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Les conditions de vie et de résistance au Liban

par Nicolas Dot-Pouillard
Devant un immeuble détruit lors d'une frappe aérienne israélienne, dans le sud de Beyrouth, au Liban., le 25 mars 20026.  Photo EPA

Nicolas Dot-Pouillard aborde la situation d’un Liban confronté aux attaques israéliennes et aux difficultés de construire une résistance anti-impérialiste de gauche.

Quelle est l’ampleur des attaques menées par les forces israéliennes et étatsuniennes au Liban ?

L’ampleur des attaques israéliennes est supérieure à la dernière guerre de fin 2024 : les destructions de la banlieue sud de Beyrouth et du Sud-Liban sont colossales, l’expulsion forcée de centaines de milliers de Libanais·es de confession chiite est systématique, avec un caractère marqué de guerre communautaire de la part d’Israël. Les Israéliens tentent de séparer le sud du reste du pays, notamment en bombardant les ponts, et de couper les voies de passage du Hezbollah. Des assassinats ciblés et frappes – aussi coûteuses pour les civil·es – touchent également certaines zones qui ne sont pas chiites, notamment à Baabda, dans une zone chrétienne proche du palais présidentiel, ou à Bourj Hammoud, un quartier arménien. Les camps de réfugié·es palestinien·nes sont aussi une cible régulière des Israéliens, sachant que les factions palestiniennes ont été parties prenantes de la dernière guerre de 2024 au Liban, aux côtés du Hezbollah. Tout cela représente une menace sur le gouvernement libanais et l’ensemble de la société libanaise, pour dire que grosso modo personne n’est à l’abri et que c’est le Liban en entier qui paiera le prix de cette guerre, pas seulement la communauté chiite, même si elle est la première visée. L’objectif politique d’Israël est de couper le Hezbollah de sa base sociale, de disperser cette base sociale sur l’ensemble du territoire libanais, d’en faire une catégorie de réfugié·es, pour attiser les tensions internes libanaises. En frappant des zones chrétiennes ou des zones sunnites où se trouvent des déplacé·es chiites, ils montent les communautés les unes contre les autres. Les gens craignent d’accueillir des déplacé·es dans leur village. Il s’agit donc d’une stratégie de division de l’entièreté de la société libanaise.

Cette guerre a aussi un seuil de violence plus élevé, puisque c’est une guerre régionale : les Israéliens parlent depuis pratiquement deux ans maintenant d’une guerre sur sept fronts : Gaza, la Cisjordanie, le Liban, la Syrie, l’Irak, le Yémen et l’Iran. Ces fronts ont été relativement divisés ces dernières années : quand il y a eu la guerre des douze jours sur l’Iran – la première guerre israélo-étatsunienne – le Liban n’était pas directement engagé. Lorsqu’il y a eu la guerre sur le Liban de septembre à novembre 2024, il n’y avait pas eu de frappe sur l’Iran, même si les Iraniens avaient cependant réalisé des tirs de soutien au Hezbollah à cette époque. Mais tous les fronts n’étaient pas unifiés. Aujourd’hui ces sept fronts commencent à être unifiés. C’est l’effet post-sept octobre 2023 : une montée progressive de l’unification des fronts, qui tendent aujourd’hui à converger dans le sens d’une guerre hors-limite, du Golfe jusqu’à la Méditerranée. 

La logique de l’unification des fronts cependant n’est pas qu’une théorie israélienne, elle a aussi une réalité antérieure : cette idée d’unification des fronts existe depuis 2021 du côté de ce qu’on appelle « l’axe de la résistance », constitué du Hezbollah, de l’Iran, de leurs partenaires yéménites houthis, des mouvements chiites armés irakiens et de pratiquement l’ensemble des factions palestiniennes – qui ne sont pas chiites. À partir du soulèvement de 2021, l’ensemble des forces de cet « axe de la résistance » avait théorisé le principe de wahdat al sahat (l’unité des places). Cette théorie considérait que toute atteinte contre un des éléments de cet axe doit appeler une réponse sur un autre front, de la part d’un autre acteur de cet « axe de la résistance ». L’application en a été faite d’une manière relative mais néanmoins réelle après le 7 octobre 2023, puisque le Hezbollah a alors décidé de lancer ce qui s’appelle Jabhat al-Isnad (un front de soutien) à la bande de Gaza. Il concevait à l’époque ce front de soutien non pas comme une guerre complètement ouverte contre Israël mais comme un moyen de pression sur Israël et sur les États-Unis pour atténuer la pression militaire israélienne sur Gaza. Ce « front de soutien » ouvert par le Hezbollah dès le matin du 8 octobre 2023 s’est traduit peu à peu par l’éclatement d’une guerre. Autant le Hezbollah était à l’initiative pendant un an, autant Israël s’est mis aussi à prendre l’initiative, et a accéléré les choses à partir de juillet 2024 jusqu’à l’éclatement de la guerre de septembre à novembre. Il a commis alors une série d’assassinats, pas seulement la fameuse opération des pagers, il y a eu aussi la décapitation progressive de tout le commandement du Hezbollah. Maintenant, cette logique d’unification des fronts vaut pour tout le monde : Israël et les États-Unis mènent une guerre sur l’Iran, les fronts se sont élargis au Golfe, à l’Irak et au Liban – en attendant le Yémen. De l’autre côté, l’Iran n’a plus de ligne rouge et tire la leçon du cycle négociations/sanctions/bombardements imposé par les États-Unis depuis plusieurs mois. Ils veulent changer l’équation. Dans cette optique, il n’est plus impossible que, en cas de négociations, l’Iran mette le dossier libanais dans la balance, et veuille un accord global et régional. C’est ce qu’indiquent les dernières interventions de son Guide suprême et de son ministre des Affaires étrangères. En tous les cas, l’Iran ne veut plus de retour au statu quo ante. Et visiblement, il tient militairement et sait mobiliser une combinaison de nationalisme iranien pas spécifiquement islamique à la dynamique profondément messianique du chiisme, deux carburants fondamentaux pour tenir dans la guerre. Il s’est passé la même chose lors de la guerre Iran Irak des années 1980 qui, après les crises internes post-79, ont resolidifié le pays. Résultat, même les États-Unis commencent à douter de la possibilité d’un regime change

Il est probable que les Israéliens tentent maintenant une invasion du Sud-Liban. La limite pour eux se situe sur le plan purement militaire. Si on se réfère à la dernière guerre de 2024, le Hezbollah avait subi un coup, dans le sens où son leadership avait été décapité et où son leader charismatique, Hassan Nasrallah, avait été tué. Mais sur le terrain au Sud-Liban, il s’est avéré que ses combattants avaient en quelque sorte sauvé le parti et que l’incursion israélienne a quand même été assez limitée puisqu’elle n’a pas pu dépasser 4 à 5 km à l’intérieur des frontières du Liban. Il n’y a pas eu d’invasion du Sud-Liban et il y a eu un certain nombre de batailles acharnées, notamment à Khiam, au sud-est du Liban – pas très loin d’ailleurs de la Syrie et du plateau du Golan, où les Israéliens sont entrés par trois fois et ont dû ressortir.

Le Hezbollah, selon certains indicateurs, semble s’être en partie réorganisé depuis la dernière guerre. S’il n’est pas réorganisé, la guerre est courte et il est écrasé. S’il est réorganisé, la guerre est forcément plus longue. Les indicateurs sont pour le moment que son leadership, contrairement à la guerre de 2024, n’a pas été décapité. Lorsque la guerre a commencé dans la nuit du dimanche 1er mars, les Israéliens ont effectué un certain nombre de frappes très précises sur la banlieue sud, qui ont laissé penser dans les premières heures que toute la direction avait été décapitée, ce qui n’est pas le cas. Il y avait un bruit selon lequel le chef du bloc parlementaire, Mohamed Raad, avait été tué. Mais il a parlé dans la soirée d’après. Il y avait le bruit que le secrétaire général du parti, Naïm Qassem, avait été assassiné. Ça s’est révélé faux. C’est un premier indicateur : leur leadership n’est pas décapité, il est caché. Le deuxième indicateur, c’est qu’en dépit de la politique de désarmement du Sud-Liban, au sud du fleuve Litani, effectuée par l’armée libanaise, par le gouvernement et par les forces internationales de la Finul 1, il semble que le Hezbollah, en fait, ait encore une existence militaire, puisque actuellement se déroulent des batailles, notamment dans le village de Khiam, à Naqqoura, à Taybeh. Des batailles qui engagent les troupes israéliennes et le Hezbollah sur la partie frontalière depuis trois semaines, et peu en profondeur du Liban. 

La période de cessez-le-feu n’était pas une réelle période de cessez-le-feu puisque le Liban était quotidiennement bombardé au sud et à l’est dans la Bekaa. Les survols de l’aviation israélienne et des drones israéliens sur Beyrouth étaient continus. Et enfin, il faut savoir qu’Israël a occupé cinq points au Sud-Liban, duquel normalement l’armée aurait dû se retirer à l’issue du cessez-le-feu au bout de 60 jours, ce qu’elle n’a pas fait. Donc la situation antérieure à la guerre actuelle était celle d’une guerre probable. Pour la population du Sud-Liban, la guerre ne s’est jamais véritablement arrêtée depuis le cessez-le-feu de 2024. 


 

Quel est le but plus global des États-Unis et d’Israël selon toi ?

La vision globale historique des Israéliens sur le Liban tient selon moi à trois éléments centraux.

Le premier élément est qu’il y a chez l’extrême droite religieuse historiquement des revendications sur le Sud-Liban en tant que terre biblique. Mais ce n’est pas forcément l’aspect qui joue le plus, en tout cas chez les militaires et chez les politiques.

L’aspect qui joue un rôle central et historique est la question de l’eau et la question des hauteurs stratégiques : le Sud-Liban est un territoire montagneux qui jouxte également le Golan syrien. Dès 1948, lorsqu’il y a la création d’Israël, les forces du futur État israélien ont attaqué 15 villages au Sud-Liban. Il y a eu à l’époque un massacre de civils libanais dans le village de Houla – c’est un village assez connu parce qu’il y a une présence communiste historique, jusqu’à aujourd’hui. L’histoire des revendications israéliennes et des visées israéliennes sur le Liban est une vieille histoire.

Le troisième aspect est que le Sud-Liban est lié historiquement à la Palestine, par le commerce, les échanges, les mariages… Sous l’Empire ottoman, il n’y avait pas de frontières entre le Sud-Liban et la Palestine historique. Pendant la période de la Palestine mandataire, dans les années 1920 et 1930, c’était un espace où il continuait à y avoir beaucoup de circulations. Lors de la grande révolte arabe palestinienne de 1936, les Britanniques ont expulsé beaucoup de militant·es palestiniens au Liban. En 1948, des groupes libanais ont participé aussi à la lutte aux côtés des Palestinien·nes contre les troupes du futur État israélien. Donc, il y a eu une interaction historique entre le Liban et la Palestine historique. 

Cette interaction historique va être particulièrement forte dans les années 1960 à 1980, puisque les mouvements palestiniens de résistance, comme le Fatah, le FPLP, le Front démocratique et d’autres, qui sont présents au Sud-Liban dans les camps de réfugié·es palestiniens, vont se lier aux organisations de la gauche libanaise. Mais cette histoire n’est pas réductible à l’histoire de la gauche libanaise. L’imam Moussa Sadr – une personnalité charismatique et théologienne chiite, libanais, mais né en Iran dans la ville de Qom – va créer dans les années 1970 un mouvement chiite, le Mouvement des déshérités, dont la branche armée est Amal, qui est l’acronyme de Détachements de la résistance libanaise. Le mouvement Amal va être formé militairement dans les camps de réfugié·es palestiniens. La légende veut que le mot Amal, qui veut dire espoir, ait été trouvé à l’époque par Yasser Arafat. Ce parti existe toujours aujourd’hui, avec le rôle central du président du Parlement libanais, Nabih Berri. On parle dans les années 1979 de l’alliance entre les déshérité·es de leur terre et les déshérité·es sur leur terre, les déshérité·es de leur terre étant les Palestinien·nes et les déshérité·es sur leur terre étant la communauté chiite, qui était une des communautés socialement, économiquement et politiquement les plus marginalisées au Liban. La fondation du Hezbollah a elle-même été très liée, au début des années 1980, non pas seulement à l’expérience de la révolution iranienne, ou à l’Irak et à un chiisme transnational, mais aussi à l’expérience palestinienne, puisqu’un certain nombre d’officiers du Hezbollah, en réalité, ont été membres auparavant d’organisations palestiniennes, majoritairement dans le Fatah de Yasser Arafat. Il faut savoir qu’il y avait beaucoup de Libanais combattants dans les organisations palestiniennes, et on retrouve un certain nombre d’entre eux plus tard dans les rangs du Hezbollah. Tout cela pour dire que le devenir historique du Sud-Liban a toujours été lié à celui de l’ancienne Palestine mandataire. Il y a une interaction historique qui ne se dément pas aujourd’hui.

On est maintenant face à trois grandes conflictualités concernant le Liban qui vont mettre du temps à se développer et à se résoudre. La première, c’est le caractère régional du conflit : le conflit aujourd’hui n’est pas seulement un conflit sur le sol libanais, il se déroule en Iran, en Irak, dans le Golfe. Les fronts sont interconnectés comme ils ne l’ont jamais été sans doute depuis la guerre de 1967, et encore, le terrain d’affrontement est aujourd’hui bien plus vaste. La seconde conflictualité, c’est la question du pur rapport de force militaire entre le Hezbollah et les Israéliens, sur la base d’une guerre asymétrique et d’une guerre d’usure. Et la troisième question, ce sont les contradictions internes libanaises à l’issue de cette guerre, qui peuvent laisser présager de grandes tensions internes au pays.

La stratégie israélienne actuellement n’est plus forcément une stratégie fondée sur la normalisation. La normalisation avec les pays arabes reste une priorité pour eux, mais plus autant qu’elle l’était lors des accords d’Abraham avec Donald Trump. Je pense que la priorité actuelle pour les Israéliens est d’établir une sorte de désarmement général de tous les pays frontaliers. Ce qu’ils demandent au Liban, c’est très clairement une zone démilitarisée avec une armée libanaise faible au sud du Litani. Ils demandent la même chose en Syrie, qui est un État particulièrement affaibli. Il ne faut pas oublier que lors de la chute de Bachar el-Assad, les Israéliens ont bombardé massivement toutes les positions de ce qui restait de l’armée syrienne pour l’anéantir. Aujourd’hui elle est revenue au niveau des capacités qui étaient les siennes à la fin des années 1940. Ils ont les mêmes demandes sur le Sinaï égyptien, puisqu’ils ont demandé ces deux dernières années aux Égyptiens de le démilitariser. Le Sinaï est égyptien, ça fait partie de la souveraineté égyptienne mais ils demandent une démilitarisation totale. Donc je pense que la priorité des Israéliens, et ça s’inscrit complètement dans le cadre de cette guerre, c’est une démilitarisation des pays frontaliers, qui pour eux est prioritaire sur la question de la normalisation des États arabes avec Israël. Ça ne veut pas dire que la normalisation n’est pas importante. C’est la cerise sur le gâteau, mais la priorité pour eux est la démilitarisation. Concernant le Liban, ils peuvent accepter, tout au plus, une armée libanaise qui soit une sorte de force de police intérieure, censée désarmer le Hezbollah ou contrôler les camps de réfugié·es palestiniens. En aucun cas ils n’accepteront une armée de défense nationale. C’est d’ailleurs une vision partagée par les Américains et les Européens : une armée libanaise qui ne soit pas une armée de défense nationale, mais une armée tournée vers l’intérieur, une police en somme. 


 

Le gouvernement libanais semble attaquer de plus en plus le Hezbollah, quelle est la dynamique actuelle des rapports entre eux ?

La politique du gouvernement libanais tend plutôt à céder aux demandes américaines. Le gouvernement libanais cède pour une raison évidente : il veut préserver les infrastructures civiles, dont l’aéroport de Beyrouth, le port, l’ensemble des routes et des axes routiers qui permettent d’assurer la continuité entre le nord et le sud du pays. Les Israéliens menacent d’un blocus total et face à ça, effectivement, le gouvernement de Nawaf Salam et la présidence de Joseph Aoun pensent qu’il faut donner un certain nombre de gages. Et parmi les gages donnés, il y a l’interdiction officielle de la branche militaire du Hezbollah au Liban, ce qui est une première depuis le début des années 1990. Pour le moment, cela n’a pas beaucoup de conséquences, mais cela en aura probablement lors de la fin de la guerre, puisqu’on peut s’attendre à ce moment-là à une véritable polarisation politique dans le pays entre les partisans de l’armement du Hezbollah, dont le versant militaire sera interdit, et ceux qui prônent son désarmement. Donc la crise politique interne libanaise et l’aggravation des tensions internes sont très probables.

La deuxième pression israélienne et américaine est le couteau mis sous la gorge de l’armée libanaise – qui est déjà très largement financée par les États-Unis –, notamment au niveau des salaires et de l’armement. La pression américaine et israélienne va pratiquement aujourd’hui jusqu’à demander la démission de l’actuel chef de l’armée, Heikal, dont la position est de dire qu’il faut désarmer le Hezbollah mais qu’il ne faut pas entrer dans un conflit civil au Liban et que ça doit être l’œuvre d’un dialogue politique, et non pas d’un rapport de force militaire interne au pays. 


 Après une frappe israélienne contre une succursale de l'association Al-Qard al-Hassan, une institution financière liée au Hezbollah libanais. Le 3 mars 2026. Reuters.

Quelles sont les possibilités de construire une résistance populaire de gauche au Liban, les points d’appui dans ce sens ?

Cette question appelle d’abord une remarque sur l’état du rapport de force politique au Liban, comparativement aux années 1960 à 1980. Il y a eu une très riche et très grande expérience de la gauche libanaise, exceptionnelle même dans le sens où le Liban était le terrain de l’apparition de ce qu’on appelle à l’époque les nouvelles gauches arabes. Elles ont existé en Tunisie avec le Travailleur tunisien, au Maroc avec Ilal Amam (en avant). Au Liban ça a pris corps notamment dans des formations comme l’Organisation d’action communiste au Liban (OACL) ou le Parti d’action socialiste arabe (Pasa), qui correspondaient à une radicalisation à gauche du nationalisme arabe. C’est aussi ce qui a produit l’expérience du Parti communiste libanais. Car au Liban, la « vieille gauche » du Parti communiste libanais est aussi un élément de la « nouvelle gauche », à partir de son second congrès de 1968. Le renouveau intellectuel de la gauche libanaise est aussi passé par le PCL, avec des philosophes comme Mahdi Amel – qu’on a dit inspiré d’Althusser, et c’est partiellement vrai – ou Hussein Mroueh, qui a tenté une lecture marxiste de l’islam – lui-même étant un ancien séminariste du sanctuaire chiite de Najaf, en Irak. Le parti communiste libanais a eu un véritable rôle, y compris intellectuel, dans le renouvellement de la pensée marxiste à l’époque. Il a effectué une critique des positions soviétiques, notamment sur la question palestinienne, sur le plan de partage de 1947, mais aussi sur la politique soviétique par exemple en Tchécoslovaquie lors du printemps de Prague. 

Dans les années 1960 à 1980, cette gauche libanaise a également été portée par la dynamique et le souffle de la révolution palestinienne au Liban. Après le retrait palestinien du Liban de 1982 2, la gauche libanaise, le Parti communiste, l’Organisation d’action communiste au Liban et d’autres formations comme le Parti d’action socialiste arabe vont être au cœur de la résistance à Israël au Sud-Liban, notamment avec la fondation de ce qu’on appelle le Jamoul (Front de résistance nationale libanaise). Mais l’ensemble de cette gauche libanaise va être percutée par la chute du bloc de l’Est et par le tournant chinois dans les années 19803. Cela a des incidences financières et militaires dans le cadre de la guerre civile et de la résistance à Israël au Sud-Liban. L’appui militaire et financier était capital : lorsque cet appui financier et militaire disparaît, alors la puissance politique disparaît avec. Et derrière, l’Iran et le Hezbollah récupèrent le capital anti-impérialiste de la gauche – y compris en siphonnant et intégrant ses militants. 

La gauche libanaise est donc aujourd’hui très affaiblie et elle a été également divisée par un certain nombre de sujets. La question syrienne l’a divisée dans les années 2010, certain·es militants·e de gauche tenant en priorité à défendre le Hezbollah et « l’axe de la résistance » face aux États-Unis et Israël, tandis que d’autres prenaient le parti de la révolution syrienne. La question de l’Iran l’a également divisée. Elle a donc été divisée sur des questions stratégiques, sur la question des révolutions arabes, du rapport à l’Occident, à l’organisation du politique, etc.

La question de la renaissance d’une résistance de gauche au Liban, posée comme ça, est une question à mon avis assez abstraite : parce que qui dit résistance dit aussi penser la question des moyens, de la base populaire interne, et du soutien extérieur nécessaire, toutes choses dont la gauche libanaise, contrairement aux années 1970, est dépourvue, du fait de la bascule des rapports de force mondiaux depuis la chute du Mur. Il y a disons trois positions de gauche au Liban dans ce cadre : la première se structure autour de l’un des premiers quotidiens du pays, le journal al-Akhbar (les Nouvelles), qui défend l’idée qu’il faut soutenir l’« axe de la résistance » coûte que coûte dans la mesure où ce qui se joue est une bataille existentielle – au sens littéral – pour l’avenir de cette région. Depuis son retour au Liban, Georges Ibrahim Abdallah est sans ambiguïté sur cette ligne. La seconde position s’exprime dans le Parti communiste libanais ou l’Organisation populaire nassérienne du député Oussama Saad à Saida : il faut rebâtir une résistance populaire non-confessionnelle au-delà du Hezbollah : mais cela nous ramène à la question de la base populaire, des moyens et du soutien, question pour le moment insoluble. Une troisième gauche réduit le nom gauche à une défense minimale des droits humains, de la démocratie, mais de manière assez dépolitisée : c’est le versant « société civile » et ONGéiste de la gauche, représenté par certains députés dits « société civile » au Parlement libanais depuis 2022. 

Néanmoins il existe aujourd’hui une sensibilité à gauche au Liban, anti-impérialiste, opposée à l’occupation et qui a des effets concrets sur le terrain, limités mais néanmoins réels. Elle essaye de bâtir quelque chose notamment ce qu’on pourrait appeler une forme de résistance civile. Par exemple lors de la période du cessez-le-feu qui a suivi la guerre de 2024, dans les comités de villageois·es pour le droit à revenir dans leurs villages sur la bordure frontalière. Certain·es de ces militant·es de gauche ont d’ailleurs été directement menacé·es par les Israéliens sur leur téléphone. Il y a aujourd’hui une mobilisation sociale humanitaire du Parti communiste libanais et du Secours populaire, qui lui est affilié et qui gère par exemple l’hôpital dans la ville de Nabatieh. Les militant·es et les travailleur·ses agissent dans des conditions particulièrement difficiles puisque la ville de Nabatieh est sous un feu et un bombardement continus.


 

Quelles sont les tâches des anti-impérialistes dans le monde à ce sujet ?

Je pense que quelque chose s’est passé d’assez intéressant au Liban et dans l’ensemble de la région lorsqu’il y a eu l’enlèvement de Maduro. Cela a été perçu au Liban comme un événement extrêmement inquiétant dans le sens où ça touchait les gens directement : pas au sens symbolique, mais au sens d’une menace concrète : nous sommes, dans la région, les prochains. Il y a une très grande conscience au Liban – pas seulement chez les grand·es anti-impérialistes historiques, mais même chez les élites – d’une espèce d’impérialisme à l’état nu, d’un impérialisme américain sans équivalent dans l’histoire en termes de déploiement militaire intercontinental. Ni la Chine ni la Russie par exemple ne peuvent tenir la comparaison en termes de déploiement militaire inter-continental : les États-Unis, ce sont plus de 250 000 personnes déployées sur l’ensemble des continents, dans près de 80 pays, avec des bases militaires gigantesques. La Chine, en comparaison, possède une base militaire à Djibouti avec moins de 2 000 personnes. Le discours de Donald Trump est un discours qui s’est complètement séparé des justifications théoriques sur la démocratie, sur l’exportation de la démocratie et qui ne s’intéresse même plus au soft power. C’est un impérialisme décomplexé, bien plus que sous Bush fils. 

La grande question contemporaine pour les mouvements anti-guerre en Europe occidentale, aux États-Unis ou en Australie, c’est la question de comment articuler leurs mouvements anti-guerre avec les mouvements anti-coloniaux dans le sud global. Ces interactions demeurent toujours très difficiles. La flottille pour Gaza partie de Tunis essayait d’apporter des premières réponses. Un nouvel internationalisme post-sept octobre s’est dessiné autour de Gaza. En même temps, il n’existe plus d’espaces comme dans les années 2000, avec la dynamique des Forums sociaux mondiaux au Brésil ou en Inde, pour se rencontrer et discuter des sujets litigieux entre militants des Nords et des Suds : faut-il mettre en équivalence l’impérialisme américain avec la Russie et la Chine, ou y a-t-il aujourd’hui une forme de super-impérialisme américain décomplexé inégalé dans l’histoire ? Comment aborder la question des mouvements anti-coloniaux à dimension religieuse ? Ce sont des questions qui divisent, mais il n’y a plus d’espace de rencontres pour en discuter sereinement.

L’une des difficultés étant que, dans le sud global, il y a une très grande conscience du fait que « l’Occident » reste très solidaire : les désaccords sur l’Ukraine par exemple entre l’Union européenne et les États-Unis apparaissent vus d’ici comme des désaccords conjoncturels et non pas structuraux, puisqu’à la fin sur Gaza ou même sur l’Iran ce sentiment de solidarité entre les grands pays occidentaux apparaît toujours. Les désaccords conjoncturels ne réussissent pas à mettre fin à cette espèce d’alliance structurelle des pays occidentaux, alliance tout à la fois idéologique, politique et économique. Il y a en parallèle une forme de déception chez les peuples du sud global : le sud global aujourd’hui existe peut-être économiquement à travers des organismes comme l’Organisation de coopération de Shanghai ou les Brics, mais il n’existe pas politiquement. Tout le monde en est très conscient. Il y a là un grand paradoxe parce que dans les années 1950 à 1970 il y avait une dynamique politique du sud global – avec la conférence de Bandung et la Tricontinentale – mais sans dynamique économique. Et actuellement il y a une dynamique inverse : solidarité économique, mais sans réelle traduction politique. 

Le 21 mars 2026

Propos recueillis par Antoine Larrache.

  • 1

    La Force intérimaire des Nations unies au Liban est une mission de l'ONU déployée dans le Sud-Liban depuis 1978.

  • 2

    En 1982, l’OLP doit partir de Beyrouth, sous pression de l’invasion israélienne.

  • 3

    Progressivement, la Chine de Deng Xiaoping abandonne son soutien aux mouvements de libération nationale et aux partis communistes du tiers-monde au profit de ses intérêts économiques et diplomatiques.

 

المؤلف - Auteur·es

Nicolas Dot-Pouillard

Nicolas Dot-Pouillard est chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient. Résidant à Beyrouth, il est l’auteur de Tunisie, la révolution et ses passés (Iremmo / L’Harmattan, 2013), De la théologie à la libération. Histoire du Jihad islamique palestinien (avec Wissam Alhaj et Eugénie Rébillard, La Découverte, 2014) et La Mosaïque éclatée. Une histoire du mouvement national palestinien, 1993-2016 (Actes Sud, 2016).