En définitive, il n’existe aucune solution aux crises socio-économiques de l’Afrique du Sud sans une forte croissance économique durable. Ce constat est répété quotidiennement par tous les bords politiques. Mais c’est aussi pertinent que de dire qu’il n’y a pas de solution à une sécheresse sans eau. Les vraies questions sont : quel type de croissance est nécessaire ? Comment y parvenir ? Et pourquoi n’y a-t-il eu aucune croissance jusqu’à présent ?
Le message du dernier discours sur l’état de la nation est clair : les réformes économiques commencent enfin à porter leurs fruits et les Sud-Africain·es devraient bientôt en constater les bénéfices. Cependant, l’actualité fait état chaque semaine de fermetures d’usines, de chocs inflationnistes liés à la guerre au Moyen-Orient et d’une recrudescence de la criminalité violente et de l’instabilité.
Imaginez que vous vous soyez plongé·e dans le coma dans les années 1990. Vous espériez vous réveiller et constater tous les progrès accomplis au cours des trente dernières années. Vous seriez anéanti·e d’apprendre que les principaux indicateurs dressent toujours un tableau désolant.
- Un taux de chômage de 43,1 %, le plus élevé de tous les pays
- 37,9 % des Sud-Africain·es vivent encore en dessous du seuil de pauvreté inférieur
- Un coefficient de Gini avant impôt de 0,66, le plus inégalitaire de tous les pays
- Une intensité carbone de 0,56 kg de CO2 par dollar de PIB, la 9e plus élevée de tous les pays
- Croissance moyenne du PIB inférieure à 1 % par an au cours de la dernière décennie
Alors, quel est le problème de l’économie sud-africaine ? Tout diagnostic commence par un examen de son historique. Or, l’économie est en mauvaise posture depuis longtemps. Sa santé a commencé à se dégrader à partir de la fin des années 1970. La rentabilité des entreprises du secteur manufacturier est passée de 40 % dans les années 1950 à moins de 15 % dans les années 1980, notamment parce qu’une minorité de la population seulement pouvait se permettre d’acheter autre chose que des biens de première nécessité. Les années 1980 et le début des années 1990 ont été marqués par plusieurs récessions, et l’investissement dans les actifs fixes (comme les usines) a chuté à seulement 1 % du PIB, contre 16 % dans les années 1970.
Se soumettre au néolibéralisme
Suite à la transition démocratique de 1996, le Plan de reconstruction et de développement (PRD) fut abandonné au profit du programme de croissance, d’emploi et de redistribution (GEAR). Ce dernier symbolisait une soumission plus totale à la pensée économique dominante. Il insistait sur la nécessité pour l’État de se désengager de l’économie, de s’intégrer aux marchés mondiaux et de laisser le secteur privé opérer sa transformation. Les impôts et les droits de douane furent réduits, voire supprimés, et les restrictions sur les mouvements transfrontaliers de capitaux assouplies. Les principales entreprises publiques furent soit privatisées, soit transformées en sociétés par actions (fonctionnant comme des entreprises privées, bien qu’appartenant à l’État).
Les principaux bénéficiaires de ces réformes se situaient dans le secteur financier. La période de libéralisation qui a débuté à la fin des années 1990 a entraîné une vague de restructurations d’entreprises, nombre de grandes sociétés héritées de l’apartheid ayant opté pour des investissements à l’étranger ou sur les marchés financiers plutôt que dans la production réelle. Le secteur des services financiers a connu une croissance exponentielle, doublant presque sa part de l’emploi et sa contribution au PIB entre 1994 et 2008.
Ces processus ont certes intégré l’Afrique du Sud au système financier mondial, mais l’ont rendue vulnérable aux fuites de capitaux. De ce fait, des instruments clés, tels que le taux de change et le taux d’intérêt, ont été conçus pour attirer les financements étrangers plutôt que pour soutenir l’investissement intérieur. Par exemple, des taux d’intérêt élevés et une monnaie forte rendent l’achat d’obligations sud-africaines plus attractif pour un investisseur étranger. Mais du point de vue d’un·e fabricant·e local·e, des taux d’intérêt élevés renchérissent ses emprunts, et une monnaie forte complique l’exportation à un prix compétitif.
Cette période a également été marquée par des prix élevés pour de nombreuses matières premières exportées par les compagnies minières sud-africaines. Ce fut une situation à double tranchant. D’une part, les bénéfices des compagnies minières généraient des recettes fiscales supplémentaires pour l’État et des devises étrangères. D’autre part, les puissantes compagnies minières sud-africaines n’avaient aucun intérêt à ce que les prix baissent pour les industries locales. Les fonderies, les raffineries et les entreprises manufacturières sud-africaines durent donc payer plus cher leurs minéraux, comme tout le monde. Il devint ainsi difficile de développer des industries de transformation.
Désindustrialisation
Ces facteurs, conjugués à la forte concurrence chinoise, ont dévasté de nombreuses industries locales. Des zones comme Salt River, au Cap, où est implantée Amandla !, sont passées d’un centre névralgique de l’industrie textile et de l’habillement à de véritables villes fantômes. Les anciennes usines ont été transformées en bureaux vides, en logements sociaux ou en boutiques vendant les mêmes importations chinoises qui ont provoqué leur fermeture.
La diversification des exportations et la complexité économique de l’Afrique du Sud ont considérablement diminué entre 1994 et 2015. La structure productive du pays est restée concentrée entre les mains de quelques grandes entreprises spécialisées dans les matières premières, au lieu de développer de nouvelles capacités dans des secteurs innovants. De ce fait, les bénéfices de la croissance économique profitent essentiellement aux actionnaires de quelques grandes entreprises.
Après la crise financière mondiale de 2008 et l’arrivée au pouvoir de Zuma, les dépenses publiques ont progressé à un rythme plus lent. Les effectifs du secteur public sont restés globalement stables durant cette période, tandis que la population continuait de croître. La détérioration des termes de l’échange (suite à la fin du boom des matières premières) et la mainmise sur des institutions clés comme le Service des impôts sud-africain (SARS) ont fortement impacté les recettes fiscales. Il en a résulté un déficit budgétaire croissant. Par conséquent, la dette du pays a commencé à augmenter alors que l’économie stagnait. Après 2011, la croissance du PIB est tombée sous la barre des 3 %, puis sous celle des 2 % après 2013, et ce jusqu’à la pandémie de Covid-19.
Cette trajectoire de désindustrialisation s’est poursuivie. En 2005, 1,7 million de personnes travaillaient dans le secteur manufacturier, sur une population active totale de 16 millions. Aujourd’hui, elles ne sont plus que 1,5 million, sur une population active de 25 millions. Rien qu’en 2025, des annonces de licenciements ou de fermetures ont été faites dans des entreprises comme l’usine Goodyear de Kariega, la longue aciérie d’ArcelorMittal à Newcastle, Aspen Pharmacare, Ford et Transalloys, la dernière fonderie de manganèse du pays.
Le projet Ramaphosa peut-il redresser l’économie ?
En 2019, le gouvernement Ramaphosa s’est fixé deux objectifs prioritaires. Le premier était, selon les mots du ministre des Finances de l’époque, Tito Mboweni, de « resserrer les mâchoires de l’hippopotame » — image par laquelle il désignait la tâche de résorber le déficit budgétaire en procédant à des coupes sévères dans les dépenses publiques. Le budget 2020, présenté peu avant la pandémie de Covid-19, proposait des mesures d’austérité de 156,1 milliards de rands sur les trois années suivantes, ciblant principalement la masse salariale du secteur public. Bien que perturbées par les mesures de lutte contre la pandémie, ces mesures ont continué d’être mises en œuvre l’année suivante, déclenchant un long conflit avec les syndicats du secteur public.
Point important, le Trésor a réglé ce différend en acceptant des augmentations de salaire limitées et en imposant un gel des embauches dans tous les ministères. Il en a résulté une réduction considérable des effectifs de la fonction publique, les postes vacants n’ayant pas été pourvus. De fait, de nombreux services publics se sont retrouvés à devoir servir une population bien plus nombreuse avec des effectifs fortement réduits.
Quant à l’hippopotame, les espoirs de stabilisation de la dette ont été maintes fois déçus par une croissance plus faible que prévu. Le budget 2026 affirme une fois de plus que cette année sera celle de la stabilisation de la dette. Mais cette annonce est antérieure à l’entrée en guerre d’Israël et des États-Unis contre l’Iran, qui a entraîné une hausse des prix des carburants d’au moins 20 % (au moment de la rédaction). L’inflation ne tardera pas à suivre, érodant non seulement la croissance économique, mais aussi les dépenses publiques.
L’autre tâche essentielle que s’est fixée l’administration Ramaphosa consistait à entreprendre une série de réformes structurelles, initialement esquissées dans un document du Trésor de 2019 intitulé « Transformation économique, croissance inclusive et compétitivité : vers une stratégie économique pour l’Afrique du Sud ». Ce document a jeté les bases du Plan de reconstruction et de relance économique post-Covid-19, de l’initiative « Opération Vulindlela » lancée par la Présidence et de la stratégie « Croissance et inclusion » (GAIN), bientôt publiée. Ces mesures concrétisent le Plan de développement à moyen terme dévoilé en 2024.
L’objectif principal est que l’État entreprenne des réformes pour rétablir la rentabilité et la croissance de l’économie, tout en garantissant la stabilité nécessaire pour ancrer les anticipations d’investissement. Une mesure clé consiste à résoudre les problèmes d’infrastructure sans engendrer de dépenses supplémentaires pour l’État. Concrètement, cela implique d’introduire la concurrence face aux entreprises publiques dans les industries de réseau (industries reposant sur de vastes réseaux d’infrastructures interconnectées, comme l’électricité, le transport ferroviaire et l’eau). Il s’agit également de créer des mécanismes pour attirer des capitaux privés afin d’investir dans les infrastructures publiques grâce à des montages financiers mixtes. D’autres mesures comprennent l’allègement de la réglementation, notamment pour les PME, et le soutien aux industries exportatrices.
Si ces mesures parviennent à lever les goulets d’étranglement dans les réseaux de transport, elles entraîneront naturellement une certaine croissance. Le volume de fret augmentera et les délestages resteront suspendus. Mais la question de savoir si elles permettront une croissance suffisante pour lutter contre le chômage de masse, la pauvreté et les inégalités est une autre affaire.
Premièrement, la politique industrielle reste axée sur la maximisation de la contribution du secteur manufacturier au PIB par le biais du soutien aux industries d’exportation. Cependant, la plupart des sous-secteurs soutenus demeurent à forte intensité de capital plutôt que de main-d’œuvre, et les liens locaux sont négligés. Les plans d’« industrialisation verte » semblent actuellement se limiter au soutien à l’exportation de minéraux critiques et à la décarbonation des industries existantes, plutôt qu’au développement de nouvelles industries. Aucun plan n’est prévu pour encadrer les entreprises minières et soutenir les producteurs en aval dans le cadre d’une vision de développement cohérente. En l’absence de tels plans, il est fort probable que l’économie sud-africaine restera centrée sur un noyau dépendant des matières premières, la croissance n’ayant que peu d’impact sur le chômage ou la pauvreté.
La version préliminaire de la stratégie GAIN, divulguée en septembre 2025, la décrit comme une stratégie de « croissance par ruissellement » (par opposition à la croissance par la base). La croissance permettra de lutter contre le chômage et d’augmenter les revenus salariaux, libérant ainsi des ressources pour développer la protection sociale, l’éducation et la santé. Cependant, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Des années d’austérité ont fortement réduit les effectifs et les budgets du secteur public. Cela a eu des conséquences désastreuses sur la prestation de services, freinant la croissance, dégradant les résultats en matière de santé et d’éducation, et compromettant également les efforts de lutte contre la criminalité. L’amélioration de ces facteurs doit aller de pair avec la croissance, ce qui nécessitera des investissements importants dans la restauration du service public — une perspective que la politique gouvernementale actuelle rejette catégoriquement.
Cette orientation politique soumet davantage le développement aux intérêts du secteur financier, en privilégiant la facilitation et la réduction des risques liés aux investissements privés dans les infrastructures. Or, les capitaux privés n’investiront que s’ils peuvent espérer un retour sur investissement satisfaisant. Cela peut conduire soit à une marchandisation accrue des infrastructures publiques (comme en témoigne le programme de péage électronique), soit à des garanties de profit onéreuses de la part de l’État. Une grande partie des investissements dont l’Afrique du Sud a réellement besoin concerne des infrastructures et des services publics dont la construction et l’exploitation ne sont pas nécessairement rentables.
Sans s’attaquer à ces contraintes fondamentales, la stratégie actuelle ne permettra probablement qu’une croissance limitée. Les bénéfices profiteront principalement aux secteurs de la finance et des mines, ainsi qu’à quelques secteurs secondaires isolés de l’économie.
Que faut-il pour parvenir à une croissance significative ?
Comme le soulignent Duma Gqubule et Neil Coleman dans un article récent du Daily Maverick, l’ampleur de la crise du chômage en Afrique du Sud est telle que la croissance économique devrait atteindre 4,6 % par an jusqu’en 2035, ne serait-ce que pour suivre le rythme de l’augmentation de la population active. Se contenter de favoriser la croissance économique dans le cadre de la structure économique actuelle ne suffira pas. Une véritable transformation structurelle (et sociétale) est nécessaire pour remodeler l’économie et lier la croissance à la création d’emplois et à l’amélioration des conditions de vie des Sud-Africain·es.
La politique économique doit viser en priorité la création d’emplois et la réduction de la pauvreté, au même titre que l’objectif traditionnel de croissance du PIB. La politique industrielle ne doit pas se limiter à la protection ou au soutien des secteurs existants, mais s’attacher à créer de nouveaux secteurs industriels à forte intensité de main-d’œuvre, capables de stimuler à la fois la croissance et la transformation structurelle.
Pour faire face à l’ampleur de la crise socio-économique, la politique industrielle doit être intégrée à une politique sociale répondant aux besoins fondamentaux de la population. Il est fort improbable que le développement économique, à lui seul, crée suffisamment d’emplois. Des programmes d’emploi public doivent en faire partie intégrante. Ainsi, un effort pour combler le déficit de plus de 2 millions de logements sociaux pourrait inclure des programmes de travaux publics dans le secteur de la construction. Des mesures fortes de relocalisation pourraient être mises en œuvre afin de soutenir les industries locales du ciment, de l’acier, du verre et des équipements électriques.
La politique industrielle peut permettre à ces industries de tirer profit de cette demande garantie en leur apportant un soutien. Elle pourrait également encourager leur intégration aux marchés d’exportation afin d’assurer leur pérennité une fois le programme de logements sociaux terminé. Le cas de l’Éthiopie illustre ce potentiel. Le pays a déployé des efforts considérables (conformément au Programme de développement régional) pour construire des centaines de milliers de logements, de dispensaires et d’établissements scolaires entre 2005 et 2012. Cela lui a permis de passer du statut d’importateur de ciment à celui d’exportateur régional majeur, avant que des pénuries énergétiques nationales ne paralysent le secteur quelques années plus tard.
Pour réussir, une politique économique et industrielle devra surmonter d’importants obstacles politico-économiques. Parmi ceux-ci figurent le pouvoir des capitaux miniers et autres producteurs en amont de contrôler les prix, la vulnérabilité de l’Afrique du Sud aux sorties de capitaux et l’attachement du Trésor à l’assainissement budgétaire. Ces obstacles sont liés aux intérêts de puissants blocs politiques. Par conséquent, ils ne seront pas levés par de simples interventions auprès des parlementaires ou par des négociations au sein du Nedlac. Il faudra un programme politique progressiste, doté d’une unité, d’une clarté analytique, d’une organisation populaire et d’une mobilisation des masses qui font actuellement défaut. C’est une tâche difficile, mais indispensable à la libération économique. La libération économique est une condition nécessaire pour commencer à résoudre la crise sociale sud-africaine.
Publié le 4 mai 2026 par Amandla !