Notre camarade Madoda Cuphe aborde les enjeux sociaux actuels en Afrique du Sud, les mobilisations en cours et la nécessité d’une réorganisation politique trente ans après la chute de l’Apartheid.
Pourquoi est-ce si important pour toi d’être présent à la conférence antifasciste ?
Je suis très heureux d’avoir assisté à cette conférence internationale. Ce qui m’a le plus marqué, c’est qu’elle a été organisée par divers mouvements sociaux, syndicats et partis politiques. Et je pense qu’il est grand temps qu’une réponse vienne de la base contre la montée des politiques de droite en Europe, le fascisme et le rôle des États-Unis en Amérique du Sud.
Je fais référence à ce que ces derniers ont fait au Venezuela, ce qu’ils font actuellement en Iran et au rôle qu’ils jouent dans le conflit à Gaza. Personne ne leur demande de rendre des comptes et je pense qu’il est temps que les gens ordinaires se mobilisent en solidarité et disent : « Pas en notre nom ! Sauvons l’humanité ! Cela doit cesser ! »
Comment vois-tu le rôle de l’Afrique du Sud dans cette situation générale ?
Nous vivons une période politique très intéressante sur le plan international, dans la mesure où le droit international semble avoir disparu. La démocratie, telle que nous la connaissons, fait l’objet d’attaques extrêmes. Le multilatéralisme et la coopération entre les nations ont été jetés par la fenêtre, au profit du chacun pour soi national et d’une politique d’intimidation particulièrement mise en place par les États-Unis.
L’Afrique du Sud s’est fermement positionnée sur la question du conflit à Gaza. Elle a traduit Israël devant la Cour internationale de justice, et elle en a payé le prix – les États-Unis lui ont imposé des droits de douane et Trump a humilié notre président lors de sa visite aux États-Unis.
Cependant, il faut prendre en compte différents éléments. Bien que le pays ait adopté une position progressiste sur le plan international, sur le plan national l’ANC est en train de virer très à droite. Il met en œuvre des politiques néolibérales consistant à réduire les dépenses consacrées au développement et aux services sociaux, et ne fait pratiquement rien pour enrayer la désindustrialisation. L’Afrique du Sud était autrefois fière de son industrie textile, de son acier, de son automobile, qui sont actuellement en déclin. Cela a provoqué la perte de milliers, voire de centaines de milliers d’emplois.
Actuellement, nous avons plus de 10 millions de personnes sans emploi, ce qui est largement dû au déclin de l’industrie. Nous sommes un pays dont l’économie dépend désormais fortement des matières premières. Les prix des matières premières fluctuent et nous en tirons peu de bénéfices. Nous exportons les matières premières en Europe et l’emploi se déplace également là-bas. Cela crée une situation extrêmement préoccupante : le chômage élevé engendre la criminalité, le désespoir et une détérioration des conditions sociales. Nous assistons à des fléaux sociaux d’une ampleur sans précédent : violences sexuelles, crime organisé, voire le retour de maladies qu’on pouvait autrefois soigner.
Dans le même temps, les communes manquent de moyens financiers. Les communautés s’effondrent. Les ordures ne sont pas ramassées, l’approvisionnement en eau est aléatoire, les toilettes sont hors d’usage et les eaux usées coulent dans les rues. Les écoles manquent de moyens et se détériorent. Certaines ne disposent même pas d’installations sanitaires adéquates. Les dispensaires manquent de médicaments et les médecins se font rares. Les gens font la queue dès 4 heures du matin, pour finalement rentrer chez eux avec de simples antidouleurs – voire sans aucun traitement. D’une manière générale, c’est le chaos dans de nombreuses communautés.
Je pense que cette situation est liée à un glissement mondial vers la droite, associé à l’adoption par l’ANC de politiques néolibérales qui renforcent ces conditions.
Comment la population réagit-elle à cette situation ?
Les Sud-Africain·es sont principalement préoccupé·es par leurs propres problèmes nationaux. Les gens voient clairement ce qui se passe sur la scène internationale, notamment grâce aux médias. Beaucoup comprennent que ce qui se passe à Gaza n’est pas une guerre conventionnelle, que des civil·es, y compris des femmes et des enfants, sont tué·es. Cela provoque de la compassion.
Cependant, dans le même temps, les gens luttent pour survivre. Ils manquent de nourriture, de logement, de sécurité, d’électricité et d’eau.
Si nous voulons relier la lutte palestinienne aux réalités sud-africaines, nous devons partir des conditions de vie réelles des gens et construire ce lien à partir de là.
Malheureusement, en Afrique du Sud, la question a été largement prise en charge par la communauté musulmane et présentée comme un enjeu religieux. Bien qu’il existe une forte solidarité, celle-ci se limite souvent à ceux qui partagent un lien religieux.
Cela doit changer. Il faut toucher l’ensemble de la classe ouvrière. La question palestinienne n’est pas une question religieuse, c’est une question humaine, une question de solidarité. Il faut que cela touche les townships et les lieux de travail.
Peux-tu aborder les mobilisations sociales actuelles ?
Nous assistons à l’émergence d’une nouvelle génération au sein de la classe ouvrière. La génération qui a combattu l’apartheid vieillit, laissant la place à un une génération plus jeune, qui n’a pas directement vécu cette lutte.
Ces jeunes sont confrontés à d’énormes défis. Lorsqu’ils et elles se tournent vers l’avenir, beaucoup ne voient aucune perspective. Le chômage des jeunes est extrêmement élevé – environ 80 % – et bon nombre des personnes touchées sont des jeunes femmes. Même parmi les diplômé·es, le chômage est généralisé.
Dans le même temps, les quartiers où vivent ces personnes se sont considérablement dégradés.
Il existe des mobilisations : récemment, des manifestations menées par des étudiant·es ont eu lieu dans les universités. Les étudiant·es sont inscrit·es, mais il n’y a pas de logement. Les aides financières du gouvernement, versées par le biais du Programme national d’aide financière aux étudiant·es, sont retardées ou ne sont pas versées, alors que les étudiant·es sont toujours tenu·es de payer leurs frais de scolarité.
En conséquence, les étudiant·es dorment dans les salles de bain ou dehors, s’exposant à de graves dangers dans une société déjà violente.
Ce n’est pas nouveau. En 2015, le mouvement « Rhodes Must Fall » a vu le jour. Il a commencé par une question symbolique – la statue de Cecil John Rhodes – mais reflétait des frustrations plus profondes : frais d’inscription élevés, exclusion des étudiant·es issu·es de la classe ouvrière et inégalités au sein de l’enseignement supérieur.
Le mouvement s’est transformé en une lutte plus large, comme une nouvelle phase de libération. Cependant, il n’a finalement pas réussi à établir de liens avec les communautés et les syndicats.
Aujourd’hui, comme l’a souligné le dirigeant syndical Zwelinzima Vavi, l’Afrique du Sud connaît des soulèvements quotidiens – souvent passés sous silence. Ceux-ci sont motivés par la colère et portent sur des problèmes immédiats tels que l’eau, l’assainissement, les soins de santé et le logement.
Mais ces luttes sont isolées. Elles surgissent, prennent de l’ampleur, puis s’éteignent – soit parce qu’elles ont été résolues, soit parce qu’elles ont été réprimées, soit parce qu’elles s’épuisent. Les directions construites sont temporaires, et les expériences ne sont pas transmises.
Le problème fondamental ne réside pas seulement dans les services publics, mais dans le système lui-même. Sans changement systémique, ces cycles se poursuivront.
Le principal défi est la coordination. Il n’existe aucun mouvement national pour unifier ces luttes. Depuis 1994, cette cohésion nationale a été perdue.
L’ANC se concentre principalement sur la politique parlementaire et n’est plus profondément ancré dans la lutte populaire. Les syndicats se concentrent exclusivement sur les questions liées au lieu de travail et ne sont pas suffisamment en phase avec les luttes communautaires.
En conséquence, il existe un grave manque de leadership national. C’est la tâche centrale à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui.
Les pays impérialistes freinent le développement. Pour mettre en place une nouvelle politique anti-impérialiste, nous devons certainement formuler des revendications concrètes sur cette question. Qu’en penses-tu ?
Le principal problème réside dans le manque de leadership et de volonté politique de l’ANC.
L’Afrique du Sud n’est pas un cas désespéré. Contrairement à certains pays, nous n’avons pas hérité d’une économie complètement détruite après la libération. En effet, en raison de l’isolement imposé pendant l’apartheid, des industries locales se sont développées pour assurer l’autosuffisance. Nous disposons d’une base sur laquelle nous appuyer.
Cependant, les politiques actuelles ne favorisent pas la réindustrialisation.
Un débat est en cours sur la relance de l’économie et la réduction de la dépendance vis-à-vis des exportations de matières premières. Avec l’augmentation de la demande mondiale en minéraux essentiels, l’Afrique du Sud a l’opportunité d’utiliser ses ressources de manière stratégique.
Dans le même temps, nous devons répondre aux besoins fondamentaux, en particulier en matière de logement.
Imaginez un programme national visant à construire un million de logements par an. À lui seul, il permettrait d’absorber un grand nombre de jeunes chômeurs. Cela stimulerait également la demande dans tous les secteurs – matériaux de construction, industrie manufacturière et services –, créant un effet multiplicateur dans l’ensemble de l’économie.
Avec des revenus stables, les gens commenceraient à consommer davantage, ce qui stimulerait encore davantage la croissance économique. La demande intérieure pourrait devenir un moteur clé du développement.
Nous n’avons pas besoin de dépendre uniquement de l’exportation de matières premières ou de produits agricoles. Un pays qui produit de la nourriture mais ne peut pas nourrir sa propre population manque à ses obligations envers ses citoyens. n
Le 29 mars 2026
Madoda Cuphe est militant sud-africain, membre de Zabalaza for socialism et d’une ONG appelée Centre d’information et de développement alternatif.
Propos recueillis par Antoine Larrache.