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Le soulèvement de 1976 et sa portée latente

par Salim Vally

Au fil du temps, le 16 juin 1976 est devenu le symbole, commémoré, de la résistance victorieuse contre l'imposition forcée de l'afrikaans dans les écoles de Soweto. Cette injustice a d’ailleurs clairement été l'un des catalyseurs du soulèvement de 1976. 

Pourtant, réduire ce moment décisif à la seule insurrection de Soweto revient à passer à côté de sa signification profonde, de ses véritables contributions à la lutte globale de libération et de sa pertinence encore à notre époque. Aucun événement d'importance historique ne peut être compris en dehors de son contexte plus large.

Dans cette brève réflexion, je me contenterai de mettre en lumière plusieurs dimensions clés, bien que trop souvent négligées, du soulèvement de 1976 : son internationalisme, son engagement face à la question nationale, son soutien aux luttes ouvrières, son adhésion à la direction collective et son rejet du culte de la personnalité. Mais aussi son caractère non sectaire, et l’importance qu’il accordait à la praxis.

Une jeunesse globalement consciente

Les organisations de la « Black Consciousness » (la « conscience noire ») et la jeunesse de 1976 ont été profondément influencées par d’autres luttes de libération. Elles puisaient alors leur inspiration dans les luttes d’indépendance au Zimbabwe, en Namibie, en Angola ou encore au Mozambique. Mais également dans la résistance populaire contre l’impérialisme américain en Amérique du Sud et en Asie. Les Damnés de la Terre de Frantz Fanon et Pédagogie des opprimés de Paulo Freire étaient alors largement diffusés et lus dans les townships.

Les étudiant·es étaient alors inspiré·es par les luttes des Afro-Américain·es et des autres peuples opprimés à travers le monde.

Cette conscience internationaliste s’est exprimée explicitement en 1976, lors des manifestations contre l’arrivée du secrétaire d’État américain Henry Kissinger. Le 18 septembre 1976, le New York Times rapportait que des étudiant·es de Soweto avaient manifesté contre la visite de trois jours de Kissinger, au cours de laquelle il s’était entretenu avec le Premier ministre John Vorster. 

Le journal indiquait que de nombreux jeunes manifestant·es avaient été tué·es : « les tirs ont commencé après que des étudiants brandissant des pancartes dénonçant M. Kissinger se soient rassemblés dans les cours d’école du townships, en chantant des chants de protestation noirs ». Une pancarte qualifiait Kissinger de « meurtrier » ; une autre disait : « Kissinger, hors d’Azania – nous ne voulons pas de l’oppression américaine masquée ».

L’unité au-delà des catégories raciales de l’apartheid

Le régime de l’apartheid divisait la majorité opprimée par le biais des lois appliquées aux townships (bantoustans), de la loi sur les zones réservées (Group Areas Act). Mais également par le biais de la ségrégation géographique des townshipstels que Soweto en sections appelées « zouloues » et « sothoes ». 

Pourtant, les étudiant·es de 1976 s’opposèrent fermement à ces divisions. Le slogan « Une Azania, une nation » – baptisé dans le sang – résonna comme un cri révolutionnaire. 

Considérons les noms de ces jeunes et les lieux où ils sont tombés : il y a Soweto, mais aussi Manenberg, Elsies River, Montagu, Mamelodi, Alexandra, Gugulethu, Mossel Bay et Athlone. Contrairement à la politique actuelle – identitaire, raciale et particulièrement tribale – qui se développe en toute liberté, les jeunes de 1976 refusaient de se définir à travers les catégories imposées par l’apartheid. Ils n’étaient ni des « minorités », ni des « Zoulous », des « métis », des « Indiens » ou des « Xhosas ». 

Ils étaient simplement des opprimé·es, uni·es dans leur lutte.

De plus, bien que de nombreux·ses habitant·es des townships soient arrivé·es de pays voisins et aient vécu « illégalement » en Afrique du Sud, ils étaient accepté·es et respecté·es par leurs communautés. Par exemple, Sibongile Mkhabela (née Mthembu), l’une des onze jeunes accusé·ees d’avoir mené le soulèvement, était de père mozambicain. L’homme était d’ailleurs un pilier de la communauté, tout comme beaucoup d’autres originaires du Lesotho, du Swaziland, du Malawi et d’ailleurs.

Renforcer les luttes ouvrières

Le soulèvement de 1976 a suivi de près les grèves massives des travailleur·ses urbains qui avaient débutées à Durban en 1973 et s’étaient propagées à travers le pays. Des grèves similaires avaient même eu lieu auparavant en Namibie.

En 1979, le régime de l’apartheid a été contraint de modifier la législation du travail afin d’accorder aux travailleur·ses noir·es le droit de former et d’enregistrer des syndicats. Il est essentiel de noter que bon nombre des délégué·es syndicaux·les qui ont bâti ce mouvement avaient participé activement au soulèvement de 1976.

Les étudiant·es qui se sont opposé·es à l’apartheid, aux côtés des travailleur·ses de 1973, ont déclenché une vague de lutte sans précédent contre le capitalisme racial. Ils ont démontré que le système n’était pas inébranlable. Ils ont montré qu’il était possible de construire une résistance non sectaire. Ils ont prouvé que même les jeunes encore scolarisé·es pouvaient se joindre au combat, et la lutte ne s’est jamais limitée à Soweto, contrairement à ce que laissent entendre certains récits du 16 juin.

Les événements de 1976 ont jeté les bases d’une contestation bien plus large de l’État capitaliste racial ; celle-ci a atteint des sommets encore plus élevés dans les années 1980, lorsque les travailleur·ses et les organisations communautaires ont uni leurs forces.

Une direction collective pour vaincre la peur

Les étudiant·es de 1976 ont brisé le climat de peur qui avait paralysé les générations précédentes à la suite des violentes persécutions des années 1960. Ils ont réussi à rassembler les organisations, notamment grâce au lien avec les familles et leurs organisations de travailleur·ses. Ils ont formé une nouvelle génération d’intellectuel·les radicaux·les ancré·es dans les organisations populaires, et ils ont accordé une grande importance à l’apprentissage collectif et à la construction d’une direction collective.

Nous rendons hommage à ceux qui ont donné leur vie. Le plus bel hommage, ce ne sont ni des statues ni des discours creux, mais la construction urgente d’un pays meilleur que celui dans lequel nous vivons aujourd’hui. Pour de nombreux jeunes, ces 32 années de démocratie sont devenues un cauchemar.

Le capitalisme post-apartheid n’a pas tenu ses promesses – et, de par sa nature même, il ne le peut pas. Trop souvent, on reproche aux jeunes d’être indiscipliné·es, paresseux·ses ou dépourvu·es de « compétences » ou d'un esprit d’entreprise. On blâme rarement le système lui-même : le chômage structurel qui prive tant de personnes de toute perspective d’emploi ; les panneaux publicitaires, les écrans de télévision et la presse écrite qui bombardent la jeunesse de biens de consommation ; un ordre social dans lequel les relations humaines n’ont aucun sens si elles ne sont pas transformées en marchandises. Tout cela dans un climat où la corruption a rattrapé ceux qui étaient autrefois glorifiés par l’histoire officielle et où les « icônes » de la lutte d’hier sont devenues riches.

Polycrise et capitalisme racial

Qui peut nier que le pays est en proie à une polycrise engendrée par le capitalisme racial ? Les preuves sont partout : les niveaux d’inégalité, le chômage que les gens doivent endurer quotidiennement sans en être responsables. Même les couches moyennes ne sont pas épargnées.

Qui peut nier que les intérêts des élites et des entreprises, ainsi que leur corruption, dominent la situation ? Qui peut ignorer le désespoir absolu qui alimente les traumatismes psychosociaux, les violences de genre et les autres formes de dysfonctionnement social dont nous sommes témoins chaque jour ?

Des leçons pour aujourd’hui : xénophobie et internationalisme

Les leçons de juin 1976 sont également essentielles si nous voulons lutter contre la xénophobie contemporaine. Des politiciens opportunistes exploitent les crises actuelles pour blâmer, désigner comme boucs émissaires et attaquer les « étranger·es », plutôt que de s’attaquer aux véritables causes des inégalités, de la pauvreté et du chômage.

Ce soulèvement nous rappelle l’importance de l’internationalisme et de la solidarité entre les luttes. Le même pétrole brut extrait du delta du Niger, les minerais du Congo et le charbon d’Afrique du Sud alimentent la machine de l’occupation et du génocide israéliens. Cela lie directement la spoliation des vies et des terres palestiniennes à l’exploitation des ressources africaines par les grandes entreprises, les élites africaines et les seigneurs de guerre.

La logique et la violence du capitalisme racial, du colonialisme et de l’extractivisme ne se limitent pas à un lieu ou à une époque en particulier. Elles opèrent au-delà des frontières, liant l’Afrique, la Palestine et d’autres lieux de lutte au sein d’une histoire commune de résistance.

La Palestine incarne aujourd’hui une lutte universelle s'opposant au colonialisme, à l’impérialisme, au capitalisme fossile et à la suprématie blanche. Il nous incombe à tou·tes – militant·es de la solidarité, défenseur·ses de la justice climatique, organisations antiracistes et anti-impérialistes, ainsi qu’aux groupes confessionnels – de soutenir activement la lutte de libération palestinienne et le droit des Palestinien·nes à résister. Le génocide à Gaza est le signe avant-coureur d’une situation qui ne fera qu’empirer si nous ne nous organisons pas et ne ripostons pas vigoureusement, notamment par le biais de la campagne Boycott Désinvestissement Sanctions contre l’apartheid israélien. L’empire impérialiste et ses classes dirigeantes sont prêts à sacrifier des millions de corps noirs et métis, ainsi que les travailleur·ses du monde entier, afin d’accumuler du capital, amasser des richesses et maintenir leur domination.

Le président colombien Gustavo Petro a récemment fait remarquer : « Le génocide et les actes barbares perpétrés contre le peuple palestinien sont ce qui attend les populations du Sud. Ce que nous voyons à Gaza est la répétition générale de l’avenir ».

Les jeunes de 1976 avaient compris que la liberté est indivisible. Ils ont tout risqué, non pas pour des statues ou des commémorations hypocrites, mais pour un monde dans lequel les êtres humains ne seraient plus réduits à des marchandises, à des étiquettes ethniques ou à une main-d’œuvre jetable. Leur héritage n’exige rien de moins de nous aujourd’hui : considérer nos luttes comme liées, rejeter les divisions imposées par le pouvoir et construire une véritable libération pour tous.

Telle est la véritable signification de 1976 – et la tâche inachevée qui nous attend aujourd’hui. Steve Biko l’avait compris lorsqu’il affirmait :

« Les grandes puissances mondiales ont peut-être accompli des merveilles en donnant au monde un visage industriel et militaire, mais le plus beau cadeau reste à venir d’Afrique : donner au monde un visage plus humain ».

Publié dans Amandla! n°102 (juin 2026)

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