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Ceuta: la frontière du droit à avoir des droits

par Miguel Urbán Crespo

Vendredi dernier, des milliers de personnes traversaient la frontière à la nage pour rejoindre la ville autonome de Ceuta. Cette enclave de quelque quatre-vingt-trois mille personnes recevait, en vingt-quatre heures, un peu plus de cinquante mille personnes épuisées par un transit migratoire qui a causé la mort d’au moins une centaine d’entre elles les deux derniers jours. En été, le nombre d’arrivées par la mer à Ceuta et Melilla augmente sensiblement, du fait que les brumes marines rendent difficile leur détection précoce sur la côte par la Garde civile. Mais personne au gouvernement ne semblait avoir envisagé une crise humanitaire de cette ampleur, avec des conséquences politiques qui vont bien au-delà des titres habituels des médias.

En fait, il faut rappeler que les arrivées massives par la mer dans les villes autonomes ne sont pas une nouveauté. En février 2014, quelque trois cents personnes essayèrent de passer à la nage depuis Castillejos jusqu’à Ceuta par la plage du Tarajal ; elles furent repoussées par la Garde civile, qui utilisa du matériel anti-émeute alors même qu’elles se trouvaient dans l’eau, provoquant la mort d’au moins quatorze d’entre elles. Mais cette tuerie n’a freiné en rien les tentatives de traversées à la nage. Chaque année, des dizaines de personnes meurent de façon anonyme sur ces plages frontalières, gonflant les chiffres des morts qui font de la Méditerranée la plus grande fosse commune du monde. Cette fois, au moins, nous savons que quelque cent personnes sont mortes en un peu moins de quarante-huit heures. Des personnes, pas des chiffres ni des numéros — l’angle sous lequel les abordent le plus souvent les récits institutionnels et journalistiques.

Des personnes qui fuient la misère – n’oublions pas que nous nous trouvons devant l’une des frontières les plus inégalitaires du monde. Personne ne risque sa vie sauf à avoir compris que dans son pays il n’a aucun avenir. Des morts qui sont directement liées à un régime des frontières qui criminalise la liberté de circulation des personnes paupérisées, transformant l’Europe en véritable forteresse. Une dynamique qui, comme le relève Tomasz Konicz, est consubstantielle à l’impérialisme en crise du XXIe siècle, qui désormais n’est plus seulement un phénomène de pillage des ressources, mais qui aussi emploie ses efforts à isoler hermétiquement les lieux d’une humanité superflue au système dans son agonie. C’est ainsi que la protection des îlots de bien-être relatif qui subsistent encore constitue un élément central des stratégies impérialistes, avec le renforcement des mesures sécuritaires et de contrôle qui nourrissent un autoritarisme en plein essor.

En ce sens, nous devons décrypter la rhétorique belliciste des « invasions barbares » que la droite et jusqu’à certains secteurs progressistes ont fait leur en présentant l’arrivée de milliers de personnes comme une « attaque de l’intégrité territoriale » ou même comme une invasion. Ils évitent ainsi à chaque instant d’évoquer la crise sociale révélée par cette situation et exigent une riposte militaire, pas humanitaire. Une situation qui n’a rien de nouveau. Il y a quelques années, le Centre d’excellence des menaces hybrides de l’UE et de l’OTAN n’a pas hésité à qualifier le transit migratoire de Biélorussie vers la Pologne comme partie intégrante des « guerres hybrides ». Il y a même eu un débat au sein de l’Alliance atlantique pour savoir si oui ou non, face à ce type d’actions hybrides, il était possible d’invoquer l’article 5 de l’OTAN, qui stipule la défense mutuelle.

Plutôt que d’assurer un voyage sûr aux milliers de personnes qui fuient la guerre, la misère ou le changement climatique, et c’est là le paradigme de cette rhétorique belliciste, les institutions et les gouvernements européens réagissent en renforçant les politiques sécuritaires et l’externalisation des frontières. Parce que la première question à se poser face à l’arrivée massive de personnes cette semaine à Ceuta est claire : s’il existait des voies d’entrée sûres et légales en Europe, qui irait jusqu’à risquer sa vie pour rejoindre Ceuta à la nage ?

Depuis qu’en octobre 1995, après des tentatives d’entrée de groupes de migrants, le premier grillage a été construit à Ceuta, ils n’ont pas arrêté d’ériger des murs, des barrières et des clôtures de barbelés en spirale, condamnant la ville autonome à se transformer en une sorte de prison à ciel ouvert pour les personnes migrantes qui en sont réduites à rester là, sur place, en transit – lost in transition –, sans foyer où pouvoir revenir, avec un avenir bouché. Mais on se tromperait si on pensait que l’objectif ultime de tous les dispositifs de l’Europe forteresse était d’éviter l’arrivée de migrants. Parce que l’Europe a besoin de migrants.

L’Europe forteresse est, en réalité, une stratégie d’exclusion de la citoyenneté pleine et entière qui cherche à fragiliser le collectif, le migrant, pour contribuer ainsi à fragmenter encore plus l’ensemble de la population. Une opération consubstantielle à la guerre entre les pauvres, à la lutte de classes des avant-derniers contre les derniers, où prime la compétition entre autochtones et étrangers pour accéder à des ressources de plus en plus rares : le travail ainsi que les prestations et les services sociaux. La militarisation des routes migratoires, les CIE (centres de rétention administrative espagnols, NDLT) ou la diminution continue des droits de circulation ne cherchent pas à éviter l’arrivée de migrants. Mais que ceux qui arrivent soient ceux dont le système productif européen a besoin, et qu’ils arrivent préalablement brisés, apeurés, dépourvus de droits, conscients de la fragilité de leur condition de séjour et des risques à ne pas tenir leur rôle dans les niches secondaires du capitalisme européen. Des niches pour lesquelles on leur demande de compenser des taux de rentabilité du capital dont la baisse tendancielle se poursuit depuis des décennies, par l’augmentation du taux d’exploitation.

De fait, la crise humanitaire qui s’est déroulée ces jours-ci à Ceuta a été instrumentalisée par la droite nationale et internationale, avec en tête Meloni et Trump, pour mettre en avant un « appel d’air » causé par la régularisation des personnes migrantes ces derniers mois dans notre pays. L’Italie est même allée jusqu’à suspendre temporairement l’accord de l’espace Schengen relatif à la libre circulation des personnes en provenance d’Espagne. Une mesure qui, en pratique, étant donné que nous ne partageons aucune frontière terrestre, s’appliquera uniquement aux passagères et passagers des vols qui arrivent en Italie depuis l’Espagne. Une pure propagande politique de l’extrême droite. Parce que l’Europe forteresse n’est pas construite uniquement avec des barbelés, mais aussi au moyen d’une politique institutionnelle raciste, en col blanc, consciente et planifiée, de dégradation de la protection juridique et sociale des personnes migrantes. Un processus par lequel les personnes migrantes perdent non seulement un ensemble de droits particuliers, mais aussi le simple droit d’avoir des droits.

Ainsi, la régularisation des personnes migrantes – par l’octroi de certains droits liés à la citoyenneté – se heurte aux politiques juridiques de dégradation de l’Europe forteresse, lesquelles favorisent une compétition à la baisse sur le marché du travail. Un sentiment de « il n’y en a pas assez pour tout le monde » se généralise, qui encourage des mécanismes d’exclusion, ceux-là même qui, comme l’a écrit Habermas, caractérisent un « chauvinisme du bien-être », lesquels concentrent la tension latente entre le statut de citoyenneté et l’identité nationale à laquelle appelle l’ultradroite de Vox, avec insistance ces derniers temps.

Bien qu’une partie de la droite et du camp progressiste ait désigné le Makhzen marocain comme véritable responsable des scènes de ces jours-ci à Ceuta, en contrôlant les flux migratoires à sa guise et selon ses intérêts en tant que gendarme de la frontière sud-européenne, nous avons tous en tête mai 2021, quand le gouvernement marocain a levé ses contrôles aux frontières et a permis à quelque 8 000 personnes d’entrer dans la ville de Ceuta, en deux jours seulement. À cette occasion, il semble que c’est l’assistance sanitaire pourvue à Brahim Gali, chef du Front Polisario, dans un hôpital de Logroño, qui a été le prétexte motivant la colère du Maroc et les représailles qui ont suivi. Les tensions n’ont baissé qu’après que le président du gouvernement ait modifié la position historique de l’Espagne sur le Sahara occidental et qu’il se soit réuni, l’année d’après, avec le roi du Maroc Mohamed VI.

Cette fois, le prétexte aux représailles de la dictature marocaine pourrait aller du voyage de Pedro Sánchez en Algérie il y a quelques jours, jusqu’à la négociation du nouvel accord commercial de l’UE, en passant par l’examen de la loi sur la nationalité saharaouie au Congrès ou même la volonté d’annexer les villes autonomes de Ceuta et Melilla avec l’appui des États-Unis de Trump. Mais je ne crois pas que nous arrivions à connaître un jour les motivations réelles du gouvernement du Maroc, celles qui l’ont poussé ces derniers jours à négliger ses fonctions de police des frontières européennes. Ce dont on ne peut vraiment pas douter, c’est l’immense pouvoir que l’Espagne et l’UE ont donné à des dictatures comme celle du Maroc par le biais de l’externalisation du contrôle de ses frontières.

Parallèlement à la militarisation des frontières de Ceuta et, postérieurement, de Melilla, l’accord de coopération en matière de contrôle frontalier entre l’État espagnol et le Maroc a été signé en 1992, le premier pas formalisant l’externalisation des frontières d’un pays membre de l’UE. Depuis, la dictature alaouite a obtenu des contrats pour réduire par tous les moyens – l’assassinat de cinquante personnes dans la vallée de Melilla en 2022 en est l’exemple le plus palpable – le nombre de personnes qui passaient la frontière de Ceuta, Melilla et le détroit de Gibraltar.

Mais cette externalisation de frontières n’allait pas être gratuite, loin s’en faut. Entre 1995 et 2006, le Maroc a reçu 1 640 millions d’euros du programme MEDA de l’UE au titre de la coopération avec des pays tiers riverains de la Méditerranée. En janvier 2007, le programme MEDA a été remplacé par l’Instrument européen de voisinage et de partenariat (IEVP), sans faire baisser les postes budgétaires : 722 millions entre cette année et 2010. En plus des fonds européens, il y a eu aussi beaucoup de coups de pouce et de fonds publics espagnols dédiés à l’externalisation de frontières au Maroc, quitte à utiliser à plusieurs reprises la coopération au développement comme alibi pour monter des projets ou pour cacher des postes budgétaires qui répondaient dans les faits à ce véritable objectif.

Depuis qu’il a été décidé d’externaliser les frontières européennes, le Maroc a utilisé, et continue à le faire, la question migratoire comme soupape, durcissant ou allégeant le contrôle de ses frontières en fonction des fonds reçus à cet effet ou des bénéfices politiques qu’il pourrait en tirer. Il est curieux de constater que la critique la plus fréquente partagée par le camp progressiste et la droite est que le Maroc ne remplit pas le volet du contrat par lequel il devient le gendarme de nos frontières, sachant que l’un comme l’autre se scandalisent aussi du fait que le Makhzen utilise son rôle de gestionnaire des flux migratoires à des fins géopolitiques. Mais personne ne questionne la politique criminelle d’externalisation des frontières, qui non seulement réprime les personnes qui décident de migrer, mais aussi qui nous rend complices de la dictature et de sa politique d’occupation.

Il est tout simplement ignoble qu’une fois de plus, avec plus de cent morts au compte de notre politique migratoire, les personnes qui s’entassaient à Ceuta ces derniers jours continuent d’être traitées comme des problèmes gênants, à expulser ou à éliminer au plus tôt : des sujets sans droits. Pour cela, il est fondamental de penser la situation migratoire actuelle, pas uniquement comme une crise humanitaire, mais aussi et surtout comme une crise des droits et donc comme une crise politique. Une crise qui questionne qui a le droit d’avoir des droits en Europe. Et qui nous interpelle tous.

Publié le 2 août 2026 par Viento Sur

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المؤلف - Auteur·es

Miguel Urbán Crespo

Miguel Urbán Crespo est militant d’Anticapitalistas, section espagnole de la IVe Internationale. Ancien député européen de Podemos, il est co-auteur et co-directeur de plusieurs livres, notamment Trumpismos, neoliberales y autoritarios aux éditions Verso.