rendus à la nation. Geste très justement perçu comme un véritable bras d’honneur aux contestataires.
D’autres encore constatent qu’il devrait être une cible de choix dans les opérations de boycott pour le rôle que ses magasins Carrefour jouent dans le commerce avec l’État voyou sioniste.
Toutes ces mises en cause du lobby sont légitimes et complémentaires. Il reste qu’il conviendrait de réfléchir à l’efficacité la plus grande dans ce combat.
Quelle politique alternative aux lobby colonial
La question du positionnement face au lobby béké traverse toute notre histoire. Impossible de réfléchir aux inégalités qui déchirent notre société ou à l’héritage colonial qui nous plombe, sans buter sur cette question. Au-delà des actions symboliques (…ou des actions sur les symboles !), visant à résoudre les graves problèmes de l’heure (vie chère, chômage, délabrement social, dépendance alimentaire, économie extravertie…), il faut une remise en cause de la domination de la caste.
La lutte sur le terrain syndical pour les salaires et pour l’emploi, est la façon la plus élémentaire d’attaquer les inégalités et la misère sociale. Aux revendications traditionnelles en la matière, nous proposons d’ajouter celle du contrôle ouvrier sur la production et la distribution, et celle de la centrale publique d’achat.
L’efficacité d’une centrale publique d’achat dépend de sa capacité à conquérir le monopole dans les domaines vitaux pour la population. Les moyens politiques, institutionnels sont à ce niveau indispensables. Nous éviterons donc de semer l’illusion de pouvoir tenir tête aux mastodontes aux mille connexions et aux complicités établies de longue date, par la seule vertu de la pseudo « concurrence libre et non faussée ». La centrale publique d’achat est un instrument de combat contre la toute-puissance des lobbies dominants. Le contrôle ouvrier est le complément garantissant son efficacité. Les modalités de ce contrôle, sa combinaison avec une forme appropriée d’exercice de la vigilance citoyenne, sont affaire d’imagination des acteurs sociaux, d’étude concrète du terrain et de rapports de forces.
Déjà, en considérant l’atout stratégique que constitue l’éparpillement géographique du groupe tentaculaire, on aura compris que les escarmouches dispersées dans l’espace comme dans le temps, ont toute chance de se solder par l’échec et le découragement. Non moins importante, en dépit de rares et fugaces fausses notes, est la collusion provocatrice entre le Capital et la puissance publique, affichée au plus sommet de l’État.
La frégate qui plane sur l’immensité disséminée de son vivier, n’aura guère de souci à se faire, tant que les victimes de l’exploitation et de la vie chère ne tireront les conséquences adéquates de ces réalités, et bien d’autres encore.
Ce qui est certain, c’est que cette démarche permettra de sortir de la coexistence sans fin de revendications immédiates limitées et de discours maximalistes purement verbaux. Il est temps d’oser penser et d’oser mettre en œuvre des mesures à la hauteur des urgences sociales que chacun reconnaît sans toujours agir en conséquence.
Publié en plusieurs parties dans Révolution socialiste n°427, 428 et 431 (29 décembre 2025, 5 janvier 2026 et 26 janvier 2026)