Pour saisir le sens des élections aux Cortes, et interpréter correctement leurs résultats, il faut partir de deux considérations fondamentales.
D'abord — et c'est l'essentiel —, la bourgeoisie espagnole a été obligée de liquider pas à pas la dictature franquiste, non pas en partant d'une situation de force, parce qu'elle estimait avoir suffisamment consolidé son règne pour pouvoir « gouverner à l'européenne », dans le cadre d'une monarchie constitutionnelle fondée sur la démocratie parlementaire bourgeoise. Elle a été au contraire obligée de liquider cette dictature sous la pression d'un mouvement de masse qui allait en s'amplifiant, qui devenait de moins en moins contrôlable, qui risquait de déboucher sur une situation explosive de type prérévolutionnaire, sinon révolutionnaire.
Elle l'a d'ailleurs fait en reculant pas à pas, en cherchant à conserver le maximum d'institutions héritées du franquisme, et notamment un bric-à-brac institutionnel (un Sénat en partie nommé par la monarchie et qui constitue un verrou législatif presqu'absolu) et un appareil de répression franquiste intact — sans parler d'une armée qui reste le dernier garant et le dernier rempart de l'ordre bourgeois.
Dans ces conditions, chacune de ses reculades — la légalisation du PSOE d'abord, celle du PC et des organisations syndicales ensuite, la libération des prisonniers politiques, etc. — et la tenue même de ces élections législatives du 15 juin, dans des conditions de liberté relative, apparaissent au mouvement de masse comme autant de concessions arrachées à l'ennemi, comme autant de victoires partielles. Elles sont en effet considérées comme telles d'un point de vue objectif.
Car du point de vue des rapports de forces, la situation a évolué au cours des dernières années et même des derniers mois au profit de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier, et non au profit de la bourgeoisie.
Rien dans le résultat des élections elles-mêmes ne permet de réviser ce jugement. En effet, après quarante années de contrôle complet de la bourgeoisie sur les moyens de communication de masse, avec le maintien en place de l'appareil répressif, présent jusque dans les bureaux de vote, dans des conditions qui sont loin d'être comparables à celles d'élections parlementaires françaises, italiennes ou portugaises, avec des partis ouvriers n'ayant eu accès à la radio-télévision que pendant quelques semaines et ne disposant même pas d'un seul quotidien, ces partis ont néanmoins pu obtenir du premier coup près de 40 % des suffrages, ou même davantage. De plus, ils obtiennent la majorité absolue dans plusieurs grandes villes et la majorité absolue de la classe ouvrière a voté pour eux dans un pays qui, tout en s'étant industrialisé, conserve quand même une petite bourgeoisie bien plus nombreuse que les autres grands pays d'Europe capitaliste. Tout cela affaiblit la bourgeoisie, tant espagnole qu'européenne.
Mais par ailleurs, il faut bien constater que, contrairement aux prévisions des marxistes révolutionnaires, la chute de la dictature ne s'est pas effectuée à travers une grève générale qui aurait jeté bas d'un coup de balai énergique l'ensemble des institutions franquistes. Elle ne s'est pas non plus effectuée sous l'effet d'une guerre coloniale perdue, provoquant la désagrégation de l'armée et de l'appareil de répression. Elle s'est effectuée précisément sous la pression d'une lutte de masse suffisamment forte pour arracher des concessions à la bourgeoisie, mais insuffisamment politisée et généralisée — par la faute essentielle des directions réformistes — pour jeter bas la dictature d'un seul coup. Dans ces conditions, nous avons vécu une dialectique de luttes fragmentées de masse et de concessions fragmentaires de la bourgeoisie. Celle-ci a pu gagner du temps pour organiser la retraite, préparer des retranchements défensifs successifs, mettre en place un personnel politique de rechange. Si on peut parler d'un succès bourgeois le 15 juin 77, c'est dans ce sens, et dans ce sens seulement.
Le lendemain du 15 juin, rien n'est réglé ni consolidé pour la bourgeoisie. L'Union du centre n'a pas la majorité absolue des sièges aux Cortes, ni seule, ni même en association avec la démocratie chrétienne, grande perdante de ces élections. Elle sera obligée de négocier soit avec les nationalistes bourgeois basques (PNV) et catalans (de Pujol), soit avec les sociaux-démocrates du PSP et du PSOE. Dans les deux négociations, et la « loi de la réforme » (c'est-à-dire le cadre constitutionnel imposé par la monarchie et le grand capital) et la loi électorale vont être remises en question. Les Cortes risquent de glisser vers un statut de demi-constituante, ce que la bourgeoisie voulait précisément éviter. Les institutions sauvées du franquisme dans la monarchie juancarliste seront soumises à de rudes épreuves.
À l'incertitude institutionnelle se joindra l'instabilité politique. Les élections municipales déjà envisagées pour l'automne risquent de donner des majorités ouvrières dans quelques-unes des principales villes du pays. Le pourcentage des voix obtenues par les partis ouvriers progressera sur celui du 15 juin, atteignant sans doute les 45 %. Même dans le cadre d'un statut d'autonomie insuffisant et caduc, ces mêmes partis pourraient frôler, sinon dépasser, la majorité absolue en Catalogne et au Pays basque. Les possibilités d'une démocratie bourgeoise fonctionnant même comme celle de la IVe République ou de l'Italie d'après 1945 seront minées dès le départ.
Mais cette instabilité politique se place par ailleurs dans le cadre d'une instabilité sociale qui reste explosive. La situation économique de l'Espagne est la plus mauvaise de tous les grands pays capitalistes. La dévaluation préparée pour sortir d'un déficit catastrophique de la balance des paiements va provoquer une nouvelle flambée de l'inflation, à laquelle les travailleurs répondront avec un mouvement revendicatif explosif. On parle en Espagne d'un « automne chaud » qui pourrait ne pas s'éloigner fortement de ce qu'on avait vécu en Italie en 1969.
Les réformistes avaient fait l'impossible pour freiner, fragmenter, étouffer les grèves depuis le début de l'année 1977, en présentant l'échéance électorale comme décisive. Tout devait être fait pour éviter la « déstabilisation ». Cet argument, qui a manifestement porté sur une partie de la classe ouvrière et qui a eu pour effet d'isoler l'héroïque grève générale des 600 000 travailleurs d'Euskadi contre la flambée répressive à la veille des élections, perdra de son poids au fur et à mesure que le gouvernement Suárez deuxième version devra révéler la nature réelle de son choix de politique économique, qui ne peut être que celle de l'austérité.
Le fait même que les masses espagnoles considèrent le résultat des élections comme une victoire, que la bourgeoisie n'a pas obtenu pour son parti préféré le succès spectaculaire escompté, augmente incontestablement les aspirations des masses en faveur de changements radicaux de leur sort, tant sur le plan économique (salaires, emploi, sécurité sociale, logements, luttes anti-pollution, revendications particulières des paysans pauvres, etc.) que politique (conquête complète des libertés démocratiques), national (auto-détermination des nationalités opprimées) et social (revendications du mouvement de libération des femmes, des jeunes, des défenseurs de la liberté de création culturelle et scientifique, etc.).
La désynchronisation entre la combativité du prolétariat et son degré d'organisation — déjà constatable dans le rythme relativement lent de la syndicalisation de masse, encore freiné davantage par la passivité criminelle des directions syndicales réformistes — a incontestablement déterminé les résultats électoraux relatifs du PC et du PSOE. Si le PC reste hégémonique au sein des secteurs organisés d'avant-garde de la classe ouvrière, ces secteurs sont largement minoritaires parmi les dix millions de salariés que compte aujourd'hui l'État espagnol. Dans la masse des travailleurs non organisés, qui font seulement leurs premiers pas vers l'organisation et la conscience de classe, l'affluence vers le PSOE a été écrasante, tant pour des raisons historiques que pour des raisons tactiques. L'argument du « vote utile », de faire contrepoids à la formation bourgeoise principale en bloquant autour du parti ouvrier le plus fort, a joué à fond.
Reste à voir si ces rapports de forces purement électoraux se traduiront demain également sur le plan organisationnel, avant tout syndical. Pour le moment, on peut en douter, en enregistrant la composition sociale sensiblement différente des meetings de masse du PCE et du PSOE au cours de la campagne électorale. Mais rien n'est encore joué en la matière. Si la social-démocratie devait devenir la force prédominante au sein du mouvement ouvrier organisé espagnol, cela augmenterait incontestablement les marges de manœuvre de la bourgeoisie, comme l'exemple portugais l'a confirmé.
L'instabilité non surmontée, le caractère explosif des contradictions, la poursuite de la montée des luttes, rendent éminemment provisoires les résultats du 15 juin. Les nouvelles Cortes ne seront qu'une étape dans le processus de liquidation de la dictature. Elles ne seront qu'une étape dans la crise de domination de la bourgeoisie de l'État espagnol, une étape dans la crise du mode de production capitaliste de ce pays. Il est impossible de prédire quelles seront les étapes futures et les rythmes précis de cette crise. Mais contrairement aux premiers commentaires de la bourgeoisie européenne et étatsunienne, qui chantèrent victoire un peu tôt, on peut dire dès maintenant que la bourgeoisie espagnole n'a pas réussi à arrêter cette crise à un palier grâce aux élections législatives du 15 juin 1977.
La classe ouvrière n'a pas réussi pour autant à avancer rapidement vers la solution de cette crise de son point de vue de classe, c'est-à-dire vers une révolution socialiste victorieuse. Vu la nature des directions ouvrières en place, ultra-réformistes et entièrement vouées à la politique gradualiste de collaboration de classes, cette solution n'est pas en vue. Elle réclame la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire. Si les résultats électoraux obtenus par l'extrême-gauche dans ces premières élections restent des plus modestes, comme il fallait s'y attendre, les succès de ses meetings, qui ont réuni au total des dizaines et des dizaines de milliers de personnes, y compris ceux du Front unitaire des travailleurs (FUT), auquel participait la LCR, organisation sympathisante de la IVe Internationale, indiquent que les chances de réaliser cette construction à temps sont meilleures que jamais. Engranger les résultats de cette campagne très large et enthousiaste sur le plan du recrutement, de l'extension de l'influence ouvrière et syndicale, de la formation et de l'homogénéisation politiques, de l'accumulation de cadres, telle est la tâche immédiate des militants marxistes-révolutionnaires dans l'État espagnol.
Éditorial, Juin 1977