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L’auto-émancipation des travailleur·ses et des opprimé·es : leçons des révolutions allemande et espagnole

par Uraz Aydin
Hongrie, le 1er mai 1919, la population passe sous l'arc de triomphe de la place Andrassy, décoré des bustes de Karl Liebknecht et de Karl Marx. Photo L'Illustration / Keystone
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Uraz Aydın défend, dans le cadre d’un débat suscité au sein des gauches turques et kurdes, l’importance de l’auto-émancipation dans la conception démocratique du socialisme, tout en réaffirmant la centralité stratégique de la destruction de l’appareil d’État bourgeois et de la remise en cause des rapports de propriété, à partir de deux des principales expériences du mouvement ouvrier international du siècle dernier.

Le débat a été ouvert par plusieurs textes d’Abdullah Öcalan, notamment sa longue lettre envoyée au congrès de dissolution du PKK, tenu les 5 et 6 mai 2025. Dans ce texte intitulé « Perspective », Öcalan reprend, dans ses grandes lignes, son interprétation de l’histoire, en soulignant l’importance de substituer le « dualisme commune-État » au rôle central de la lutte des classes dans le cadre du matérialisme historique. Selon lui, la théorie du conflit fondée sur la division en classes constituerait la principale cause de l’effondrement du « socialisme réel ». Le leader historique du PKK y annonce ainsi son objectif de « fonder le socialisme contemporain non pas sur un communisme basé sur la dictature de classe, mais sur un ensemble conceptuel qui organise les relations entre l’État et la communalité ». Cela passerait par l’abandon du langage centré sur l’État-nation et par la mise en avant de concepts éthiques et politiques articulés autour de l’idée de commune et de « nation démocratique ». Ainsi, la construction de la « société démocratique » ne pourrait se faire qu’à travers un dialogue avec l’État, dans le cadre d’un « compromis démocratique ».

Nous connaissons tous ce jeu où l’on nous demande quels seraient les trois livres que l’on emporterait si l’on échouait sur une île déserte, ou quelles seraient les deux personnes que l’on choisirait pour nous y accompagner. Si l’on pose la même question concernant le marxisme, si l’on considère ses thèses et que l’on nous demande laquelle il faudrait sauver à tout prix, laquelle préserver du marxisme ou du corpus marxiste, pour ma part ce serait l’énoncé placé tout au début des statuts de la Première Internationale : « l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Je considère que cette proposition constitue la rupture la plus fondamentale, le tournant le plus décisif entre la conception du socialisme portée par le marxisme et toutes les pensées révolutionnaires qui l’ont précédée. Car lorsque l’on examine la philosophie politique révolutionnaire bourgeoise, mais aussi les autres courants socialistes ultérieurs, on y trouve toujours une sorte de mythe du sauveur suprême. Autrement dit, de Machiavel à Rousseau, de Voltaire à Hegel, il est question soit d’un prince, soit d’un empereur ou encore d’un législateur. Hegel, par exemple, qualifie Napoléon d’« âme du monde assis sur un cheval ». Il s’agit toujours d’une libération venant d’en haut.

Cela vaut également pour les courants socialistes. Dans le socialisme utopique, on trouve des modèles de société élaborés grâce à une imagination créatrice extrêmement active, mais il n’y a pas de sujet capable de les réaliser. De fait, il n’y a pas non plus de stratégie pour la conquête du pouvoir politique. Fourier, Owen, Saint-Simon écrivent aux empereurs, aux tsars, aux rois, car ils ont besoin d’une force, d’un sujet qui puisse mettre en œuvre leurs projets par le haut. Le sujet est toujours conçu comme venant d’en haut. Un autre courant important – que l’on peut observer chez Babeuf, Buonarroti, Blanqui, et dans toute une série de sociétés révolutionnaires, d’organisations révolutionnaires clandestines – repose le plus souvent sur la perspective de la prise du pouvoir par une minorité révolutionnaire très bien préparée, déterminée, agissant au nom du prolétariat et s’y substituant. Il s’agit en réalité d’une forme de putschisme révolutionnaire. Les intentions sont sincères, mais la révolution n’est pas envisagée comme un processus dans lequel les masses entrent en action.

Le « génie » de la praxis

Chez Marx, en revanche, on observe précisément cette rupture. La question essentielle est que l’émancipation de la classe ouvrière soit l’œuvre d’elle-même, le produit de sa propre activité. Mon ami Doğan Çetinkaya 1, dans son intervention, l’a longuement expliqué : Marx met en évidence la dynamique par laquelle les masses, par leur propre volonté, se libèrent des conditions existantes. Bien sûr, cela ne tient pas simplement à son génie – le génie lui-même, comme Marx l’affirmait à propos de la créativité du peintre de la Renaissance Raphaël, est en dernière instance le produit de conditions sociales – mais parce qu’il est confronté à un mouvement ouvrier en plein développement, aux luttes des tisserands en Silésie, des canuts à Lyon, aux insurrections de 1830-1832, 1848, parce qu’il observe tout cela et se trouve face à une classe ouvrière qui s’engage de plus en plus dans la lutte et se forge au sein des combats de masse, il peut développer cette perspective d’auto-émancipation. Celle-ci se nourrit donc aussi de l’expérience pratique. Ici, outre la philosophie allemande, la pensée sociale française et l’économie politique anglaise, l’influence décisive – comme l’a souligné notamment Michael Löwy – des relations étroites, du travail commun et des contacts directs avec les associations et groupes ouvriers durant le séjour parisien de Marx est particulièrement importante. Il s’agit là d’une rupture politique, stratégique et méthodologique d’une portée considérable.

Bien entendu, il faut aussi mettre cela en regard de la conception de la praxis. Comment les masses peuvent-elles se libérer de la domination de la bourgeoisie ? Puisque, dans une société donnée, les idées dominantes sont les idées de la classe dominante, comment cette hégémonie idéologique peut-elle être brisée ? On peut trouver l’indice le plus fondamental pour répondre à cette question dans la troisième thèse sur Feuerbach. Marx y affirme qu’il existe des processus dans lesquels la transformation de la conscience des êtres humains correspond à la transformation des conditions sociales. Cela se manifeste précisément dans la praxis révolutionnaire, c’est-à-dire dans la lutte révolutionnaire. À mesure que les masses relèvent la tête, qu’elles s’engagent dans la lutte pour leurs propres droits, la conscience se transforme. Et à mesure que la conscience se transforme, des masses conscientes transforment à leur tour les conditions. Cela dépasse l’opposition entre « est-ce le changement des conditions qui transforme la conscience ? » ou « est-ce la conscience elle-même qui change les conditions sociales ? ». En réalité, il y a ici un débat à la fois avec un idéalisme abstrait et avec une forme de matérialisme vulgaire. Marx les critique tous deux, intègre certains aspects de ces positions et, à un niveau supérieur – au sens hégélien de l’Aufhebung 2 –, les dépasse par un saut dialectique pour élaborer sa conception de la praxis.

Les conseils, une forme universelle

Si l’on prend ce point de rupture fondamental comme point de départ, de nombreux points peuvent en découler, en particulier du point de vue stratégique. Comment, dès lors, ces pratiques d’auto-émancipation des masses se réalisent-elles ? Historiquement, elles ont toujours pris la forme d’organisations en conseils, en soviets, en comités. Personne ne dit aux masses « faites-le ainsi ». C’est en partie instinctif, en partie déterminé par les conditions concrètes : dans les moments où éclate une colère sociale et où les travailleur·ses, ceux et celles d’en bas, les opprimé·es commencent à s’organiser ; les autres organes, les autres appareils – à savoir les partis et les syndicats – se révèlent insuffisants. Les partis sont déjà étroits et fortement polarisés ; il y en a beaucoup – on peut parler d’une multiplicité de partis. Les syndicats, quant à eux, ne sont pas suffisamment larges. Les conseils apparaissent donc comme un modèle à la fois souple, capable de s’adapter à différentes conditions, et suffisamment ouvert pour que chacun puisse, d’une manière ou d’une autre, y participer, prendre la parole et s’y impliquer.

La révolution de 1905 en est sans doute le premier exemple fondamental. Mais par la suite, on observe ce phénomène dans de nombreux autres contextes : bien sûr en Octobre 1917, puis dans la révolution allemande, dans la révolution hongroise, dans le mouvement des conseils en Italie. Ensuite en Espagne, en Bolivie, en Algérie, et par exemple encore en Hongrie en 1956 : partout où les travailleurs se soulèvent, ils mettent en place en premier lieu ce type d’organisations. Comme l’a souligné Ernest Mandel, une fois, deux fois, on peut parler de coïncidence ; à la troisième occurrence, cela devient déjà étrange ; mais lorsque, au fil de l’histoire, cela se répète dans dix ou quinze cas, lorsque les travailleurs se tournent vers ce type d’organisation en conseils dans les situations révolutionnaires, cela signifie que nous sommes face à un modèle d’organisation naturel et universel de la classe ouvrière. De plus, au sein d’un certain mécanisme de représentation démocratique, il devient possible de structurer et de coordonner ces conseils à différentes échelles – locales, régionales et nationales.

La révolution des conseils en Allemagne 

Bien sûr, 1905 et Octobre 1917 sont des exemples extrêmement importants, mais je voudrais m’arrêter sur deux cas moins souvent évoqués. En matière de conseils, et en particulier de conseils ouvriers, l’exemple fondamental est en réalité la révolution allemande. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement le 108e anniversaire de la révolution russe, mais aussi le 107e anniversaire de la révolution allemande : le 8 novembre 1918. Nous rendons hommage à celles et ceux qui ont fait cette révolution et qui sont tombé·es pour elle. Il s’agit évidemment d’une révolution immense. C’est, en fait, la révolution qu’Octobre attendait, celle que les bolcheviks espéraient. Leur regard était toujours tourné vers ceci : il fallait qu’une révolution éclate aussi dans un pays industrialisé, doté d’une classe ouvrière puissante, pour ne pas rester isolés et enfermés.

Karl Liebknecht, fondateur du KPD (parti communiste allemand) prend la parole devant le ministère de l'Intérieur, pendant une manifestation de soldats en faveur de la démobilisation immédiate, le 4 janvier 1919.

Cette révolution s’étend en réalité de 1918 à 1923, c’est-à-dire jusqu’à la défaite du prolétariat allemand et des communistes allemands, jusqu’à l’extinction de la vague révolutionnaire. Mais ce sont surtout les premiers mois qui sont décisifs. Car dans la révolution allemande, la question centrale est la guerre : dans les révolutions, il y a toujours un facteur politique externe déterminant, le plus souvent une occupation, une tentative de coup d’État ou une guerre – et la pauvreté, la misère qu’elle engendre. Ici aussi, il s’agit d’une guerre terminée, mais qui ne parvient pas à se terminer réellement. Et la formation des conseils commence parmi les soldats, les marins. Une fois débarqués à terre, ils fraternisent avec les ouvriers. En quelques jours de début novembre, cette forme d’organisation en conseils se diffuse dans toute l’Allemagne. Partout. Près de 10 000 conseils ouvriers et de soldats sont constitués. C’est quelque chose d’extraordinaire. Et dans les rues, la mémoire de 1848 est encore relativement vivante. Ainsi, d’un côté, il y a la grève générale ; de l’autre, les drapeaux dans les rues, les manifestations ; les ouvriers s’arment, attaquent les casernes, et l’armée se retire. Avec le retrait de l’armée, s’ouvre la possibilité immense d’un pouvoir exercé par en bas. L’Empire s’est effondré, les organes de l’État sont en situation de faillite. Par conséquent, ces conseils commencent de fait à assumer l’ensemble des fonctions des administrations locales.

Dans ce mouvement de quelques jours, le Parti social-démocrate (SPD) fait tout ce qui est en son pouvoir pour prendre le contrôle ; il court littéralement derrière le mouvement, cherchant à le rattraper et à en prendre le commandement. Le SPD est un parti extrêmement puissant, en réalité une social-démocratie de droite ; car il existe aussi une social-démocratie plus à gauche, les sociaux-démocrates indépendants (USPD). Rosa Luxemburg et les spartakistes se trouvent encore à l’intérieur de l’USPD à ce moment-là, mais Kautsky et Bernstein également. Et le SPD affirme : « la révolution est la révolution de nous tous, nous allons fonder une république, une république des travailleurs. Venez donc établir une représentation supérieure de tous ces conseils. Créons une sorte de gouvernement à notre manière ». Ainsi, du point de vue formel, ils mettent en place un gouvernement indépendant de l’État bourgeois. Tout le monde vote, le SPD comme les sociaux-démocrates indépendants y participent. On lui donne un nom du type « Comité exécutif des conseils ». Mais on ne touche en rien au personnel de l’appareil d’État bourgeois. L’appareil d’État reste exactement tel qu’il est. Seul son nom change.

La reprise en main étatiste

Les sociaux-démocrates s’infiltrent très rapidement à l’intérieur des conseils. Ils y placent leurs cadres. Ils consolident la force dont ils disposent déjà, en particulier dans les conseils de soldats. Un immense enthousiasme continue de régner, et le SPD laisse le processus suivre son cours pendant un temps. Ils font des promesses : « Nous allons tout nationaliser », affirment-ils. Les rues sont couvertes d’affiches, des décisions sont prises, mais rien ne se passe. En quelques mois, les travailleur·ses se rendent compte qu’en réalité rien n’a changé. L’appareil est resté tel quel. Même le commandement militaire demeure entre les mains des anciens hauts gradés. L’armée bourgeoise est reconstituée. Peu à peu, ces conseils sont transformés en conseils municipaux. Ils sont ainsi entièrement intégrés au système. Des élections à une Assemblée constituante ont lieu et l’État bourgeois est entièrement reconstruit – précisément par ceux qui affirmaient agir au nom des classes laborieuses et des conseils ouvriers.

Bien sûr, des forces s’y opposent. Il y a le réseau des Délégués révolutionnaires, composé de métallurgistes d’avant-garde – qui ont joué un rôle très important dans la révolution –, les spartakistes, ou encore l’aile gauche de l’USPD. Ceux-ci sont réprimés dans le sang. Comme on le sait, des dirigeant·es spartakistes tels que Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et Leo Jogiches sont assassiné·es. Ailleurs, certains conseils refusent de remettre les armes. Ils sont écrasés. Par la suite, les bouleversements se poursuivent, avec des phases de montée et de reflux du mouvement révolutionnaire. Mais, au final, toute la dynamique du mouvement des conseils s’éteint progressivement, sans que l’appareil bourgeois ne soit réellement touché, sans que les rapports de propriété soient sérieusement remis en cause. Et cela se produit précisément sous l’action d’un parti ouvrier, d’un parti prétendant agir au nom des travailleurs. Je pense que c’est là une leçon majeure.

L’Espagne révolutionnaire et les comités

Notre autre exemple est l’Espagne. Lorsque l’on observe la révolution espagnole, on constate que la guerre civile et la révolution sont étroitement imbriquées. Depuis plusieurs années déjà, des soulèvements ouvriers révolutionnaires ont lieu. Sur cette base, un Front populaire – c’est-à-dire un gouvernement dominé par les partis de gauche – est constitué. En réaction, l’oligarchie, les grands propriétaires fonciers et l’Église lancent une tentative de coup d’État. Il s’agit notamment d’une insurrection militaire menée par Franco. Mais alors que celle-ci aurait dû revêtir un caractère contre-révolutionnaire – c’est-à-dire écraser le mouvement ouvrier et la gauche –, elle provoque au contraire une accélération révolutionnaire. Partout, face aux militaires, les ouvrier·es et les paysan·nes s’emparent des armes. Dans une grande partie du pays, l’appareil d’État s’est déjà largement effondré, et des comités s’y forment. Il existe déjà un mouvement de classe hautement politisé. Il faut souligner en particulier l’influence très forte des anarchistes en Espagne. Il s’agit là d’un type d’organisation quelque peu différent : des comités façonnés politiquement par la participation active des classes populaires, structurés selon le poids régional d’organisations politiques de masse. Mais ces comités restent en permanence soumis au contrôle de la base. On y trouve des anarchistes, des sociaux-démocrates, le Parti communiste aligné sur l’URSS, et parfois des républicains – en particulier en Catalogne. Des dizaines de milliers de comités se constituent partout. Ils prennent en charge l’ensemble des fonctions de l’État et des administrations locales. Les églises qui ne sont pas incendiées sont transformées en hôpitaux. Des écoles remplacent les demeures seigneuriales. Tous les moyens de transport sont réquisitionnés. Tout en poursuivant la résistance au fascisme, ils s’emparent des terres dans une dynamique pleinement révolutionnaire.

Il s’agit d’un processus de collectivisation absolument immense. Dans un premier temps, les terres des grands propriétaires réactionnaires franquistes – de ceux qui ont fui – ainsi que les usines des industriels sont expropriées. Puis le mouvement s’étend progressivement et, à terme, presque toutes les entreprises sont collectivisées. On peut observer cela tout particulièrement en Catalogne et dans les régions où les anarchistes sont fortement implantés. À Barcelone, 80 % des entreprises sont collectivisées ; à l’échelle de la Catalogne dans son ensemble, ce chiffre atteint 40 %. Il s’agit d’une vague révolutionnaire d’une ampleur considérable. Mais celle-ci commence peu à peu à inquiéter différentes forces, car une alternative stratégique se pose : vaincra-t-on le fascisme en défendant la république bourgeoise, ou bien, si l’on choisit de faire confiance à la volonté des classes populaires pour défendre la république, faudra-t-il alors soutenir cette vague révolutionnaire ? Et, bien sûr, les rapports de force internationaux entrent en jeu. La République espagnole est soutenue militairement avant tout par l’Union soviétique, mais celle-ci ne souhaite pas non plus rompre ses relations avec la Grande-Bretagne et la France. Nous sommes en 1936-1937. Dès lors, des exigences arrivent de l’Union soviétique : il ne faut pas toucher à la propriété privée.

Dans le cadre de la dynamique révolutionnaire, les milices fonctionnent selon des principes profondément égalitaires : après les heures de service, le salut militaire est interdit ; les écarts de salaire entre les grades sont abolis. Il s’agit là de pratiques égalitaires qui se diffusent largement dans l’ensemble de la société. Mais, peu à peu, tout cela est restreint.

On peut observer ce processus très clairement dans Hommage à la Catalogne de George Orwell, et Ken Loach le restitue avec une grande force dans son film Land and Freedom. En Turquie, ce film a été traduit par Ülke ve Özgürlük (« Pays et liberté »), ce qui résume en soi toute la controverse stratégique. Car la question centrale n’est pas le pays, mais la terre : plus précisément, sauver le « pays » en expropriant les propriétaires fonciers, c’est-à-dire en s’attaquant à la propriété. En Turquie, une simple erreur de traduction en vient ainsi à exprimer l’ensemble des tensions dans lesquelles la guerre civile et la révolution espagnoles se sont retrouvées enfermées.

Les milices sont progressivement intégrées à l’appareil d’État. Une aile plus radicale, comme le POUM – une gauche antistalinienne indépendante de l’URSS – est déclarée illégale. Ses dirigeant·es et militant·es, au premier rang desquels Andreu Nin, sont assassiné·es. Les collectivisations, les fermes collectivisées, sont intégrées dans un cadre de légalité étatique. La dynamique fondamentale est peu à peu neutralisée, absorbée. On en voit d’autres manifestations encore, comme la décision de verser des indemnisations à ceux dont les terres ont été expropriées. Une certaine « sacralité » de la propriété privée se trouve ainsi progressivement rétablie. Une fois la vague révolutionnaire écrasée à la fois par le sang et par des manœuvres bureaucratiques, les forces fascistes deviennent de plus en plus dominantes. L’intervention internationale s’intensifie, et deux ans plus tard, Franco s’impose sur l’ensemble de l’Espagne républicaine et instaure une dictature fasciste.

Je considère que ces deux expériences comptent parmi les exemples stratégiquement les plus importants de l’histoire du mouvement ouvrier du 20e siècle, et qu’il s’agissait de luttes capables de transformer en profondeur les rapports de force de leur époque. C’est précisément pour cette raison que leurs défaites ont été d’autant plus tragiques. Bien sûr, d’autres exemples pourraient être discutés, mais ces cas montrent de manière particulièrement nette que, si l’appareil d’État bourgeois n’est pas démantelé et si les rapports de propriété ne sont pas remis en cause, la dynamique révolutionnaire portée par le mouvement des conseils est brisée ; que les possibilités d’auto-émancipation et d’autogestion venues d’en bas – celles des classes laborieuses, des ouvriers et des paysans – se trouvent considérablement réduites ; et que l’on aboutit finalement à la défaite. Il nous faut revenir sans cesse sur ces expériences historiques de soulèvements révolutionnaires, de résistances et de conseils, les étudier en profondeur, afin d’être mieux armé·es pour les combats à venir. 

Le 14 avril 2026

Uraz Aydın fait partie des centaines « d’universitaires pour la paix » limogé·es pour avoir signé en 2016 une pétition contre les actes de violence de l’État envers le peuple kurde. Il travaille par conséquent comme traducteur et journaliste freelance. Il est membre du Parti ouvrier de Turquie (TIP) et du Bureau exécutif de la Quatrième Internationale.

Ce texte est la retranscription d’une intervention faite lors de la conférence « Le socialisme, à nouveau », organisée les 8 et 9 novembre 2025 à Istanbul par le Congrès démocratique des peuples (HDK), lié au mouvement politique kurde, dans laquelle notre camarade a été invité à présenter son point de vue, tout en exprimant sa solidarité avec le mouvement kurde et son ambition de mettre fin à la guerre par des négociations démocratiques.

  • 1

    Doğan Çetinkaya enseigne à la Faculté des sciences politiques de l’Université d’Istanbul. Il est l’auteur d’ouvrages consacrés à l’histoire politique et sociale de la Turquie, au nationalisme turc, à la pensée de gauche en Turquie, aux mouvements sociaux, à l’histoire du football turc et au mouvement ouvrier.

  • 2

    Aufhebung est un substantif allemand correspondant à un concept central de la philosophie de Hegel, puis de Marx, dont les implications variées et contradictoires se laissent difficilement traduire en français. Le mot caractérise le processus de « dépassement » d’une contradiction dialectique où les éléments opposés sont à la fois affirmés et éliminés et ainsi maintenus dans une synthèse conciliatrice.

 

المؤلف - Auteur·es

Uraz Aydin

Uraz Aydin fait partie des centaines « d’universitaires pour la paix » limogé·es pour avoir signé en 2016 une pétition contre les actes de violence de l’État envers le peuple kurde. Interdit de reprendre son travail à l’université, il travaille aujourd’hui comme traducteur et journaliste freelance. Il est membre de Comité central du Parti ouvrier de Turquie (TIP) et du Bureau exécutif de la Quatrième Internationale.