Les élections en Andalousie permettent de tirer différentes leçons sur la gauche, ses rapports avec la question nationale et au combat contre la droite et l’extrême droite.
Le résultat des élections de mai 2026 a constitué une rupture en faisant perde sa majorité absolue au Parti populaire, qui recule à 53 sièges. Ainsi il en est fini de ce rouleau-compresseur parlementaire. Le PSOE de María Jesús Montero, bien qu’ayant gagné 60 000 voix, enregistre le pire résultat de son histoire, avec 28 sièges. De son côté, la gauche souverainiste 1 d’Adelante Andalucía, dirigée par José Ignacio García, grimpe à 8 député·es (400 000 voix), dépassant en importance la coalition Por Andalucía 2, menée par Antonio Maíllo. Celle-ci, bien qu’ayant perdu environ 20 000 électeur·ices, a conservé ses 5 sièges. Il semble clair que la hausse de la participation (+ 8,71 %) à 64,84 %, un chiffre inédit depuis 2015, n’a pas favorisé le dirigeant du PP, Moreno Bonilla. Alors que le bloc de droite PP, Vox et SALF a gagné 163 365 voix 3, le bloc de gauche a, quant à lui, progressé de 271 748 voix.
Est-ce le début d’un changement de dynamique ? Pour tenter d’esquisser une réponse, on ne peut pas se baser uniquement sur les derniers résultats électoraux, il faut analyser l’histoire politique andalouse. En ce sens, partons d’un postulat fondamental : il n’y a pas de victoire électorale sans une victoire sociale et politique préalable. Dans le sud, la droite n’a pas conquis les institutions par hasard en 2018 ; elle l’a fait en remportant d’abord l’hégémonie politique, en déplaçant le débat politique et en monopolisant l’agenda public bien avant que les urnes ne valident sa victoire. Le véritable baromètre de cette transformation ne se trouvait pas dans les sondages, mais dans la micro-politique du quotidien : dans les conversations sur les lieux de travail, au marché et dans les bars des quartiers populaires. La démobilisation des secteurs traditionnellement positionnés à gauche et l’absence d’un projet enthousiasmant y ont produit une prise de distance politique vis-à-vis des services publics et du bien commun. Alors que la gauche se noyait dans une gestion technocratique ou dans des débats internes stériles, la droite a réussi à imposer son récit, en profitant du vide existentiel politique laissé par la décomposition du projet du PSOE-Andaloucia traditionnel.
Cela dit, la perte de la majorité absolue du PP est-elle irréversible ? Quelles sont les limites réelles de la domination de la droite en Andalousie ? Y a-t-il des éléments pour envisager une recomposition à gauche ?
2012 - 2018 : Susana « tout a commencé avec toi »
Comme nous l’expliquions déjà il y a 4 ans 4, en Andalousie en 2018, nous avons observé la rupture d’une « relation (presque) naturelle construite pendant quarante ans. Pour la première fois, l’association entre le peuple (andalou), l’idéologie (de gauche), la classe (travailleuse), le parti (PSOE) et l’administration (Junta) n’allait plus de soi » 5. La Junta a changé de couleur il y a près de 8 ans, mais la gauche avait perdu depuis un moment.
Sans le pouvoir de la Junta, le parti est devenu un « corps sans âme ». Depuis les années 1980, il était presque un spectre, et il est désormais dépourvu des os qui maintenaient ce corps dans les institutions publiques. La perte de la Junta fait éclater au grand jour la crise vitale et la désorientation stratégique du PSOE-A, un processus marqué par trois étapes fondamentales.
Il y a tout d’abord le Pacte de nécessité de 2012 6. Après avoir été usé par les ERE 7 et le 15M 8, le PSOE s’est tourné vers IU pour survivre. Cela a marqué la fin de son hégémonie. Il y a ensuite le virage libéral de 2015, lorsque Susana Díaz était présidente de la Junta. Le parti a alors rompu avec sa gauche et s’est allié à Ciudadanos. Dans un mouvement autodestructeur sur la question de l’identité territoriale, le PSOE-A a renoncé au concept d’« Andalousie » pour adopter un discours étatiste, à caractère centraliste et nationaliste espagnol, en réaction face au processus indépendantiste catalan, tentant ainsi, sans succès, de conquérir le vote conservateur. Enfin, en 2018, les électeur·ices de gauche se sont massivement abstenu·es en réaction à la dérive d’un parti qu’ils ne reconnaissaient plus comme le leur. Cela a mis fin à la symbiose entre le parti et l’administration.
2018 - 2022 : la consolidation du bloc de droite
Le Parti populaire andalou a réalisé un bond sans précédent : partant de son score historiquement le plus bas en 2018 9, il a pris la tête du bloc conservateur en absorbant ses concurrents à droite et en articulant différents profils politiques, ce qui l’a conduit à la conquête de la majorité absolue.
L’opération politique clé a été l’instrumentalisation de Ciudadanos et l’absorption de son électorat après la coalition gouvernementale de 2018 à 2022. Comme nous l’avons expliqué dans « Andalousie : Chronique d’une mort annoncée » 10, Ciudadanos a servi au PP de « levier » pour capter l’électorat modéré du PSOE (qui se sentait encore loin de ce que représentaient le PP). S’appuyant sur sa domination au sein de la coalition en Andalousie, et après avoir évincé Ciudadanos au niveau national, le PP a occupé son espace électoral sans qu’il soit capable de résister.
Rapidement en 2022, l’action du gouvernement néolibéral de Moreno Bonilla a suivi la voie tracée par le PSOE de Susana Díaz : le financement de la santé privée par les deniers publics, les coupes budgétaires et les privatisations dans l’éducation et les autres services publics (pompiers forestiers, urgences, etc.), ainsi que l’idée néolibérale de la « Marca Andalucía » 11, tout cela n’a pas commencé avec l’arrivée du PP à la Junta. Le rappeler n’est pas un parti pris, c’est une nécessité analytique sans laquelle on ne peut pas comprendre la politisation de la société andalouse, qui a subi concrètement des décennies de financement du privé par les politiques publiques.
Dans ces conditions, il faut parler de l’opération de communication du PP andalou. Face à la montée de l’extrême droite, le PP joue sur deux tableaux : il articule en son sein le trumpisme centraliste d’Ayuso 12 et le profil modéré de #Juanma (Juan Manuel Moreno Bonilla, NdT). Son succès est retentissant : VOX (allié à Ayuso, NdT) joue un rôle central en tant que « méchant flic » qui fait passer son allié, le PP, pour le gentil. Son ton modéré désamorce la peur de la droite et démobilise les résistances populaires. Alors, la question qu’il faut se poser est : pourquoi le PP a-t-il perdu la majorité absolue ? On va essayer d’y répondre étape par étape et sous différents angles.
2026 : Le PP perd la majorité absolue et freine VOX. La fête est finie ?
Comme nous l’avons indiqué au début de cet article, la droite a augmenté le nombre de ses voix lors de ces élections. Comme par magie, le PP (dont la progression est d’environ 146 000 voix) et VOX ont récupéré les voix qui n’avaient pas permis à Ciudadanos d’être représenté en 2022 (121 567, soit 3,29 %).
Il faut toutefois prendre en compte un troisième acteur, invisible, l’organisation libérale très à droite Se Acabó La Fiesta (La fête est finie). Bien qu’elle n’ait pas de représentation parlementaire, les 100 000 voix qu’elle a captées ont contribué à faire perdre la majorité absolue au PP. Une analyse province par province montre que SALF a pu faire perdre au moins 2 députés (Malaga et Séville) au PP, en plus de freiner la progression électorale de VOX.
Le jour du scrutin, on a la possibilité de discuter avec les différent·es assesseur·ses et délégué·es de listes, ainsi qu’avec les électeur·trices qui se rendent aux bureaux de vote. Là, souvent, dans un exercice que les anthropologues appellent « observation participante », on obtient des infos très précieuses pour comprendre certaines dynamiques, qui se concrétisent plus ou moins dans les résultats finaux. D’un côté on entend des « je continue à voter PSOE, mais chez moi, cette fois, 4 personnes vont voter pour Adelante » ou des « nous avons voté en couple, l’un pour Por Andalucía et l’autre pour Adelante ». De l’autre, des délégué·es du PP racontent comment leur entourage familial partageait ses votes entre le PP, VOX et SALF. On ne parle pas ici de secteurs récemment ralliés à la droite, mais de foyers traditionnellement à droite qui sont traversés par des tensions internes qui s’expriment en famille par un partage des voix entre les différents partis.
En ce sens, pour comprendre ce qui a changé le 17 mai, on ne peut pas se contenter de regarder l’émergence d’Adelante Andalucía. Il faut aussi observer les querelles au sein du bloc conservateur. En définitive, il s’agit de comprendre comment et jusqu’où s’étend l’hégémonie de la droite en Andalousie, et quelles sont ses marges de manœuvre dans les futures élections.
Heureusement, malgré la frustration et le sentiment d’impuissance dus au manque d’initiative politique pendant la dernière législature, la contestation du gouvernement de Moreno Bonilla par le peuple de gauche n’a cessé de progresser. Le mouvement – pour la santé, le logement, les droits du travail, etc. –, malgré la défaite de bon nombre de ses luttes, gagne en influence dans la société. C’est dans ce contexte que la position de Jose Ignacio García et d’Adelante Andalucía au Parlement andalou prend tout son sens. En 2022, on se demandait si la gauche devait « rester le maillon faible du social-libéralisme ou s’il était possible de construire une véritable alternative souverainiste ». Le travail de ces dernières années et le résultat du 17M (jour des élections, NdT) ont commencé à tracer une nouvelle perspective.
17M : le souverainisme de gauche fait perdre le sourire à « Juanma »
Alors que María Jesús Montero (PSOE) et Antonio Maillo (PCE) ont répondu aux attentes de leurs partis respectifs, témoignant chacun de la capacité de résistance et de la base sociale et militante de ces deux espaces politiques, Adelante Andalucía, dirigée par Jose Ignacio García, a rapporté plus de voix que prévu au bloc de gauche, dépassant toutes les prévisions. Avec les avantages et les inconvénients que cela implique. En effet, le peuple andalou s’inquiète de la place de VOX dans la législature et des conséquences possibles sur sa vie. Il faut garder cette inquiétude en tête pour ne pas perdre de vue l’état réel de la société et pour y répondre.
Pour tenter d’expliquer le résultat d’Adelante Andalucía, nous allons aborder 4 facteurs : la probabilité du résultat, la place d’Adelante Andalucía, le nouvel andalousisme et la communication politique.
Premièrement, la victoire prévisible de la droite ouvrait une fenêtre d’opportunité. Dans le contexte d’une possibilité de changement de gouvernement, il y aurait eu plus de pression sur la force émergente, favorisant le mantra antipolitique de l’unité pour l’unité, qui revient comme la peur du loup dans certains secteurs de la gauche. Le scénario de 2026 ouvrait donc des possibilités, et Adelante Andalucía l’a compris dès le début.
Deuxièmement, le positionnement d’Adelante contre le gouvernement de Moreno Bonilla. Même si la droite était usée par l’exercice du pouvoir, au moment de la campagne elle n’était pas en situation de profonde faiblesse. Adelante Andalucía a su, mieux que d’autres forces, capter le rejet des politiques du PP. À notre avis, la raison est l’alliance entre le PSOE et Por Andalucía pour gérer le pays au niveau de l’État central. Le résultat des élections montre qu’il y a des milliers d’Andalous·es qui, sans être d’accord avec le gouvernement de Moreno Bonilla, n’applaudissent pas non plus celui présidé par le Président du gouvernement Sánchez, qui est soutenu par plusieurs forces de gauche. En d’autres termes, s’ils n’avaient pas été interpellés par ce troisième espace, indépendant à la fois de la droite au pouvoir en Andalousie et de la gauche au pouvoir à Madrid, une partie des électeurs qui se reconnaissent dans le spectre de la gauche auraient probablement grossi les rangs de l’abstention, comme en 2018 et 2022.
Troisièmement, il faut souligner le « nouvel andalousisme ». Depuis plus de dix ans, on assiste à une renaissance du blanquiverde, une identité aux couleurs du drapeau blanc et vert de l’Andalousie, au sein du monde associatif, culturel, des mouvements sociaux, etc. Du féminisme andalou de Mar Gallego 13 au mouvement pour le logement pro corralas 14. De la mémoire historique andalouse avec des militantes comme les sœurs Maqueda 15 jusqu’à la prolifération de vulgarisateurs de l’identité andalouse comme notre camarade Antonio Manuel, en passant par des influenceur·ses à l’accent andalou comme Manu Sánchez, Sara Laupers, Juan Amodeo et Sandri ; ou des artistes comme Califato ¾, La Plazuela, Dellafuente… Le fait que l’Andalousie soit le berceau de grands artistes et de nombreu·ses militant·es n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est qu’au cours des 15 dernières années, on assiste à un regain d’intérêt pour tout ce qui touche à l’identité andalouse, en termes populaires et culturels. Dans un contexte national tumultueux et dans un contexte international en crise, cela a contribué à forger un sentiment d’appartenance, de fierté, d’estime de soi et donner l’envie de renouer avec notre propre histoire. En définitive, cela a nourri et reconstruit notre conscience d’être un peuple. Dans ces conditions, il ne fallait qu’un peu de temps et d’initiative pour que cette dynamique sociale trouve son écho dans la sphère politique. Alors que d’autres courants politiques se sont contentés d’utiliser l’Andalousie comme outils de marketing, d’autres, depuis l’émergence de Podemos, dessinent une perspective alternative. Celle d’une Andalousie qui existe pour elle-même, pour les peuples et pour l’humanité, grâce au souverainiste.
Quatrièmement, concernant l’importance de la communication, soulignons l’analyse réalisée par la militante Macarena Hernández dans son article « La joie comme brèche : ce qu’Adelante Andalucía a compris »16. Sans entrer dans les détails, on peut étudier plusieurs points : le profil de Jose Ignacio (qui a remplacé Teresa Rodríguez), l’appel à la joie et l’exposition médiatique continue de ces dernières années.
Teresa était la victime d’une pression liée à son identité de jeune femme, combative, féministe et, surtout, d’andalouse à l’accent très marqué, ce qui faisait d’elle la cible parfaite de la haine des chroniqueurs et des figures du web. José Ignacio, au contraire, a agi sous un angle plus difficile à attaquer, un privilège de genre et de profil que la campagne a su exploiter à son avantage.
Dans ce contexte, José Ignacio s’est concentré sur des éléments concrets, en lien avec des dynamiques générales et la vie quotidienne, sans tomber dans l’abstraction. En ce sens, le discours que José Ignacio a intelligemment déployé, avec le soutien de son équipe de communication, permet un fort contact avec de nombreux secteurs, délaissant des analyses approfondies qui peuvent créer une distance entre le porte-parole et l’électeur d’aujourd’hui. La clé, donc, sera de donner de la résonnance à ces éléments concrets afin de transmettre à l’opinion publique, à moyen terme, des explications plus complexes, en partant des problèmes matériels universels des plus démuni·es. C’est en partie de cela que dépendra la capacité d’Adelante à s’imposer comme un acteur alternatif doté d’une base sociale solide à long terme. Ce qui demande aussi de se mobiliser, de participer et de s’organiser dans des assemblées et des mouvements sociaux.
Pour ce qui concerne la « joie », on se souvient d’une réflexion de Miguel Romero17, qui affirmait que « on ne peut pas faire de la politique sans les sentiments des gens ». C’est pourquoi nous nous reconnaissons dans les mots de Macarena Hernández quand elle affirme que « les gens ne votent pas seulement pour des propositions, ils votent aussi pour des cadres émotionnels dans lesquels ils peuvent se reconnaître » 18. Nous sommes des êtres « sentipensants », on ne sépare pas la pensée des émotions. Dans cette campagne, la joie a été mise en avant et transmise, à la manière de celui qui n’a rien à perdre et qui a beaucoup à gagner.
Enfin, et ce n’est pas le moins important pour nous, on doit souligner que rien de tout cela sert « peu sans visibilité médiatique ». De ce point de vue, il faut mettre en valeur le résultat de 2022 et le travail politique accompli au cours de ces quatre années. Les campagnes ont un impact limité, mais sans certaines conditions – de bon·nes porte-parole, de bons programmes et de bons discours – elles ne peuvent pas faire de miracles. Car on ne peut pas s’affranchir des conditions sociales et politiques de chaque période.
Qui a voté pour Adelante Andalucía ?
En l’absence d’études post-électorales approfondies, notre hypothèse est qu’Adelante Andalucía a consolidé l’essentiel de son électorat (ces 168 960 voix de 2022), a tiré de l’abstention (essentiellement celle qui est conjoncturelle, 2018 et 2022) beaucoup de personnes qui avaient voté pour les forces du changement lors de la vague des années 2010, et a également rallié de nouveaux électeur·ices.
Ainsi, d’une part, le vote consolidé s’inscrit dans une continuité par rapport à la période précédant la refondation d’Adelante Andalucía en 2021, c’est-à-dire que la plupart des électeur·ices ont suivi le chemin tracé depuis la convergence de 2018 et se situent dans l’espace politique de la gauche et de l’andalousisme.
D’autre part, notre hypothèse est que la majeure partie des votes issus de l’abstention provient de la remobilisation d’une partie des électeurs de Podemos de 2015 (ces 592 371 voix qui avaient donné 15 député·es en Andalousie). Ce profil, qui correspond parfaitement à la position d’opposition adoptée par Adelante Andalucía, correspond à un électeur qui, avant 2015, pouvait soutenir le PSOE ou IU par tradition ou par affinité idéologique, mais qui est mieux informé, moins passif et plus critique pour ce qui concerne tant la situation sociale et politique que les dynamiques internes des partis. Il faut aussi penser à ce secteur de militant·es et d’électeur·ices qui se sont montré·es critiques envers la convergence régionale et municipale de 2018 et 2019. Et désormais, dans un contexte d’usure du gouvernement de coalition national, cet·te électeur·rice a été réactivé·e ponctuellement, ni plus ni moins.
Une analyse plus détaillée mériterait d’être menée sur les phénomènes à l’œuvre dans les provinces où Adelante Andalucía est la mieux implantée, comme c’est le cas de la province de Cadix. Là-bas, les luttes propres au territoire et l’ancienne mairie de Cadix ont pu ouvrir une brèche dans la base de Por Andalucía (en particulier celle d’IU) si l’on en juge par la perte de voix de cette formation par rapport à 2022 (c’est la circonscription où elle perd le plus d’électeur·ices).
Et enfin, sans prendre nos désirs pour la réalité, nous pensons qu’Adelante a été l’une des principales forces attirant de nouveaux électeur·ices et des jeunes, peut-être grâce à son image plus fraîche et moderne.
Compte tenu de tous ces éléments, le résultat d’Adelante peut expliquer l’origine d’au moins 4 des sièges ravis à la droite (Cadix, Cordoue, Malaga et Séville), qui ont privé le PP de sa majorité absolue. Il a également pris deux sièges au PSOE (Huelva et Grenade), non pas parce que celui-ci a perdu des voix, mais parce qu’Adelante a davantage gagné celles d’abstentionnistes et obtenu un bon résultat chez les nouveaux·elles électeur·ices. Por Andalucía, de son côté, a résisté avec un résultat presque intact, les transferts nets de voix étant négligeables.
De nouveaux problèmes, de bons problèmes
La refondation d’Adelante Andalucía en 2021 est une réponse à l’« hypothèse faible » 19 d’une gauche qui devrait se subordonner au PSOE. Face à la frustration générée par les gouvernements de coalition qui ne changent rien aux bases matérielles de l’inégalité, Adelante veut construire un sujet politique andalou indépendant posant la question du pouvoir. Son « hypothèse forte » s’articule autour de la confrontation sans concession avec les droites, de l’indépendance politique vis-à-vis du PSOE-A, et de la définition de l’Andalousie en tant que sujet politique, à travers un souverainisme visant à rompre avec son rôle historique de périphérie extractive 20, tout en étant compatible et articulé avec une solidarité de classe et populaire, ouverte et universelle.
Il est maintenant temps de réfléchir à la manière dont l’opposition à la droite va se poursuivre en Andalousie et du rôle que jouera Adelante. Voici quelques questions qu’il faudra se poser : quelle stratégie parlementaire AA va-t-elle suivre et comment va-t-elle la concilier avec un ancrage territorial plus fort là où il est encore insuffisant ? Quelles conditions faut-il mettre à la construction de formes de collaboration avec d’autres forces progressistes ? Comment restaurer la confiance dans la pluralité de l’espace politique de gauche sans tomber dans des accords d’appareil ou des unités de façade ? Qu’en est-il des attentes pour les municipales et les législatives ? Adelante Andalucía va-t-elle rester cantonnée à son fief andalou ou regardera-t-elle plus loin ? Va-t-on se contenter d’une solution territoriale à la Frankenstein ou à la Rufián 21, sans véritable débat constructif à l’échelle de l’État ? Allons-nous chercher une solution « chacun dans son fief » sans aucun accord programmatique pour la période ? Renonçons-nous à poser des conditions politiques (pas de subordination au PSOE, redistribution des richesses, transition écologique, non à la guerre et au militarisme, rupture des liens avec Israël) pour rendre possible une collaboration dans un rassemblement pluraliste ? Ou bien chercherons-nous des éléments d’un programme commun pour la période, en exigeant de tous les acteurs qu’ils fassent preuve de souplesse pour admettre l’indépendance de chaque partie, avec des solutions électorales de compromis dans des territoires précis, basées sur une articulation d’accords respectant également les divergences ? D’autre part, l’expérience portugaise du Bloco et du PCP est-elle une expérience dont il faut tirer les enseignements et qu’il faut dépasser ?
Toutes ces questions, et bien d’autres encore, n’ont pas de réponse simple et limitée aux débats entre partis. Au contraire, de notre point de vue, ce serait une erreur que le peuple travailleur andalou délègue à Adelante, ou à n’importe quel autre parti, le débat stratégique. Si les luttes sociales, culturelles et politiques ne gagnent pas en influence dans la société andalouse, en s’enracinent et ou en ouvrant des brèches, alors il n’y aura ni victoire électorale ni pouvoir politique qui s’inscrive dans la durée.
Aujourd’hui, le bloc de droite rassemble 2,5 millions d’Andalous·es (soit 805 155 de plus que le PSOE, Adelante Andalucía et Por Andalucía) avec une participation d’environ 64 %. Ces chiffres sont inédits depuis 2004 et 2008, au moment où le PSOE-A de Manuel Chaves disposait de la majorité absolue. Avec la différence de taille qu’à l’époque la participation était supérieure de plus de 10 points à celle d’aujourd’hui. La gauche et l’andalousisme ont tiré les bilans de cette expérience, mais la droite aussi. On ne doit pas prendre nos désirs pour des réalités. Il y a un match à jouer et il faut le disputer. Si on s’y refuse, ou si on répète les mêmes schémas, alors on connaît déjà le résultat. La droite ne lâchera pas le ballon, il faudra lui arracher la victoire avec toute notre joie et toute notre intelligence. Aujourd’hui, nous sommes loin de l’objectif mais, après le 17M, on est plus près d’écrire une page de l’histoire de l’Andalousie pour la prochaine décennie.
En 2011, trois mois avant le déclenchement du 15M, la troupe « Los Currelantes » de Jesús Bienvenido – ce chanteur qui fait tellement peur au PP qu’il veut le censurer –, accompagnée d’un jeune leader de quartier José María González « Kichi » –, a chanté un pasodoble 22 dédié à la figure de Marcelino Camacho 23 avec un message clair pour les classes populaires. Aujourd’hui, 15 ans plus tard, on continue à dire la même chose : « Toujours en avant (Adelante) et toujours à gauche… ». n
« Rêvons, mais à la condition de croire sérieusement en notre rêve, d’examiner attentivement la vie réelle, de confronter nos observations avec notre rêve, de réaliser scrupuleusement notre fantaisie ». Lénine
Le 25 mai 2026
Pablo P. Ganfornina est professeur de géographie et d’histoire au collège et au lycée et militant d’Anticapitalistas et d’Adelante Andalucía. Daniel Albarracín est professeur d’économie à l’université de Séville et militant d’Anticapitalistas et d’Adelante Andalucía. Il est également membre du Conseil consultatif de Viento Sur.
Cet article a été publié sous le titre « Un Paso Adelante » sur le site de Viento Sur. Le titre et d’autres formules jouent sur le fait qu’adelante, en espagnol, signifie « en avant ».
- 1
Souverainiste n’a pas le même sens qu’en France, où il est associé à un nationalisme réactionnaire. Dans le contexte de l’État espagnol et de ses différentes nations, il exprime sans ambiguïté le droit à la souveraineté dans le sens du contrôle des peuples sur leur destiné, en opposition à l’État central. On aurait pu choisir comme traduction « autonomiste » ou « nationaliste » mais le terme « souveraineté » nous a paru plus proche de ce que les auteur·ices ont voulu exprimer.
- 2
En février 2021, Podemos et Izquierda Unida, coalisés depuis 2018 au sein d’Adelante Andalucía, annoncent la fin de ce projet politique et former une nouvelle coalition, baptisée Unidas Podemos pour l’Andalousie. Les partis Más País et Initiative du peuple andalou, ainsi que Andalucía por Sí, indiquent dix mois plus tard avoir l’intention de concourir aux élections andalouses de l’année suivante sous une bannière commune, Andaluces Levantaos. Ces différentes organisations, ainsi que Verdes Equo et Alianza Verde, s’entendent à la fin du mois d’avril 2022 pour constituer une seule alliance, qui prend le nom de « Pour l’Andalousie », Por Andalucía.
- 3
En 2022, le bloc de droite avait regroupé 1 589 272 voix (PP) + 496 618 voix (VOX) + 121 567 voix (Ciudadanos), soit un total d’environ 2 207 457 voix.
- 4
« 19J : Commencer à gagner », Pablo P. Ganfornina, 11 juin 2022, Viento sur.
- 5
La Junte d’Andalousie est, en vertu de l’article 24 du statut d’autonomie de 1981 repris dans le statut de 2007, l’institution au travers de laquelle s’organise l’autogouvernement de la communauté autonome d’Andalousie.
- 6
Les auteurs font référence à l’accord de gouvernement de coalition historique conclu en 2012 en Andalousie entre le PSOE-A et Izquierda Unida.
- 7
Entre 2000 et 2011, la Junta, alors dirigée par le PSOE-A, a mis en place un fonds d’aide de plusieurs centaines de millions d’euros. Ce fonds était théoriquement destiné à aider les entreprises en crise et à financer les préretraites ou les indemnités des travailleur·ses licencié·es. Mais au lieu de cela, le système a été totalement détourné de manière opaque pour créer un réseau clientéliste. Au total, la justice espagnole a estimé le détournement de fonds publics à près de 680 millions d’euros.
- 8
Le 15M, mouvement des Indignés, est né le 15 mai 2011 pour protester contre la crise économique, la précarité et l’austérité. Occupant les places publiques, il dénonçait la corruption et le système bipartisan sous le slogan « Ils ne nous représentent pas ». Ce rassemblement a profondément renouvelé le paysage politique espagnol, menant notamment à la création de Podemos.
- 9
Moreno Bonilla est arrivé avec les pires résultats du PP en Andalousie, soit 20,75 % et 26 député·es.
- 10
« Andalucía: Crónica de una muerte anunciada », Pablo P. Ganfornina, 22 juin 2022, Viento sur.
- 11
À l’instar de la « Marca España », il s’agit d’un concept de communication et de marketing territorial visant à attirer les investisseurs.
- 12
Isabel Natividad Díaz Ayuso est membre du Parti populaire et présidente de la communauté de Madrid depuis août 2019. Elle a pu gouverner Madrid avec l’appui de VOX et partage de nombreuses positions politiques avec lui.
- 13
Mar Gallego est une militante féministe et décoloniale, chercheuse, journaliste et autrice espagnole, dont les écrits font le lien entre théorie, pratique militante et conditions concrètes. Elle notamment l’autrice de Como vaya yo y lo encuentre: Feminismo andaluz y otras prendas que tú no veías (Attends que j’y aille et que je le trouve : Féminisme andaluz et autres vêtements que tu ne voyais pas), en référence à une comptine pour enfant – on ne trouve la force des femmes des classes populaires alors qu’on ne la voyait pas.
- 14
14) Les corralas (aussi corrales de vecinos ou patios de vecinos) désignent un type d’habitat populaire traditionnel très spécifique, que l’on trouve énormément à Séville, Cadix ou Malaga. Ce sont de grands bâtiments de plain-pied ou de quelques étages, organisé autour d’une grande cour centrale à ciel ouvert, le patio.
- 15
Les sœurs Maqueda sont des personnages de la culture espagnole que l’on moque comme des vieilles filles de la campagne. Dans son livre, Mar Gallego retourne se stéréotype pour en faire un symbole de fierté féministe.
- 16
19 mai 2026, Democrater.
- 17
Miguel Romero, dit Moro, est un des fondateurs de Viento Sur. Il a été militant de la LCR espagnole, d’Izquierda Unida puis Podemos et Anticapitalistas avant son décès en 2014.
- 18
Macarena Hernández, op. cit.
- 19
Dans l’article « 19J: Empezar a ganar », Pablo P. Ganfornina explique la différence entre « l’hypothèse faible » selon laquelle la gauche radicale devrait se situer au plus proche du gouvernement social-libéral, et « l’hypothèse forte » défendue par nos camarades : « une identité andalouse et une indépendance vis-à-vis des politiques socio-libérales. Une proposition qui n’est pas sans obstacles, mais qui, si elle commence à se concrétiser, ouvrira de nouvelles perspectives tant en Andalousie qu’ailleurs ».
- 20
Les auteurs utilisent ce terme pour définir la nature de l’économie andalouse, fondée sur les ressources touristiques, agro-industrielles, énergétiques et humaines, mais peu industrialisée.
- 21
L’expression « gouvernement Frankenstein » est une formule très célèbre, inventée par l’ancien leader socialiste Alfredo Pérez Rubalcaba, pour désigner une coalition gouvernementale construire avec des partis complètement différents, voire opposés. Gabriel Rufián est le porte-parole au Parlement espagnol d’Esquerra Republicana de Catalunya, le parti indépendantiste de gauche catalan. Les auteurs dénoncent ici les négociations de couloir, en tête-à-tête entre le pouvoir central à Madrid et la Catalogne. Dans cette configuration, les régions dites « riches » ou dotées d’un fort poids électoral national obtiennent des privilèges fiscaux ou des investissements massifs en échange de leurs votes à Madrid.
- 22
Le pasodoble est une danse à deux temps, particulièrement importante au Carnaval de Cadix.
- 23
Fondateur et premier secrétaire général des Commissions ouvrières (1976) et figure du Parti communiste d’Espagne et de la lutte contre le régime de Franco.