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Le processus de formation d’une nouvelle bourgeoisie vénézuélienne (2002-2026)

par Luis Bonilla-Molina
Conseil des ministres le 4 janvier 2026. Photo : Vice-présidence du Venezuela

Depuis le début du 20e siècle, l’exploitation pétrolière au Venezuela a déterminé les particularités de son développement capitaliste, la constitution des classes sociales et leurs représentations politiques, ainsi que le modèle d’enrichissement bourgeois et les formes de contrôle social 1.

L’économiste brésilien Celso Furtado définissait le cas vénézuélien comme un « sous-développement avec abondance de devises » se traduisant par la désindustrialisation, la corruption, une concentration rapide de la richesse entre quelques mains et une grande pauvreté. 

Capitalisme rentier

Le terme « État rentier » a été popularisé par Hossein Mahdavy en 1970 pour décrire les États qui perçoivent des revenus massifs provenant de recettes extérieures (ici les redevances pétrolières) et qui développent des modèles économiques et politiques singuliers, avec une dépendance exacerbée à l’exploitation pétrolière, une redistribution clientéliste et une incitation très limitée à diversifier la production. Asdrubal Baptista a développé le concept de capitalisme rentier (1997) pour décrire le mode d’accumulation et d’enrichissement bourgeois au Venezuela, basé sur les revenus extérieurs plutôt que sur la production intérieure, avec tout ce qu’impliquent pour l’économie locale les fluctuations des prix du pétrole brut au niveau international.

Comme la bourgeoisie vénézuélienne est le résultat d’un processus d’enrichissement rentier, propre au développement inégal et spécifique du capitalisme dans le pays, il est impossible d’étudier et de comprendre l’accumulation et la thésaurisation bourgeoises vénézuéliennes dans le cadre strict des modèles mondiaux ou régionaux. C’est pourquoi nous utilisons le terme thésaurisation pour décrire la capture et la concentration du capital, sans pour autant nier la nécessité pour la bourgeoisie de continuer à accroître sa richesse, en utilisant une partie de cet argent pour stimuler d’autres mécanismes d’accumulation par dépossession, comme c’est le cas avec les importations ou la spéculation financière.

L’architecture de la relation entre économie, pouvoir, politique et société du système rentier vénézuélien s’est structurée à partir des années 1920, avec des tensions permanentes entre dictature et démocratie, les partis politiques et d’autres liens sociaux organisés, le rôle de l’État et l’économie sociale, qui font du système rentier un phénomène non seulement économique, mais aussi politique, culturel et social. La manière même de comprendre la science, l’innovation, le développement technologique et l’éducation a été fortement influencée par le système rentier, qui imposait en outre un cosmopolitisme consumériste dans tous les domaines.

Origines de la crise vénézuélienne actuelle

Le système de la rente pétrolière a connu un essor exceptionnel à partir des booms pétroliers de 1973-1974 et 1979-1981, entraînant une forte croissance du PIB jusqu’au milieu des années 70, avec des signes de stabilité macroéconomique (faible inflation, taux de change fixe à 4,30 bolivars pour un dollar depuis 1964, dette extérieure modérée), mais ce modèle s’est avéré instable à long terme en raison de son extrême dépendance aux revenus pétroliers, des dépenses publiques en expansion, de la surévaluation du bolivar et du manque de diversification productive. Une part importante des revenus était consacrée à l’intégration politique et au contrôle social, à la consommation et aux mécanismes d’une ascension sociale fondée sur des inégalités dans la manière d’obtenir et d’exposer ses biens.

À la fin du gouvernement de Carlos Andrés Pérez (1978) et pendant le mandat de Luis Herrera Campins (1979-1984), des signes d’effondrement du modèle sont apparus, avec la contraction du PIB réel par habitant au cours de certains trimestres ou années, la chute du taux d’accumulation du capital, une inflation qui passe de niveaux modérés (7 % en 1978) à des niveaux plus élevés, affectant de manière accélérée la qualité de vie de la population, l’augmentation de la dette extérieure, les déficits budgétaires et commerciaux naissants. L’intellectuel vénézuélien Arturo Uslar Pietri disait que le Venezuela avait dilapidé pendant cette période l’équivalent de vingt plans Marshall. 

La période 1979-1983 est marquée par une accélération de la crise du modèle, conséquence de la chute des prix du pétrole (1981-1982), qui entraîne une baisse des exportations de 30 %, une fuite massive de capitaux, que certains économistes estiment à 8 milliards de dollars. Elle se cumule avec la crise de la dette extérieure latino-américaine, qui affecte les possibilités de refinancement, et la baisse brutale des réserves de change (de 19 milliards en 1981 à 4 milliards en 1983), marquant le début de ce que l’éminent analyste Malfred Gerig appelle la longue dépression vénézuélienne. Cette crise s’accélère et s’amplifie avec l’arrivée de la mondialisation néolibérale et ses pressions sur l’État-nation, le démantèlement de l’État-providence et le début du cycle postfordiste.

Les mesures gouvernementales prises en février 1983, ce n’est pas seulement la suspension temporaire de l’échange libre de devises, la dévaluation du bolivar, le début de la perte de pouvoir d’achat de la population (70 à 75 % en quelques heures seulement pour les économies et les salaires en bolivars), l’imposition de restrictions à la sortie de devises, c’est aussi l’effondrement du modèle de thésaurisation rentière. C’est le début de la crise systémique que connaît actuellement le Venezuela, qui dure depuis 43 ans sans solution, et dont ce qu’on appelle révolution bolivarienne a été une tentative malheureusement vaine de surmonter le modèle rentier, et encore plus de construire une issue anticapitaliste. À cette éclosion se sont ajoutées d’autres crises complémentaires 2 qui rendent plus complexe encore une issue pour le monde du travail. 

La révolution bolivarienne entre deux tourbillons

Le coup d’État de 2002 a pendant quelques heures écarté Chávez du pouvoir et placé à la tête du gouvernement dit de salut national le leader de la fédération patronale Fedecamaras, Carmona Estanga (avec le soutien de María Corina Machado). Cela a provoqué une rupture sans précédent entre la bourgeoisie et le pouvoir politique et a reconfiguré les relations entre les dirigeants de la révolution bolivarienne et la bourgeoisie. 

À partir de 2002, Chávez a lancé deux projets parallèles : d’une part la construction du pouvoir populaire et du socialisme du 21e siècle et, d’autre part, le projet économique de la révolution, visant à constituer une nouvelle bourgeoisie. Cette dualité exprimait l’une des formes que prenait la lutte des classes au Venezuela à cette époque.

Cette situation a suscité – et continue de susciter – un débat au sein de la gauche radicale sur la question de savoir s’il fallait ou non soutenir la révolution bolivarienne, en particulier face à ce tournant (qui, il faut le souligner, n’était pas clairement visible à l’époque). Une partie importante de la gauche a choisi de soutenir l’appel, progressiste, à construire le pouvoir populaire puis le socialisme du 21e siècle, dans le cadre de la lutte des classes. Une autre question qui pourrait être débattue est de savoir jusqu’à quand il était juste de le soutenir.

Comme nous l’avons mentionné, le modèle d’accumulation et d’enrichissement rentier du Venezuela est une sorte d’anomalie, qui ne correspond pas aux modèles fordistes du capitalisme industriel, mais qui ne s’inscrit pas non plus dans le postfordisme de la production des sujets politiques et sociaux. Il semble plutôt s’agir d’une sorte d’hybride, avec une identité propre dans le cadre de l’accumulation bourgeoise et du capitalisme du 21e siècle.

Le labyrinthe bancaire

Dans les économies rentières comme celle du Venezuela, le système bancaire ne fonctionne pas toujours comme un moteur de crédit pour la production capitaliste, mais plutôt comme un pont ou un intermédiaire de la rente. L’enrichissement par le biais du système bancaire vient de la manipulation de variables financières que seul l’État contrôle.

Entre 2002 et 2009, la thésaurisation s’est opérée par plusieurs méthodes essentielles. La première est l’arbitrage 3 via des titres de dette libellés en dollars (notas estructuradas). Le gouvernement émettait des obligations souveraines ou des titres de dette de PDVSA 4, libellés en dollars, mais autorisait leur acquisition par des banques nationales en bolivars, à un taux de change subventionné 5. Les banques et leurs clients privilégiés (pour la plupart liés aux hiérarchies gouvernementales) ont acquis ces titres, puis les ont vendus à leur prix réel sur le marché international du dollar.

La deuxième voie était le « float » – la gestion des fonds publics –, un mécanisme qui permettait aux ministères et aux entreprises publiques de déposer leurs ressources budgétaires dans des banques privées, et non à la Banque centrale. Les banques utilisaient ces dépôts pour les placer dans des titres d’État qui rapportaient des intérêts (comme s’il s’agissait de bons du Trésor). En d’autres termes, la banque gagnait des intérêts en « prêtant » à l’État son propre argent, générant ainsi des gains financiers à faible risque.

Troisièmement, le crédit indexé sur l’inflation et la dévaluation, par lequel les banques accordent des crédits en bolivars à des taux d’intérêt inférieurs à l’inflation (taux réels négatifs), ce qui fait que ceux qui ont accès au crédit bancaire dans ces conditions (généralement des secteurs liés à l’élite politique) utilisent cet argent pour acheter des actifs (biens immobiliers) ou des dollars sur le marché noir en constante hausse. Ainsi, à la fin de la durée du prêt, ils remboursent à la banque des bolivars qui n’ont aucune valeur par rapport aux biens qu’ils ont acquis. Cela a fonctionné comme une accumulation par dépossession, en transférant la richesse des épargnants (dont l’argent perdait de la valeur) vers les grands débiteurs ayant des connexions politiques. 

Quatrièmement, les commissions d’intermédiation bancaire, qui se concrétisaient dans le cadre du système de contrôle des changes tel que CADIVI, SICAD ou SIMADI, au sein desquelles les banques agissaient en tant qu’opérateurs. La banque constituait le filtre permettant à une entreprise d’accéder aux devises subventionnées, ces institutions financières percevaient des « commissions d’intermédiation » ou exigeaient l’ouverture de comptes dans des banques étrangères dont les dirigeants locaux étaient propriétaires ou associés. Ce mécanisme permettait aux revenus pétroliers d’être transférés vers des paradis fiscaux ou des comptes privés sous couvert d’opérations légales d’importation.

Cinquièmement, les banca de maletín (banques de mallette), des institutions financières créées dans le seul but de mettre en œuvre le système mentionné dans les quatre points précédents. Il ne s’agissait pas de banques au sens habituel du terme, c’est-à-dire qu’elles ne disposaient pas de succursales ou de réseau d’agences ouvertes au public, mais plutôt de bureaux de gestion financière. Elles servaient également à blanchir les revenus pétroliers obtenus par la surfacturation, les contrats publics ou la corruption directe, en les transférant via le système international Swift 6 avant que les contrôles officiels ne puissent les détecter.

En résumé, une partie du système bancaire a fonctionné comme un mécanisme de concentration du capital pour la formation de la nouvelle bourgeoisie, en attirant les dépôts de l’État, en transformant les bolivars en dollars par arbitrage, en capturant la différence due à la subvention du dollar officiel et en facilitant la fuite des capitaux vers le système financier mondial. De par son origine, la nouvelle bourgeoisie ne présente pas de traits nationalistes ; au contraire, elle s’insère rapidement dans la logique du système-monde.

C’est à cette période (2004) que le ministère de l’Alimentation est créé, qui, comme nous le verrons plus loin, sera fondamental pour diversifier le modèle d’accumulation et d’enrichissement bourgeois.

La nouvelle bourgeoisie projetée sur la scène publique

La crise bancaire de 2009 a mis en évidence cette forme de concentration du capital opérée par la nouvelle bourgeoisie. L’élément déclencheur est le système des notas estructuradas, qui s’était étendu à l’achat de titres de la dette d’autres pays (en particulier l’Argentine et l’Équateur) ainsi qu’à l’acquisition par l’État d’obligations de la République, ensuite revendues au secteur bancaire local, en particulier aux établissements où opéraient les représentants de la nouvelle bourgeoisie. Les banques achetaient à l’État ces titres au prix officiel du bolivar, 8) Le SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un système international sécurisé de messagerie financière qui permet aux banques d’envoyer et recevoir des instructions de paiement à travers le monde. Sans accès au SWIFT, un pays a difficilement la possibilité d’effectuer des transactions internationales en devises.

mais comme il s’agissait d’instruments libellés en dollars, elles les revendaient en devises américaines sur le marché parallèle, ce qui augmentait leur marge bénéficiaire et générait une liquidité massive et immédiate. Ainsi, de petites banques, créées ou acquises entre 2002 et 2009, ont pu se transformer d’entités modestes en gestionnaires de fortunes considérables. 

Cela a montré le caractère pervers de l’achat de banques avec l’argent de l’État lui-même, que l’on appelle l’« auto-achat ». De nouveaux (et anciens) entrepreneurs, disposant de relations politiques, recevaient des dépôts massifs de la part d’entités publiques (telles que les ministères des finances ou PDVSA). Ils utilisaient ces liquidités pour acheter d’autres banques ou compagnies d’assurances (l’État a fait appel aux assurances privées pour ses employés, ce qui a fonctionné comme un mécanisme supplémentaire d’accumulation de richesse). La nouvelle bourgeoisie est devenue propriétaire de banques grâce à l’argent qu’elle devait garder en dépôt, et non avec ses propres capitaux. Lors de la crise financière de 2009, il est apparu que des membres de la famille et des proches de hauts fonctionnaires étaient propriétaires de banques et de compagnies d’assurance constituées selon ces schémas. 

Le mécanisme de concentration du capital ne s’est pas arrêté là, au contraire, il s’est élargi à travers un cycle consistant à transformer des dépôts publics en crédits accordés à des entreprises appartenant aux mêmes groupes. Contrairement au discours politique de l’opposition de droite, l’ancienne bourgeoisie n’est pas restée étrangère à ce système de concentration des richesses ; au contraire, elle a contribué à le dynamiser, en agissant en tant que correspondante et opératrice des grandes émissions d’obligations de la dette qui alimentaient le marché financier spéculatif. De plus, constatant le « risque pays » 7 induit par l’accélération prédatrice de cette dynamique, elle a choisi de vendre ses établissements bancaires à la nouvelle bourgeoisie, souvent à des prix surévalués.

Finalement, face à cette crise bancaire qui portait les traces évidentes de la nouvelle bourgeoisie, l’État a agi comme à son habitude, en lançant un plan de sauvetage public et en socialisant les pertes au détriment de la population. Lorsque le système des notas estructuradas s’est épuisé, les banques ont commencé à présenter des déficits de fonds propres (huecos patrimoniales) en raison du détournement de fonds vers des entreprises personnelles, ce qui a entraîné l’effondrement du modèle d’accumulation bourgeois. À partir de novembre 2009, l’État est intervenu dans une série de banques (Banco Canarias de Venezuela, Banco Confederado, Bolívar Banco, Banpro ou Banco Provivienda, Banco Real, Central Banco Universal, Baninvest et Banorte). Si la crise bancaire au Venezuela a subi les contrecoups de la crise mondiale de 2008, il est nécessaire d’analyser ses singularités.

Cette intervention bancaire et les accusations portées contre le « tsar » du réseau alimentaire populaire MERCAL ont mis en évidence la manière dont les programmes sociaux étaient utilisés pour ce modèle d’accumulation par dépossession, faisant de la pauvreté un élément à l’origine de la nouvelle bourgeoisie et de son développement. En soulignant la participation évidente du Trésor public dans l’orientation des dépôts publics et l’attribution des notas estructuradas.

Cette crise a abouti à la création de la Banco Bicentenario, qui a absorbé et géré le sauvetage de la crise, en s’appuyant sur une banque publique considérée comme efficace, à savoir Banfoandes. L’État a utilisé les revenus pétroliers pour rembourser les épargnants. 2009 a été l’année où est devenue évidente et indéniable l’existence de deux projets parallèles au sein de la soi-disant révolution bolivarienne : le projet populaire-socialiste-communautaire et celui de la création d’une nouvelle bourgeoisie, qui prétendaient être réunis dans un nouveau modèle de gouvernance interclassiste.

Les sociétés de bourse et les maisons de courtage 8 dans l’accumulation de richesse

Après la crise bancaire, l’essentiel du modèle de concentration du capital et d’enrichissement bourgeois (2008-2010) s’est déplacé vers les opérations des sociétés de bourse et les maisons de courtage, période connue sous le nom d’ère du dólar permuta : durant cette période, l’accumulation s’est réalisée par le biais de l’arbitrage de titres. L’accès aux dollars officiels par l’intermédiaire de la CADIVI (agence publique de contrôle des changes) étant très lent (et réservé à certains), les sociétés de bourse ont créé un marché parallèle légalisé fondé sur l’achat et la vente de titres, libellés en dollars, mais acquis en bolivars. Dans cette triangulation, les sociétés de bourse transféraient le titre sur un compte à l’étranger (Panama, Suisse, Miami), le revendaient au taux de change normal (non subventionné), ce qui permettait au propriétaire de ces titres d’obtenir des dollars à l’étranger (contribuant à la fuite de capitaux), tandis que les sociétés de bourse réalisaient des bénéfices sur l’intermédiation. Cela a contribué au développement de l’écart entre le dollar officiel et le dollar parallèle. Parallèlement, l’arbitrage des titres permettait à certaines sociétés de bourse de recevoir des attributions directes de bons du Trésor public (Tesorería Nacional), qu’elles revendaient à d’autres acteurs économiques à un prix surévalué, empochant au passage la différence. Certains analystes estiment qu’en une seule journée, une société de bourse pouvait gagner des millions de dollars. Dans ce contexte, les opérateurs boursiers, les fonctionnaires et les nouveaux bourgeois ont développé un modèle d’accumulation de richesse très particulier. 

Entre 2008 et mai 2010, cela a créé une bulle spéculative autour des sociétés de bourse, qui opéraient dans des bureaux luxueux sans disposer de véritables portefeuilles de clients investisseurs minoritaires et étaient utilisées pour réaliser des bénéfices grâce à des contrats publics surfacturés et pour sortir des capitaux du pays. Ce système a explosé avec le « Casazo », qui a conduit la Banque centrale du Venezuela (BCV) à interdire aux sociétés de bourse de négocier des titres libellés en dollars et à créer ainsi le SITME (Système de transactions avec des titres en devises étrangères) qui a centralisé le commerce des obligations au sein de la BCV. Cela montrait que la dynamique de captation des capitaux par la bourgeoisie se déplaçait vers les endroits où l’État plaçait l’excédent des revenus pétroliers. 

Contrôle des changes, importations et accumulation

À partir de ce moment (2010), un axe central de l’appropriation bourgeoise du capital rentier est devenu l’importation de denrées alimentaires pour les secteurs populaires, qu’elles soient cédées à des prix subventionnés ou livrées directement à coût nul. Ce système s’appuie sur l’arbitrage des importations (l’ère CADIVI/CENCOEX), en utilisant la sous-traitance internationale et le contrôle logistique, en utilisant l’expérience de l’arbitrage bancaire pour l’arbitrage alimentaire et en plaçant la rente pétrolière dans des cagnottes alimentaires.

En effet, avec la fermeture du marché boursier, le mécanisme idéal pour obtenir des dollars bon marché (subventionnés par le pétrole/la capture de rente) consistait à les demander à l’État dans le but d’importer des denrées alimentaires. Cela créait un mécanisme très pervers : un importateur pouvait se voir accorder 1 million de dollars, en laisser 500 000 sur un compte à l’étranger et n’en utiliser que la moitié pour importer des denrées alimentaires dans le pays ; lorsque l’État les achetait, au prix du marché calculé en dollars réels, le prêt était remboursé. À cette époque, on parlait de conteneurs vides, d’autres remplis de pierres déclarés comme cargaison alimentaire, et de scandales liés aux produits périmés achetés avec cette méthode permettant de maximiser les bénéfices. Pour mieux comprendre le mécanisme d’accumulation, il faut savoir que, alors que la valeur réelle d’un dollar était de 100 bolivars, les importateurs bénéficiaient d’un taux de change de 6,30 bolivars pour un dollar, ce qui représentait à lui seul une fortune qui s’accumulait immédiatement.

La mort de Chávez en 2013 a permis l’émergence du madurisme, l’expression politique d’une nouvelle vague d’accumulation vorace de la nouvelle bourgeoisie et la réponse à la chute des prix du pétrole, qui a conduit ce secteur à liquider la partie du projet national-populaire-socialiste impulsé par Chávez, pour se concentrer sur la consolidation du processus de thésaurisation des nouveaux riches. Delcy Rodríguez (actuelle présidente par intérim), Jorge Rodríguez (président du Parlement), Diosdado Cabello (ministre des Relations intérieures) et Vladimir Padrino (ministre de la Défense, désormais décrédibilisé) faisaient partie intégrante du madurisme et sont aujourd’hui prêts à s’adapter au rôle de conseil d’administration colonial que leur ont assigné les États-Unis. 

La solution au problème alimentaire et le modèle d’accumulation par dépossession 

À partir de la mise en place et de la nationalisation des Conseils locaux d’alimentation et de planification (CLAP) en 2016, on est passé d’entreprises privées d’importation qui servaient d’aspirateurs de revenus, à des réseaux d’intermédiaires transnationaux ayant des connexions directes dans les hautes sphères du pouvoir. Cela a permis non seulement d’accumuler des richesses, mais aussi de construire des relations politiques avec des secteurs auparavant hostiles, notamment des entreprises liées sur le plan international à la social-démocratie ou même à l’extrême droite (cas d’hommes d’affaires colombiens associés à des secteurs accusés de liens avec les paramilitaires). Ces entreprises achetaient des produits de mauvaise qualité sur le marché mondial et les vendaient comme s’ils étaient de première qualité dans le pays, quadruplant ainsi leurs bénéfices. Le contrôle de la logistique (où étaient impliquées de nombreuses entreprises liées à des personnalités militaires) fonctionnait comme un autre mécanisme de captation de revenus via le fret et des processus de distribution sur les territoires (livraison aux conseils communaux ou aux CLAP). La pauvreté, la pénurie, l’inflation et la faiblesse du pouvoir d’achat contribuaient ainsi à l’enrichissement de la bourgeoisie et au maintien de l’ossature non idéologique du pouvoir.

En d’autres termes, on est passé des notas estructuradas et des obligations aux caisses alimentaires, du différentiel bancaire de la BCV à l’élargissement de ce différentiel plus les surcoûts, de la perte de la souveraineté financière à celle de la souveraineté alimentaire, en particulier après les sanctions et les mesures coercitives unilatérales appliquées par les États-Unis et les nations européennes. Les sanctions ont favorisé le modèle de captation de la rente, de concentration du capital et d’enrichissement de la nouvelle bourgeoisie. À ce stade, la thésaurisation ne nécessitait pas l’intervention des banques, mais reposait sur l’existence d’une entreprise partenaire dans des pays où les contrôles étaient souples, et de contacts de haut niveau au sein du gouvernement qui accordaient les licences d’importation et l’accès aux devises subventionnées par l’État.

L’arc minier, l’or, les terres rares et l’économie numérique dans la consolidation d’une nouvelle bourgeoisie

Lorsque les sanctions américaines sont entrées en vigueur et que le Venezuela a quitté le système SWIFT, les mécanismes ont dû être dématérialisés (avec des cryptomonnaies) ou revenir à des valeurs physiques (exploitation et appropriation de l’or). Lorsque les États-Unis ont gelé les comptes à l’étranger de la BCV et de PDVSA, le projet de l’Arc minier de l’Orénoque 9 a été lancé à plein régime. N’étant soumis à aucun contrôle public et ne rendant de comptes à personne, il a fait de la production d’or la caisse noire de la nouvelle bourgeoisie et du gouvernement, créant ainsi un nouveau mécanisme d’accumulation de richesses. L’opacité à ce sujet est totale, on ne sait pas quelles sont les réserves d’or, ni comment le métal précieux provenant de l’arc minier a été vendu et stocké. En outre, autour de l’Orénoque, l’exploitation des terres rares, ou « sables noirs », a commencé par l’intermédiaire de la Corporación Venezolana de Minería (CVM), en particulier autour de la cassitérite (minerai d’étain), du nickel, du rhodium, du titane et d’autres minéraux, dont l’exploitation, la commercialisation et les revenus hautement flexibilisés contribuent à l’accumulation de richesses pour la nouvelle classe sociale bourgeoise. 

Pour leur part, les cryptomonnaies, particulièrement encouragées par le gouvernement depuis 2016-2017, avec des fermes de minage de Bitcoin, ont constitué un autre modèle d’accumulation par dépossession, grâce à des mécanismes financiers spéculatifs, qui ont permis à la bourgeoisie locale d’« apprendre » à générer des bénéfices dans des environnements très volatils. Avec la création du Petro (2017), la cryptomonnaie vénézuélienne, cette monnaie numérique a fonctionné comme un mécanisme de négociation internationale qui contournait les contrôles des pays appliquant les sanctions. L’utilisation de Stablecoins (USDT) permettait de vendre du pétrole et de faire du commerce sans avoir à demander l’autorisation du système bancaire mondial. Ce système s’est effondré lorsque 23 milliards de dollars ont disparu des finances publiques, et qu’il est apparu que des dettes avaient été enregistrées comme des créances de PDVSA, alors qu’elles avaient été régularisées, mais que les ressources correspondantes avaient été converties en monnaies numériques par de nouveaux riches occupant des postes élevés au sein du gouvernement, en particulier dans la compagnie pétrolière nationale.

La circulation de dollars provenant de l’or, l’arbitrage des cryptomonnaies et la surfacturation ont généré ce que les économistes appellent « le mirage de la reprise », ou la bulle de consommation, localisée et segmentée dans le rayon d’action de ceux qui gravitent autour de cette sous-économie. Cela a conduit à l’émergence des Bodegones, des commerces où l’on trouvait toutes sortes de marchandises importées, des entreprises servant de mécanismes de captation de la rente, majoritairement détenues par des familles de politiciens et de militaires. De même, l’ouverture de concessionnaires d’automobiles haut de gamme et de luxe fonctionnait comme un autre mécanisme de captation de ce type de revenus. D’autres débouchés pour ces flux de capitaux se sont traduits par l’activation du marché immobilier, la construction de grands immeubles et de centres commerciaux. 

Lorsque le procureur général de la République a annoncé l’incarcération des responsables de la fuite des cryptomonnaies, il a précisé que les monnaies numériques et les fonds de PDVSA avaient été utilisés par le secteur accusé de corruption pour accroître la dévaluation du bolivar et la hausse du prix du dollar, comme autre mécanisme d’appropriation des revenus. En d’autres termes, la tragédie que vivait la classe ouvrière vénézuélienne, conséquence de la dévaluation du pouvoir d’achat du bolivar et de l’inflation, n’était pas seulement le résultat des sanctions américaines, mais aussi du système d’accumulation de richesses qui fonctionnait grâce à l’augmentation constante et croissante du prix du dollar orchestrée par la nouvelle bourgeoisie et les hauts fonctionnaires qui contrôlaient les cryptomonnaies et les revenus pétroliers.

À chacune de ces étapes, l’argent de la corruption était blanchi par ces mécanismes de captation élargie de la rente, le budget public étant une autre source d’enrichissement bourgeois. Cela explique pourquoi le Venezuela, malgré des revenus cumulés équivalant à 10 plans Marshall au cours des 25 dernières années, a vu ses infrastructures se détériorer rapidement, tout comme les conditions de vie matérielles de la population. Le binôme corruption-pauvreté a fonctionné comme un système d’accumulation par dépossession.

La nécessité d’un accord inter-bourgeois

La recherche d’accords au sein de la bourgeoisie pour se maintenir au pouvoir est liée à la nature de la bourgeoisie en tant que classe sociale. C’est pourquoi, depuis 2018, la nouvelle bourgeoisie vénézuélienne a intensément travaillé pour s’entendre avec l’ancienne bourgeoisie et former une seule classe sans divisions conflictuelles. Pour atteindre cet objectif, il était nécessaire de rétablir les relations avec les États-Unis, en montrant que ce qui restait de la révolution bolivarienne avait perdu toute capacité et toute volonté de radicalité. Les négociations ont été rendues publiques à partir de 2019, lorsque Maduro a confirmé que des pourparlers avaient été engagés avec la première administration Trump. Elles se sont poursuivies sous Biden (et reconnues par celui-ci le 8 mars 2022), le Venezuela reprenant son rôle de fournisseur fiable de pétrole aux États-Unis dans le contexte de la guerre en Ukraine.

Entre 2018 et 2026, un rapprochement accéléré s’est produit entre les deux bourgeoisies, à tel point qu’aujourd’hui nous sommes nombreux à penser que les deux sont pratiquement intégrées dans leurs intérêts¬ et le visage visible de cette fusion est Delcy Rodríguez, l’actuelle présidente par intérim. Depuis 2021, Delcy Rodríguez est l’invitée d’honneur des assemblées annuelles de l’association patronale Fedecamaras et, après les événements du 3 janvier 2026, c’est elle qui a appelé à un assouplissement juridique pour encourager les investissements privés, nationaux et internationaux, avec l’approbation consensuelle non seulement de toute la bourgeoisie nationale, mais aussi internationale.

Pour parvenir à ce consensus bourgeois, entre 2018 et 2026 non seulement tous les partis de gauche ont été interdits et placés sous tutelle, mais un ensemble de mesures de libéralisation de l’économie, de restriction des libertés syndicales et du droit de grève a été appliqué, la liberté d’opinion a été limitée et la souveraineté populaire a été confisquée. La loi antiblocus (euphémisme pour imposer un nouvel ajustement néolibéral à l’économie vénézuélienne) et la loi sur les zones économiques spéciales ne sont que des expressions de ce réaménagement.

La bourgeoisie vénézuélienne (des 4e et 5e Républiques) accepte la relation coloniale 

Dans le cadre de l’émergence d’un nouvel ordre mondial, que les États-Unis aspirent à diriger, l’octroi de droits pétroliers et l’économie mise en place par Maduro sont devenus insuffisants pour Washington : l’administration Trump veut un accès total à l’énergie et aux richesses vénézuéliennes. En août 2025, l’offensive militaire américaine dans le sud des Caraïbes a commencé, alors que la bourgeoisie vénézuélienne, unifiée, tentait de maintenir le statu quo en matière de thésaurisation. La fermeture démocratique mise en place depuis juillet 2024 n’est pas au centre des préoccupations de cette bourgeoisie unifiée, pas plus qu’elle ne l’est pour les États-Unis après les événements du 3 janvier 2026.

Dans les 30 jours qui ont suivi l’attaque impérialiste contre le Venezuela, la capture et l’enlèvement de Maduro, et l’imposition d’une situation de protectorat, supervisée directement sur le territoire par la chargée d’affaires américaine au Venezuela Laura Dogu, le « Conseil d’administration colonial » (Delcy Rodríguez, Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Vladimir Padrino) a lancé une série de réformes législatives structurelles visant à garantir que, dans la nouvelle situation de domination, la bourgeoisie locale reçoive une part de l’accumulation de la rente. Les lois commerciales ont été modifiées et simplifiées, la loi sur les hydrocarbures a été réformée, rompant même avec le nationalisme limité promu par la social-démocratie vénézuélienne en 1943 et 1976, ramenant le pays à l’époque où les multinationales pétrolières dictaient les relations avec le fisc national. La diminution du pourcentage des redevances (de 30 % à 15 %), l’autorisation accordée aux multinationales de vendre directement le pétrole et l’acceptation de la capacité des États-Unis à décider de la gestion des ressources provenant du commerce pétrolier constituent une tentative honteuse de la bourgeoisie unifiée et du « conseil d’administration colonial » de maintenir un certain niveau de contrôle sur l’accumulation. Une réforme du droit du travail est désormais annoncée afin de finaliser l’ajustement structurel dicté par l’administration Trump. 

La bourgeoisie unifiée actuelle est allée plus loin que ne l’avait fait l’ancienne bourgeoisie sous la 4e République, abandonnant toute trace de nationalisme et acceptant la situation de protectorat colonial que les États-Unis veulent imposer. Mais le dernier mot reviendra aux événements de la lutte des classes à venir. 

Le 11 février 2026

  • 1

    Dans les limites imposées de cet article, nous n’avons pu aborder que les étapes les plus représentatives de la formation de la nouvelle bourgeoisie entre 2002 et 2026, mais il faudrait compléter ce travail par une analyse des tensions que cela a générées avec les classes populaires à chacune des étapes, comme illustration des différents moments de la lutte des classes.

  • 2

    À partir du Caracazo de 1989, la forme d’État populaire-national s’effondre, c’est le retour à la contradiction entre le monde militaire et civil, la remise en question du pouvoir électoral, l’éloignement radical entre la bourgeoisie créole et ses représentants politiques au gouvernement, le processus d’émergence d’une nouvelle bourgeoisie, les tensions du nouveau modèle de polyclassisme qui tente de promouvoir la révolution bolivarienne, l’échec définitif du contrôle des changes, les problèmes liés au type de contrôle des prix qui ont conduit à la pénurie, et l’évaporation du développementalisme bourgeois, la fermeture démocratique (2024-2026) et le risque de perte de la République face aux prétentions coloniales américaines (avec la soumission de la junte au pouvoir depuis le 3 janvier 2026). Sortir de la crise structurelle vénézuélienne implique de résoudre simultanément – ou du moins de manière convergente – tous ces problèmes, ce qui s’avérera très complexe dans une situation coloniale telle que celle qui s’est ouverte en janvier 2026.

  • 3

    L’arbitrage est l’achat simultané d’un actif sur un marché où il est sous-évalué et sa revente sur un autre marché où il est surévalué.

  • 4

    Petróleos de Venezuela, S.A. est la compagnie pétrolière nationale du Venezuela, fondée en 1976 lors de la nationalisation du secteur des hydrocarbures.

  • 5

    Au Venezuela, le dollar était subventionné, sa valeur officielle étant inférieure à sa valeur réelle sur le marché, un écart qui servait de mécanisme de captation des revenus pétroliers.

  • 6

    Le SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un système international sécurisé de messagerie financière qui permet aux banques d’envoyer et recevoir des instructions de paiement à travers le monde. Sans accès au SWIFT, un pays a difficilement la possibilité d’effectuer des transactions internationales en devises.

  • 7

    Le risque pays désigne l’ensemble des conditions économiques, politiques, sociales et institutionnelles propres à un État, susceptibles d’affecter la sécurité, la rentabilité ou la continuité des investissements et des activités économiques qui y sont menés.

  • 8

    Une maison de courtage est une entreprise qui agit comme intermédiaire pour acheter et vendre des titres (actions, obligations) pour le compte de clients, en fournissant parfois des conseils ou services financiers. Une société de bourse est une institution accréditée à négocier directement sur une bourse officielle, jouant un rôle similaire à une maison de courtage mais avec l’accès au marché réglementé et la capacité d’opérer pour son propre compte ou celui de ses clients.

  • 9

    L’Arco Minero del Orinoco est une zone minière stratégique au Venezuela, créée en 2016 sur environ 112 000 km² autour du fleuve Orénoque. Elle regroupe l’exploitation de l’or, des terres rares, du nickel, du titane et d’autres minéraux.

 

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المؤلف - Auteur·es

Luis Bonilla-Molina

Luis Bonilla-Molina, éducateur et chercheur vénézuélien. Professeur invité à l’Université fédérale de Sergipe, au Brésil ; membre élu du Comité directeur du Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO) et coordinateur du Groupe de travail CLACSO sur le capitalisme numérique, les politiques éducatives et la pédagogie critique ; directeur de recherche du Centro Internacional de Investigación Otras Voces en Educación (Centre international de recherche Autres Voix en Éducation). Il a coordonné l’équipe de conseillers internationaux du président Chávez de 2004 à 2006 et a été directeur du Centre international Miranda à Caracas de 2006 à 2019.