La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a déjà déstabilisé la région et ses répercussions se font fortement sentir au Liban. En réponse à l’assassinat du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, par Israël et les États-Unis, la branche armée du Hezbollah a tiré le lundi 2 mars des missiles et des drones sur un site de défense antimissile israélien, au sud de Haïfa. Suite à ces événements, l’armée d’occupation israélienne a étendu sa guerre et son occupation du Liban.
L’État d’Israël est à l’origine de l’agression
Malgré le cessez-le-feu en vigueur depuis novembre 2024, l’armée d’occupation israélienne a mené des attaques quasi quotidiennes contre le Liban, faisant plusieurs centaines de mort·es, des dizaines d’enlèvements et des milliers de blessé·es. Cela sans oublier plus de 10 000 violations du cessez-le-feu de la part des forces d’occupations israéliennes, à la fois terrestres, aériennes et maritimes. Par ailleurs, Tel-Aviv a continué d’occuper au moins cinq zones au Liban après ses attaques de 2024 et bloque toute reconstruction depuis lors, notamment celle de plusieurs villages frontaliers rasés. Plusieurs dizaines de milliers de personnes déplacées ont ainsi été empêchées de rentrer chez elles. La guerre contre le Liban n’a donc jamais cessé à bien des égards, même si elle a été subie et ressentie différemment selon les régions.
Suite aux attaques du Hezbollah le 2 mars au matin, l’armée d’occupation israélienne a de nouveau bombardé massivement la banlieue sud de Beyrouth (Dahiyeh), ainsi que des villes et des villages du sud et de la vallée de la Bekaa.
L’état colonial d’Israël a également lancé une nouvelle offensive terrestre au Sud-Liban afin d’étendre sa « zone tampon de sécurité à la frontière », tout en cherchant à vider ces territoires de sa population. Des affrontements militaires directs opposent les soldats du Hezbollah aux forces armées d’occupations israéliennes dans le sud. Parallèlement, l’armée israélienne a émis des ordres d’évacuation à grande échelle, provoquant de facto des déplacements forcés massifs de populations dans la banlieue sud de Beyrouth, la région de la Bekaa et toute la zone située au sud du fleuve Litani. Près d’un million de personnes sont concernées.
Près de 700 000 personnes ont été déplacé·es en une semaine (du 2 à 9 mars 2026), dont plus de 117 000 hébergé·es dans des centres d’accueil selon la ministre libanaise des Affaires sociales Hanine el-Sayyed, et plus de 480 ont été tué·es, y compris plus de 80 enfants, et environ 1 300 blessé·es.
L’opération militaire du Hezbollah a sans aucun doute fourni à Israël un prétexte pour l’attaque actuelle, lui offrant une nouvelle occasion de réaliser un objectif continu : affaiblir le Hezbollah de manière significative à tous les niveaux (politiques, économiques et militaires) en ciblant les membres (civiles et militaires) et les institutions du Hezbollah, y compris civile comme l’institution financière de Qard al-Hassan, ou bien des membres des Force al-Qods, l’unité d’élite des Gardiens de la révolution islamique (GRI), résidant au Liban et supervisant l’activité du Hezbollah, avec des missions multiples, y compris financières, militaires, sécuritaires et de renseignement ; et visant massivement les territoires avec des populations chiites importantes pour creuser un fossé entre le parti et sa base populaire.
En même temps, le gouvernement israélien cherche à faire pression sur l’État libanais pour continuer le processus de désarmement du Hezbollah et obtenir de nouvelles concessions de Beyrouth, notamment en approfondissant les efforts de normalisation des relations entre les deux pays. Dans ce cadre, le gouvernement libanais a pris une série de mesures dans ce sens comme la décision qualifiant d’« illégales » et interdisant les activités militaires du Hezbollah, appelant l’armée libanaise à mettre en œuvre le plan relatif au monopole des armes dans les plus brefs délais et par « tous les moyens possibles »1 ; et l’interdiction de toute activité militaire éventuelle des Gardiens de la révolution iraniens et l’imposition de visas aux Iranien·nes pour entrer dans le pays. Le président libanais Joseph Aoun a également appelé à des négociations directes avec Israël, mais cela a été à priori refusé par Tel Aviv, qui cherche à poursuivre sa guerre contre le Liban et le Hezbollah.
Ces mesures s’inscrivent dans l’orientation politique du président libanais et gouvernement libanais depuis le début de l’année 2025 qui consiste, sous pression des puissances occidentales et régionales, à augmenter la pression contre le Hezbollah dans le processus de désarmement2 et contre les circuits et réseaux financiers informels liés au parti.
Finalement, l’armée d’occupation israélienne en profite également pour attaquer d’autres acteurs politiques perçus comme hostile au Liban, comme en témoignent l’assassinat de membres du Jihad islamique palestinien et du Hamas, ainsi que le ciblage de membres de Jamaa Islamiyah et le bombardement de ses bureaux à Saïda. De même, les forces armées d’occupation israéliennes ont ciblé des membres de l’armée libanaise, assassinant des soldats, notamment lors de la première des deux opérations commandos menées ce week-end vers Nabi Chit, dans le sud du pays.
Mais les menaces contre le Hezbollah ne sont pas seulement extérieures, car depuis les attaques, le mouvement est confronté à des pressions supplémentaires du gouvernement libanais pour désarmer le parti.
L’unité organisationnelle du Hezbollah est-elle fracturée ?
Derrière la façade d’unité que le Hezbollah affiche face aux attaques israéliennes, il est probable que des divergences d’opinions et d’orientations existent en son sein. Ces dissensions couvaient déjà depuis la guerre de 2024 et se sont accentuées depuis.
Les assassinats de l’ancien secrétaire général Hassan Nasrallah et de nombreuses figures politiques et militaires du parti ont gravement affecté la direction et la structure organisationnelle du Hezbollah.
Le rôle de Wafic Safa, figure historique du Hezbollah, a par exemple considérablement diminué au sein de l’organisation du parti. Il a démissionné de l’importante unité de coordination et de liaison, chargée de multiples responsabilités politiques et militaires, et sera probablement nommé au Conseil politique du Hezbollah à un poste plus symbolique. On lui reprochait d’adopter et d’encourager une attitude très hostile envers le gouvernement libanais et ses demandes de désarmement du Hezbollah, contrairement à l’approche plus pragmatique du secrétaire général Naïm Qassem et d’autres personnalités de la branche civile, comme Mohammad Raad, chef du groupe parlementaire du Hezbollah, et Mahmoud Qomati, vice-président du bureau politique du Hezbollah. Ces figures rejettent également tout processus de désarmement, mais les différences se situent probablement au niveau de l’approche à aborder pour affronter ces pressions. La branche civile est par exemple plus disposée à entretenir des relations institutionnelles et collaborer avec le gouvernement libanais, particulièrement dans une situation de menaces multiples, à la fois locales et régionales, contre le parti.
De même, le nouveau secrétaire général, Naïm Qassem, ne semble pas jouir de la même influence politique ni de la même popularité que son prédécesseur.
Le Hezbollah est dépendant du régime iranien
Cette situation, conjuguée aux menaces géopolitiques (accentuées par la chute du régime syrien d’Assad en décembre 2024), a inévitablement engendré des dissensions internes croissantes au sein du parti. Dans ce contexte, la dépendance du Hezbollah vis-à-vis des GRI s’est renforcée, notamment pour ce qui concerne sa branche militaire.
Outre le fait d’avoir historiquement fourni au parti libanais un armement crucial et un soutien politique3 , le Hezbollah a également été largement dépendant des financements iraniens pour payer les salaires de ses composantes militaires et civiles, ainsi que pour assurer les services sociaux à sa population. C’est ainsi que le Hezbollah est devenu le deuxième employeur du Liban après l’État.
Alors que la menace pesant sur le régime iranien devenait de plus en plus vitale avec la guerre israélo-américaine contre Téhéran, l’ouverture d’un nouveau front au Liban servait la stratégie et les intérêts des Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) visant à régionaliser le conflit et à le prolonger, afin d’en accroître le coût pour les États-Unis et Israël, tant sur le plan militaire qu’économique. C’est pourquoi l’Iran a par exemple fermé le détroit d’Ormuz, passage stratégique pour près de 20 % du trafic pétrolier maritime mondial, contraignant de nombreuses compagnies à emprunter des routes alternatives, plus coûteuses et plus longues. Le baril de Brent de pétrole a d’ailleurs dépassé les 100$ en fin de journée du 9 mars.
L’Iran poursuit d’ailleurs ses bombardements contre Israël et ses frappes contre des infrastructures pétrolières et des installations américaines se trouvant dans les monarchies du Golfe.
Parallèlement, certains membres de la branche militaire du Hezbollah ont pu penser qu’une telle initiative militaire contre Israël et le déclenchement de la guerre pourraient suspendre les efforts du gouvernement pour faire progresser le désarmement du parti, tout en misant sur la stratégie iranienne d’une guerre prolongée et régionale avec une sortie du conflit potentiellement en faveur de ses réseaux d’influence dans la région, y compris Hezbollah.
Si le secrétaire général Naïm Qassem et d’autres responsables du parti ont publiquement soutenu l’engagement du Hezbollah dans la guerre actuelle et affirmé qu’il n’y avait pas d’alternatives à la résistance armée, certains éléments pointent cependant des désaccords potentiels.
L’ancien ministre du Hezbollah, Mustafa Bayram, a par exemple initialement publié un tweet accusant Tel-Aviv d’avoir orchestré l’attaque à la roquette le lundi 2 mars – pourtant tirée par le Hezbollah – afin de justifier ses attaques planifiées contre le Liban. Il a ensuite supprimé son tweet après la déclaration de la branche militaire du Hezbollah revendiquant cette attaque.
Il est également prétendu que des responsables du Hezbollah, Mohammad Fneish et Mohammad Raad, avaient garanti au chef d’Amal4 et président du Parlement, Nabih Berri, que le parti ne s’engagerait pas dans le conflit régional actuel.
Des marges de manœuvre réduites
Dans ce contexte, le Hezbollah fait face aux critiques d’une partie de sa base populaire suite à son attaque contre Israël, exaspérée par cette nouvelle guerre et les destructions et déplacements de population qu’elle engendre. Compte tenu notamment de l’affaiblissement considérable des capacités militaires du Hezbollah depuis 2024, beaucoup doutent fortement de sa capacité à avoir un réel impact sur la dynamique de la guerre contre l’Iran. Les capacités militaires du parti ont été fortement affaibli à la suite de la guerre de 2024 et ses défis se sont accentuées avec la chute du régime syrien de Bachar el-Assad en décembre 2024. Autrefois, celui-ci permettait de faire transiter de l’argent et des armes. La Syrie était même devenue une source d’accumulation de capitaux avec le trafic de contrebande, de captagon5 et autres sources de revenu. Or, le nouveau gouvernement syrien, dans un souci d’allégeance aux États-Unis, effectue beaucoup plus de contrôles, et a d’ailleurs renforcé sa présence militaire aux frontières depuis le début l’offensive militaire israélienne. Par conséquent, le Hezbollah s’est retrouvé de plus en plus isolé, aussi bien politiquement que territorialement. Il est pressé de toutes parts, que ce soit par la menace constante israélienne, les pressions américaines sur le gouvernement et l’armée, les sanctions financières, et même à l’intérieur du pays où de larges segments de la société appellent à son désarmement total.
Dans ce cadre, si les appels à l’interdiction du parti lancés par ses ennemis traditionnels, comme les Forces libanaises, ne surprennent guère, le soutien apporté par leur proche allié, Amal, à la décision gouvernementale d’interdire les opérations militaires et sécuritaires du Hezbollah constitue un revers majeur. Cela témoigne des tensions croissantes et accumulées entre le Hezbollah et l’autre parti politique chiite.
Cependant, l’appel du Premier ministre Nawaf Salam à un désarmement immédiat du Hezbollah par l’armée libanaise fait face à des défis importants, notamment car il risquerait de compromettre l’unité de cette dernière, composée à plus d’un tiers de chiites. Le commandant en chef de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, aurait d’ailleurs fait des déclarations s’opposant à l’emploi de la force contre le Hezbollah, craignant un bain de sang et la division de l’armée.
De plus, une telle décision nécessiterait l’aval d’Amal afin de garantir une couverture politique chiite. Or, Berri n’est toujours pas prêt à donner son accord, d’autant plus qu’il pourrait affaiblir la communauté chiite dans son ensemble, et compte tenu de l’incertitude qui plane sur l’avenir du régime iranien, et donc sur celui du Hezbollah.
Plus largement, la colère et la frustration envers le Hezbollah, au sein d’une grande partie de la population libanaise, se sont accentuées encore davantage, et avec elles les tensions confessionnelles au sein du pays, toujours exploitées en particulier par l’État d’Israël pour approfondir la discorde interne dans le pays. Le parti est en effet perçu comme une force majeure responsable du contexte national et régional instable actuel. L’isolement du parti et la baisse de popularité en dehors de la communauté chiite libanaise se sont renforcés ces deux dernières décennies en raison de ses politiques nationale (y compris les évènements du 8 mai 20086 et son opposition à l’intifada libanaise en 2019 et la répression de manifestant·es) et régionale (particulièrement l’intervention en Syrie en soutien au régime despotique des Assad après le déclenchement de la révolution syrienne).7
Des critiques de l’opération militaire du Hezbollah ont également été émises par le Parti communiste libanais (PCL) qui, tout en dénonçant l’État colonial d’Israël, a déclaré : « La riposte du Hezbollah fut une erreur de jugement, tant sur le fond que sur la forme. L’ennemi sioniste, qui n’a besoin d’aucun prétexte pour poursuivre son agression, a exploité cette opération pour intensifier sa guerre barbare contre le Liban »8 . Dans différentes interviews, le secrétaire général du PCL, Hanna Gharib, a également été très critique envers le Hezbollah pour avoir donné ce prétexte à Israël pour lancer cette nouvelle guerre. Il a déclaré notamment, tout en défendant le droit à la résistance et en étant critique de l’État libanais, que la résistance ne devrait pas être confessionnelle et monopolisé par une seule confession comme c’est le cas actuellement, mais devrait être nationale, rassembler toutes les confessions comme dans le passé avec le Front de la résistance nationale libanaise (dont l’acronyme en arabe est Jammoul), chercher à libérer les classes populaires et travailleuses et lutter pour un changement démocratique et économique, des éléments ignorés par le Hezbollah.9 C’est une critique qui s’est également développé au sein d’une partie de la gauche libanaise, même avant la dernière offensive israélienne10 .
L’alignement du Liban sur les États-Unis et les impasses libanaises
Alors que le Hezbollah fait face à une menace existentielle réelle, le gouvernement libanais ne parvient pas à rassurer la population, menacée de déplacements forcés et de nouvelles violences en raison des attaques israéliennes incessantes. Sa volonté de désarmer le Hezbollah – un désir partagé par Israël et les puissances régionales et occidentales et une large partie de la population libanaise – repose sur une logique erronée : la souveraineté de l’État ne pourrait être rétablie qu’en consolidant son monopole sur la violence. De plus, le financement étranger, y compris par les Etats-Unis, le Qatar et la France, de l’armée libanaise dépend largement de son rôle dans le désarmement du Hezbollah, bien plus que de sa capacité à constituer une force armée protégeant le pays des menaces extérieures. La décision du gouvernement de retirer les troupes armées libanaises du sud et de leur ordonner de se concentrer sur le désarmement du Hezbollah illustre parfaitement cette dynamique.
Le désarmement du Hezbollah est également lié à un processus de normalisation avec Israël, dont le gouvernement espère qu’il entraînera un afflux d’aide financière pour la reconstruction.
Cela subordonne implicitement la souveraineté du Liban à l’acceptation de conditions extérieures, sous la forte pression de Washington. Dès lors, tout « accord » avec Israël s’apparente moins à une affirmation de souveraineté qu’à une capitulation.
Toute tentative de poursuivre le désarmement du Hezbollah – notamment dans le contexte de la guerre menée par Israël dans la région – sans transformation politique ou économique du pays risque d’exacerber les tensions confessionnelles et d’affaiblir l’État. De fait, le gouvernement actuel ne cherche pas à changer radicalement l’économie du pays, qui repose sur le clientélisme confessionnel, une dynamique de rente néolibérale (par les processus de privatisation, par l’allocation des contrats d’états, et à travers les secteurs des services, en particulier financier (en particulier les banques), du commerce et de l’immobilier, etc…) et la mainmise des élites sur le pouvoir. Un système politique confessionnel et néolibéral que le Hezbollah n’a pas combattu : bien au contraire il y a participé durant plus de deux décennies au plus haut niveau et y est devenu une partie intégrante défendant les intérêts des fractions différentes de la bourgeoisie libanaise11 .
Cette vision de la souveraineté, poursuivie presque exclusivement par l’expansion des forces de sécurité de l’État, occulte deux réalités essentielles. Premièrement, les Forces armées libanaises ne disposent des capacités matérielles et financières nécessaires ni pour défendre de manière indépendante les frontières du Liban ni pour combler le vide laissé par le Hezbollah. Dans un contexte de crise économique continue, marquée par une inflation galopante et d’effondrement de la monnaie nationale, la quasi-totalité du budget de la défense pour 2025 est absorbée par les salaires et les opérations de base. Le revenu réel d’un soldat se situe entre environ 250 et 400$ selon le grade et les allocations, ce qui est en dessous du niveau jugé adéquat pour subvenir à ses besoins essentiels, compte tenu de la hausse des prix et du coût de la vie, poussant un très grand nombre d’entre eux à chercher des deuxièmes emplois, notamment dans les agences de livraisons. Deuxièmement, l’État libanais manque de légitimité pour maintenir une stratégie de défense centralisée. Des années de clientélisme confessionnel, de fiscalité régressive et d’exclusion économique ont sapé sa crédibilité auprès de ses propres citoyen·nes.
Les capacités militaires autonomes du Hezbollah, ses interventions dans des pays régionaux dans le passé comme en Syrie et ses liens politiques avec l’Iran sont manifestement incompatibles avec une politique de défense nationale souveraine, mais le gouvernement ne peut ignorer la base populaire du parti dans ses prises de décision. Après tout, le soutien dont bénéficie ce parti s’est largement nourri des échecs de l’État, de l’insécurité, de la marginalisation socio-économique et des attaques et guerres extérieures répétées, en particulier celles menées par Israël, et cela depuis des décennies. Bien que l’armement du Hezbollah soit de moins en moins perçu comme une garantie de sécurité et de protection pour les populations chiites face à Israël, il demeure un atout au sein du système politique national et vis-à-vis de la Syrie voisine, dirigée par une nouvelle élite considérée comme hostile au Hezbollah et, plus généralement, aux chiites. Les armes de celui-ci n’ont jamais en effet servi simplement à la résistance contre Israël, mais ont été de plus en plus soumises à d’autres considérations internes et externes, liées au projet d’influence iranienne dans la région auquel le parti est lié12 .
De plus, le gouvernement libanais ne répond pas véritablement aux besoins des populations ciblées et déplacées et n’a mis en œuvre aucun plan de reconstruction pour les zones détruites.
Que faire maintenant ?
En d’autres termes, l’État doit être perçu comme légitime, réactif et inclusif, capable non seulement de dissuader les menaces, mais aussi de répondre aux besoins des classes populaires. Le manque de légitimité populaire du système politique confessionnel et néolibéral libanais et de ses institutions, notamment en ce qui concerne la garantie d’un véritable espace démocratique représentant les aspirations des classes populaires libanaises et la fourniture de services sociaux et économiques à de larges pans de la population.
Par ailleurs, la frustration croissante de certains segments de la base populaire du Hezbollah exige toujours une alternative politique démocratique et inclusive au sein du pays, capable de les rallier. Or, cette alternative fait encore défaut aujourd’hui…
S’il est impératif de s’opposer à la guerre de l’armée d’occupation israélienne, y compris par la résistance armée qui reste un droit fondamental face aux occupations et attaques de l’État colonial d’Israël, la capacité politique de réaction est actuellement faible au Liban. Une résistance ne peut être durable et tenter de construire une trajectoire vers le succès si elle se limite à une seule confession ou un seul groupe, et si elle est dépourvue d’un projet politique soutenant la démocratie, la justice sociale et l’égalité au Liban et dans la région plus largement. De même une résistance populaire démocratique et sociale ne peut lier son sort à un régime autoritaire iranien qui opprime ses classes populaires et a développé une politique impériale au niveau régional comme en Syrie (dans laquelle les GRI, le Hezbollah et les milices pro-Téhéran sont intervenues en soutien à dictature des Assad), en Irak, au Liban et au Yémen. De nouveau, cette critique n’empêche pas de dénoncer également les guerres impérialistes américano-israéliennes contre l’Iran, le Liban ou le génocide contre le Palestinien·nes.
Quant à la rhétorique du gouvernement libanais en faveur d’un « pays souverain » fondé sur une imposition de la force par l’armée libanaise, appuyée sur des pressions extérieures de nations dont les intérêts contredisent les besoins des classes populaires au Liban et dans la région, et l’absence de plan pour la fin du système politique confessionnel et néolibéral, et de développement des capacités de l’État, que ce soit en matière de services sociaux et économique ou de défense de sa population, cette situation ne contribuera certainement pas à promouvoir les intérêts des classes populaires du pays.
Séparer ces deux dynamiques ne peut mener qu’à davantage de souffrances des classes populaires au Liban et au niveau régional plus généralement.
En d’autres termes, il s’agit de lier les enjeux démocratiques et sociaux, s’opposant à toutes les forces impérialistes et sous-impérialistes, tout en promouvant la transformation politique et sociale par en bas, à travers la construction de mouvements dans lesquels les classes populaires sont les véritables acteurs de leur émancipation. Un projet de résistance donc avec une véritable assise populaire au sein des classes travailleuses de toutes les confessions et ethnies au niveau local et régional, et défendant leurs intérêts de classes communs.
Le 10 mars 2026
- 1Trois membres du Hezbollah ont d’ailleurs été arrêtés par l’armée libanaises, mais ont par la suite été relâchés, chacun sous caution financière pour la somme relativement dérisoire de 1 900 000 LL (environ 21 $) pour port et transport illégaux d’armes.
- 2Le plan de désarmement de l’armée libanaise compte plusieurs étapes qui passent tout d’abord par le site du Litani, et ensuite le reste du Liban, y compris Beyrouth et Dahyieh.
- 3Pour rappel, dans la structure organisationnelle du parti, le Conseil du jihad (militaire) comprend un conseiller iranien, tout comme le Conseil de la choura (décisionnel).
- 4Amal (en arabe « espoir »), acronyme de « détachements de la résistance libanaise », est un parti politique chiite, et une ancienne milice durant la guerre civile libanaise, fondé en 1974. Le parti est dirigé par Nabih Berri depuis 1980.
- 5Drogue de la famille des amphétamines, qui est aujourd’hui la substance la plus consommée chez les jeunes du Moyen-Orient.
- 6En mai 2008, le Hezbollah a envahi militairement certains quartiers de Beyrouth-Ouest et s’est engagé dans des confrontations armées dans d’autres régions, le Chouf notamment. Ces actions armées se sont déroulées après l’annonce du gouvernement libanais de vouloir démanteler son réseau de communication. Les violences ont pris fin une semaine plus tard, avec pour bilan plus de 80 morts et 250 blessés.
- 7Voir pour plus de détails, lire « Le Hezbollah, entre défis et résistances », Inprecor, 5 octobre 2025. https://inprecor.fr/le-hezbollah-entre-defis-et-resistances
- 8« Déclaration du bureau politique du parti communiste libanais », 3 mars 2026, Facebook. https://www.facebook.com/CPLebanon/posts/pfbid0AzSCWSyL9SkWCH6VySBktRwDbS2Loe8x5yvMgJnh2azCLrXNaN2DHdTgFMtgC1EDl
- 9Voir interview https://www.facebook.com/reel/1237798481311991 et voir aussi cet interview très critique de Hanna Gharib du Hezbollah https://www.facebook.com/reel/1842938469703513
- 10Voir les critiques de membres du PCL contre le Hezbollah (« Lebanon’s Communists and the Disarming of Hezbollah, Hanna Strid, 27 février 2026, Jacobin,https://jacobin.com/2026/02/lebanon-hezbollah-communists-israel-iran). En septembre 2025, le président de l’Organisation populaire nassériste et député de Saida, Oussama Saad, avait ouvertement critiqué, lors d’une cérémonie commémorant le 43e anniversaire de la création Front de la résistance nationale libanaise (dont l’acronyme en arabe est Jammoul) « la confessionnalisation de la résistance » par le Hezbollah. Il a poursuivi en disant le Front de résistance nationale a été empêché de remplir son rôle dans la poursuite de la lutte pour la libération avant d’affirmer qu’une résistance autrefois « nationale et unificatrice est devenue factionnelle ». Il a ajouté : « Cette grave erreur a transformé la résistance en une cause confessionnelle et a empêché les Libanais de reconnaître leur responsabilité nationale, comme si la libération du pays ne concernait pas l’État, ses composantes et son peuple ». Voir « Oussama Saad takes another step toward breaking with Hezbollah », Yara Abi Akl, 18 septembre 2025, L’Orient today, https://today.lorientlejour.com/article/1477816/oussama-saad-takes-another-step-toward-breaking-with-hezbollah.html.
- 11Voir Joseph Daher « Liban : structure de classe, néolibéralisme et Hezbollah », 1er novembre 2019, Contretemps.euhttps://www.contretemps.eu/hezbollah-fondamentalisme-neo-liberalisme/ .
- 12Voir Joseph Daher Le Hezbollah : un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme (Éditions Syllepse, 2019, 288 pages). ; Voir https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2025-1-page-127?tab=resume; ou https://carep-paris.org/recherche/hezbollah-entre-defis-et-resistance/