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« Ma famille est en sécurité » : la chasse aux LGBTI+ du régime turc

par Uraz Aydin
Marche des fiertés en 2011. © Jordy91 / CC BY-SA 3.0

Une nouvelle étape a été franchie dans la répression homophobe du régime d’Erdoğan le dimanche 13 septembre. Les forces de police ont lancé une vaste opération contre des organisations et des militant·es LGBTI+, ainsi que des associations de lutte contre le VIH/Sida. Des perquisitions ont été menées notamment à Istanbul, Ankara et Izmir. Le ministère de la Justice affirme que l’opération, baptisée « Ma famille est en sécurité », concerne au total 162 personnes, neuf associations et treize établissements dans quinze provinces.

Des dizaines de sites internet et de comptes sur les réseaux sociaux ont également été bloqués. La vague de censure s'étend progressivement à des sites d'informations et d'association de défenses des droits humains.  Dans son communiqué, le ministre de la Justice Akın Gürlek assimile explicitement certaines organisations à des associations « faisant la promotion des LGBT et de l’immoralité » et affirme que l’État ne tolérera aucune structure qui « vise nos enfants, nos jeunes et nos familles ».

Criminaliser l’existence et l’organisation des personnes LGBTI+

Le fait que diverses associations aient bénéficié de financements de l’Union européenne est également mis en avant dans les enquêtes et repris dans la presse inféodée au régime comme un fait criminel. Yıldız Tar, à la tête de la rédaction de Kaos GL, dénonce une tentative de criminalisation de l’existence même des personnes LGBTI+1. Tar rappelle que « toutes les associations LGBTI+ de ce pays sont enregistrées, travaillent légalement et sont contrôlées plusieurs fois par an par le ministère de l’Intérieur. Parmi les principaux bénéficiaires des fonds de l’Union européenne et des Nations unies figurent également des institutions publiques, des ministères ainsi que des fondations proches du pouvoir, comme la TÜGVA. Dans ce cas, est-ce nous qui devenons les criminels ? »

Tar souligne que les personnes LGBTI+ s’organisent avant tout pour se protéger de la violence et des discriminations : « Les personnes LGBTI+ s’organisent simplement pour ne pas être tuées. Elles s’organisent simplement pour pouvoir être traitées comme des êtres humains. Et ensuite, vous affirmez que cela constitue un crime ».

Jusqu’en 2025, la répression contre les LGBTI+ en Turquie prenait principalement la forme d’interdictions des Marches des fiertés, d’attaques policières contre les rassemblements et les lieux communautaires, accompagnées périodiquement de déclarations humiliantes au plus haut niveau de l’État. Un tournant qualitatif s’opère cependant avec la proclamation de 2025 comme « Année de la famille ». Les personnes LGBTI+ ne sont plus seulement présentées comme contraires aux valeurs conservatrices, mais comme une menace organisée contre la famille, la jeunesse, la démographie et la société elle-même. Recep Tayyip Erdoğan parle de « perversion LGBT », de « courants déviants » qui « empoisonnent » les nouvelles générations et affirme que la famille serait soumise à des « attaques de nouvelle génération ». Il a également déclaré que ces courants « dynamitaient l’institution familiale ».

 

Cette rhétorique s’est accompagnée d’une tentative de traduction dans le droit pénal. Un projet de réforme divulgué en 2025 prévoyait jusqu’à trois ans de prison pour les comportements jugés « contraires au sexe biologique de naissance et à la morale publique », mais également pour le fait de les « encourager, louer ou promouvoir ». La participation à une cérémonie de fiançailles ou de mariage entre personnes du même sexe pouvait être punie de quatre ans de prison. Le projet durcissait aussi considérablement les conditions de transition de genre et prévoyait des peines pouvant aller jusqu’à sept ans de prison pour les professionnel·les de santé ne respectant pas les nouvelles restrictions et jusqu’à trois ans pour les personnes trans elles-mêmes.

Ce texte, divulgué à l’automne 2025, n’a finalement jamais été soumis au Parlement après les fortes réactions des organisations de la société civile en Turquie et à l’étranger. Des dispositions très similaires ont néanmoins refait surface en juin 2026 dans les travaux préparatoires du 12e « paquet judiciaire ». À la suite d’une nouvelle mobilisation des organisations féministes et LGBTI+ et de nombreuses organisations de défense des droits, ces articles ont de nouveau été retirés du paquet avant son dépôt au Parlement. Ils n’ont donc pas été adoptés, mais leur réapparition à plusieurs reprises montre que le gouvernement n’a nullement abandonné cette orientation.

Une offensive appelée à durer

Depuis 2026, cette offensive s’inscrit désormais dans une politique de long terme. Le gouvernement a proclamé la période 2026-2035 « Décennie de la famille et de la population ». Le texte présidentiel officiel dénonce notamment les courants de « dégenrisation » qui, sous couvert de droits humains et de libertés individuelles, menaceraient la famille, les générations ainsi que les « valeurs nationales et spirituelles ». L’opération du 13 septembre, directement présentée par le ministre de la Justice comme une mise en œuvre de cette stratégie décennale, montre que cette orientation débouche déjà sur une intensification de la répression.

Face à cette offensive, qui n’est certes pas limitée au régime islamo-nationaliste d’Erdoğan mais reflète l’orientation idéologique patriarcale et homophobe de quasiment tout le spectre néofasciste international, la défense des personnes LGBTI+ ne peut rester isolée. Elle exige l’unité des forces progressistes, démocratiques, féministes, syndicales et révolutionnaires de Turquie contre cette criminalisation. La solidarité internationale demeure également indispensable : les organisations démocratiques, les mouvements sociaux et les forces de gauche à l’étranger doivent dénoncer clairement les arrestations, les interdictions, la fermeture des associations et toute tentative de criminaliser l’existence et l’organisation des personnes LGBTI+.

Pour crier toutes et tous ensemble, et encore plus fort, comme dans les Marches des fiertés :

« Habituez-vous-y ! Nous sommes ici ! »

Le 14 septembre 2026, Istanbul

Lettre hebdomadaire

 

 

المؤلف - Auteur·es

Uraz Aydin

Uraz Aydin fait partie des centaines « d’universitaires pour la paix » limogé·es pour avoir signé en 2016 une pétition contre les actes de violence de l’État envers le peuple kurde. Interdit de reprendre son travail à l’université, il travaille aujourd’hui comme traducteur et journaliste freelance. Il est membre de Comité central du Parti ouvrier de Turquie (TIP) et du Bureau exécutif de la Quatrième Internationale.