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40 jours d’une contre-révolution accélérée au Venezuela

par Luis Bonilla-Molina
Conseil des ministres, le 4 janvier 2026. Photo : vice-présidence du Venezuela
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Il est incroyable de voir comment, depuis le 3 janvier 2026, la contre-révolution a pris le contrôle de la politique vénézuélienne.

Le 3 janvier 2026, lors de la conférence de presse organisée par Donald Trump pour expliquer les détails de l’attaque contre le Venezuela, celui-ci a clairement indiqué qu’à partir de ce moment, ce sont les États-Unis qui gouvernent le Venezuela. Il a mentionné la volonté de coopérer des hauts responsables politiques qui étaient proches Maduro jusqu’à sa capture et son enlèvement, et s’est même fendu de quelques éloges l’égard de Delcy Rodríguez, à qui la Constitution confère le droit d’occuper le poste présidentiel vacant. Mais l’information essentielle était que les dirigeant·es du gouvernement vénézuélien ont désormais pour fonction d’appliquer les ordres de l’administration américaine. 

Qui décide de l’exercice du pouvoir ?

Le 7 janvier, le secrétaire d’État Marco Rubio a rendu public un « plan de stabilisation » du Venezuela, en trois phases. La phase 1, de « stabilisation », a pour objectif « d’éviter que le Venezuela ne sombre dans le chaos et de maintenir l’ordre interne et la sécurité », ce qui inclut le contrôle de la production et de l’exportation du pétrole, la libération des prisonnier·es politiques et le retour des exilé·es. La phase 2, « de reprise économique et de réconciliation nationale » vise à relancer l’économie, à lever les sanctions internationales, à garantir l’accès total au marché vénézuélien pour les entreprises transnationales américaines et occidentales, ainsi qu’à prendre les mesures nécessaires à la réconciliation nationale. La phase 3 dite de « transition politique » a pour objectif est de consolider les changements structurels dans le système politique vénézuélien et de promouvoir le retour à la démocratie bourgeoise, en ouvrant des espaces de rencontre « pluriels » (une pluralité qui exclut la gauche, en prétendant la confondre avec le madurisme) et en organisant de nouvelles élections.

Le plan colonial était ainsi annoncé et en marche, tandis qu’au Venezuela, la réponse du gouvernement était modérée, les déclarations visant à conserver son audience locale, tandis que la droite se réjouissait de l’enlèvement de Maduro et de l’incertitude quant à l’acceptation du quatuor de l’administration coloniale (Delcy Rodríguez, Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Vladimir Padrino) comme interlocuteur valable des États-Unis. La gauche radicale n’est quant à elle pas parvenue à constituer un front anti-impérialiste d’unité nationale. 

Qui dirige l’industrie pétrolière ?

L’administration Trump a annoncé qu’elle vendrait directement le pétrole vénézuélien, recevrait les paiements correspondants et déciderait de leur utilisation dans l’intérêt des États-Unis et du peuple vénézuélien. C’est la concrétisation la plus claire de la nouvelle situation coloniale du pays. Différents éléments ont été scellés lors de la première vente internationale de pétrole vénézuélien par les États-Unis, le 15 janvier 2026, pour un montant de 500 millions de dollars : l’annonce de la confiscation de 30 à 50 millions de barils de pétrole, la création d’un compte au Qatar pour la gestion des ressources qui seraient restituées au Venezuela (à la discrétion de l’administration Trump), le retour de quatre banques privées vénézuéliennes dans le système SWIFT pour qu’elle mettent aux enchères les dollars provenant de la vente de pétrole brut (et non la Banque centrale du Venezuela) et l’exigence de présenter à la Maison Blanche un rapport sur l’utilisation des ressources par le gouvernement de Delcy Rodríguez. Le 11 février, le secrétaire américain à l’énergie, Chris Wright, est arrivé au Venezuela pour superviser sur le terrain les opérations pétrolières et les réformes ordonnées par l’administration Trump après les attaques du 3 janvier. 

En d’autres termes, le Venezuela a perdu le contrôle réel de la vente de pétrole brut, principale source de revenus du pays, et dépend désormais des critères de l’administration américaine pour ce qui concerne les montants dont il peut disposer et leur utilisation.

Réformes juridiques pour légaliser le statut colonial

Le 16 janvier 2026, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, qui avait coordonné l’attaque du 3 janvier et l’enlèvement du président Maduro, s’est rendu au Venezuela et a rencontré Delcy Rodríguez pour lui exposer directement les plans du gouvernement gringo. Cette visite a précédé l’arrivée, le 1er février, de la chargée d’affaires des États-Unis pour le Venezuela, Laura Doug, qui coordonnera les intérêts de Washington directement depuis Caracas. Elle a été reçue au palais de Miraflores, siège de l’exécutif vénézuélien. L’une des priorités de son mandat est le suivi des réformes juridiques et institutionnelles ordonnées par Trump.

Le président du Parlement vénézuélien, Jorge Rodríguez (frère de la présidente par intérim), a rendu public l’agenda législatif 2026, un plan pour « moderniser le système juridique » qui comprend 29 lois et huit nouveaux codes, dans le cadre des changements nécessaires pour faciliter les investissements étrangers. Cet ensemble de réformes comprend l’organisation des licences de commerce international du pétrole, un projet de loi sur les prix et leur régulation, des régimes fiscaux souples avec une réduction des impôts et des privilèges afin d’attirer les investissements, et la possibilité d’autoriser des contrats et des opérations sans le contrôle direct de l’État. 

Le 29 janvier 2026, l’Assemblée nationale du Venezuela a approuvé la réforme de la loi organique sur les hydrocarbures, qui ramène le pays à la situation de contrôle des multinationales au début du 19e siècle, en abrogeant les législations progressistes précédentes promues par la social-démocratie (loi de 1943, nationalisation de 1976) et tous les progrès réalisés pendant la période chaviste. Cette loi marque de facto la fin du monopole gouvernemental, exercé par l’entreprise publique PDVSA en matière d’exploration, d’extraction, de commercialisation et d’exportation du pétrole brut. Elle permet désormais aux entreprises privées, nationales et étrangères, d’opérer et de commercialiser sans avoir à conclure au préalable des contrats mixtes comprenant un contrôle majoritaire de l’État. Des contrats directs avec des entreprises privées sont introduits, dans lesquels celles-ci peuvent assumer la gestion opérationnelle, les risques et les coûts pour leur propre compte, en modifiant à leur avantage les bénéfices convenus. Les actionnaires minoritaires des entreprises mixtes sont même autorisés à commercialiser tout ou partie de la production, y compris en ouvrant des comptes pour opérer en devises étrangères à l’étranger. Les royalties et redevances en faveur du Venezuela sont réduites de 30 % à 15 %, plusieurs impôts antérieurs sont supprimés et une taxe intégrée sur les hydrocarbures est créée. L’un des aspects les plus préjudiciables à la souveraineté nationale est l’introduction de la possibilité de résoudre les litiges contractuels par voie d’arbitrage international ou de médiation indépendante, en violation de la Constitution qui stipule explicitement que les litiges d’intérêt public doivent être résolus exclusivement par les tribunaux du pays et sans recours international. Comme si tout cela ne suffisait pas, la réforme fait pratiquement disparaître le pouvoir législatif dans l’approbation des contrats pétroliers.

La diminution des impôts et des redevances devrait entraîner une réduction des recettes publiques, aggravant ainsi structurellement la situation économique. D’autre part, l’intention de l’administration Trump de porter à son maximum la productivité de l’industrie pétrolière locale pourraient finir par affecter la géopolitique des hydrocarbures, en particulier les relations du Venezuela avec l’OPEP. 

Amnistie sans liberté d’opinion

Le madurisme a toujours nié l’existence de prisonnier·es politiques, alors que des dirigeants sociaux, syndicaux et partisans restaient emprisonnés, accusés d’avoir enfreint la « loi contre la haine, de trahison ou de subversion ». Il a suffi que Donald Trump exige, début janvier, la libération des prisonnier·es politiques pour que les portes des prisons commencent à s’ouvrir. Des centaines de militant·es sociaux et politiques, ainsi que des citoyen·nes ordinaires injustement accusé·es d’avoir commis des délits pour avoir exprimé leur opinion ou s’être trouvé·es dans un lieu que l’État considérait comme suspect, ont commencé à être libéré·es, mais tou·tes sont soumis·es à une mesure préventive qui les empêche d’exprimer leur opinion, d’assister à des réunions ou de manifester.

Les militants des droits humains soulignent que plus de 1 000 personnes sont toujours en prison, tandis que le gouvernement refuse de publier la liste des prisonnier·es libéré·es et celle des personnes toujours détenues. Après que Trump a publiquement exprimé que la libération des prisonnier·es politiques était trop lente, Delcy Rodríguez a proposé, le 29 janvier 2026, une loi d’amnistie sous forme de pardon, qui exprime le refus de l’État de reconnaître les fausses condamnations, l’absence de procédure régulière, les mesures d’arrestation extrajudiciaires, les décès en prison et les dizaines de citoyen·nes que leurs familles considèrent comme disparu·es. La lutte des organisations sociales et des défenseurs des droits humains vise à obtenir la liberté pour tous, sans mesures préventives, en respectant le droit d’exiger la réparation des dommages causés.

La loi sur le travail, l’obstacle le plus complexe

Aujourd’hui, une modification de la loi sur le travail est annoncée, tandis la fédération patronale Fedecamaras refuse d’accepter des augmentations de salaire tant que les acquis sociaux de la législation actuelle ne seront pas supprimés. Après la question de la libération des prisonnier·es politiques, la plus grande tension sociale concerne les salaires. Le salaire minimum au Venezuela est de 0,35 dollar par mois, le salaire moyen d’un professeur d’université titulaire est de 1 dollar par mois, auquel s’ajoutent 160 dollars de primes [non incorporées au salaire, et donc non assujetties aux droits sociaux, NdT] dans un pays où les produits de base peuvent coûter jusqu’à trois fois plus cher que dans n’importe quel autre pays de la région. Augmenter les salaires est une nécessité pour désamorcer une éventuelle explosion sociale. 

Cependant, les salaires ont tellement baissé que de grandes augmentations seraient néanmoins insignifiantes pour le Venezuela. Une augmentation des salaires de 100 % signifierait moins d’un dollar par mois. Cela crée une situation très complexe, car à la suite des promesses d’amélioration des revenus pour justifier l’assouplissement du cadre juridique pétrolier, les attentes sociales sont celles d’une augmentation salariale équivalente au coût du panier minimum des ménages, qui se situe au-dessus de 500 dollars par mois. C’est pourquoi la fédération patronale Fedecamaras fait pression pour que la réforme de la législation du travail mette fin au salaire et généralise la rémunération du travail par un système de primes, ce qui ramènerait le pays à une situation antérieure à la première loi sur le travail.

L’administration Trump frappe à la porte du FMI

Au centre de cette contre-révolution menée au pas de course, qui a débuté le 3 janvier 2026, on trouve le secrétaire d’État Marco Rubio. Celui-ci a fait pression pour que le Venezuela soit rapidement réadmis au Fonds monétaire international. L’objectif est que le Venezuela accède aux ressources de cette institution multilatérale, mais aussi qu’il accepte un plan d’ajustement structurel comme ceux qui sont en cours en Bolivie et en Argentine, qui réduirait encore plus le budget public. 

Alors que le représentant de Delcy Rodríguez attend en coulisses le résultat des démarches américaines auprès du FMI, le Venezuela espère que la libération de 4,9 milliards de dollars du FMI, qui selon sa porte-parole Julie Kozak seraient bloqués, améliorera la situation de la classe ouvrière. Mais les comptes ne sont pas justes.

Courant souterrain 

La situation au Venezuela est calme, un calme sous tension : les espoirs d’amélioration de la situation matérielle permettant de retrouver un minimum de dignité et facilitant le retour des huit millions d’émigrant·es sont très élevés, exagérément élevés. La classe ouvrière attend des augmentations de salaire rapides, avant le 1er mai, et elle les souhaite substantielles. Rien ne laisse cependant présager que cela puisse se faire. Si cela ne se produit pas, le courant d’indignation qui de manière souterraine traverse le pays pourrait se transformer en volcan, et la situation actuelle de façade démocratique pourrait alors devenir le prologue d’une répression sans précédent du mouvement social.

Et la gauche ?

Le madurisme n’a pas seulement enterré le progressisme du chavisme, il a également liquidé la démocratie. Les événements du 3 janvier, avec l’agression américaine, ont porté un coup dur à la République et ont ouvert la voie à une situation coloniale qui incarne clairement la défaite historique du projet bolivarien et du socialisme du 21e siècle incarné par Hugo Chávez Frías. C’est une réalité concrète qui oblige les secteurs démocratiques, populaires, progressistes et de gauche à repenser leur politique.

Cette défaite se traduit par l’absence de réponse autonome, populaire et auto-organisée dans les rues contre l’agression militaire et la situation coloniale que les États-Unis tentent d’imposer. Le gouvernement a réussi à organiser, à partir de l’appareil du pouvoir, des mobilisations réduites et sans esprit combatif, la droite est restée tétanisée face à la reconnaissance par Trump de la junte d’administration coloniale dirigée par Delcy Rodríguez, la gauche radicale, anticapitaliste et anticolonialiste n’a pas non plus réussi à mobiliser les secteurs populaires. Le mouvement populaire s’est seulement activé, le 2 février dernier, pour une revendication vitale, à savoir des salaires et de meilleures conditions de vie matérielles. À vrai dire, même si c’est dur, il n’y a actuellement aucune possibilité de mobilisations unitaires qui témoignent d’une unité nationale anti-impérialiste. C’est à ce désastre que le madurisme nous a conduit·es.

L’action publique et l’exercice de la citoyenneté ont touché le fond, ont atteint leur expression minimale. On fait face à un désespoir collectif qui s’exprime en termes politiques dans le fait qu’une partie importante de la population, et pas seulement à droite, pense que la tutelle américaine pourrait être préférable à la mauvaise gouvernance maduriste. C’est pourquoi nous ne voyons pas actuellement de grandes mobilisations ni de front national anti-impérialiste. Le nier, c’est ne pas comprendre le moment politique. 

Par conséquent, la lutte pour redynamiser la vie sociale, démocratique et politique du pays doit être la priorité. Cela passe par le rétablissement du fonctionnement normal des institutions et une ouverture répondant aux demandes sociales urgentes. C’est la seule voie possible pour ouvrir la voie à la conscience et à la lutte anticolonialiste. Sans démocratisation de la société vénézuélienne, il sera impossible de rétablir la République.

Dans les expériences colonialistes antérieures, l’agresseur a encouragé la formation de partis politiques cipayos (mercenaires) acceptant la condition coloniale, et qu’il considère comme des interlocuteurs valables. Aujourd’hui, la majorité de la classe politique – celle qui gouverne comme celle des secteurs de l’opposition – s’efforce de remplir ce rôle.

Le défi pour nous consiste à construire des partis politiques démocratiques qui contribuent à rétablir la République. Cela implique de créer des espaces de convergence respectueux des différences, d’organiser des instruments politiques pluralistes afin d’éviter que la démocratisation favorise l’essor de partis promouvant la situation coloniale. 

Ce n’est pas facile, car nous sortons de décennies de polarisation, de désaccords, d’abandon de la politique comme art de rendre possible l’impossible pour la majorité. Pour la gauche non maduriste, cela implique de dépasser le sectarisme et les postures radicales incapables à se lier au mouvement de masse, mais aussi de défendre le droit à l’existence comme une question posant la question du pouvoir des opprimé·es, des secteurs populaires, face à un agenda impérialiste qui peut interdire tout instrument politique faisant référence au socialisme. 

Réinventer pour ne pas se tromper, tel est le plus grand défi de la gauche vénézuélienne dans une période aussi complexe que celle que nous traversons actuellement. 

Le 13 février 2026

 

المؤلف - Auteur·es

Luis Bonilla-Molina

Luis Bonilla-Molina, éducateur et chercheur vénézuélien. Professeur invité à l’Université fédérale de Sergipe, au Brésil ; membre élu du Comité directeur du Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO) et coordinateur du Groupe de travail CLACSO sur le capitalisme numérique, les politiques éducatives et la pédagogie critique ; directeur de recherche du Centro Internacional de Investigación Otras Voces en Educación (Centre international de recherche Autres Voix en Éducation). Il a coordonné l’équipe de conseillers internationaux du président Chávez de 2004 à 2006 et a été directeur du Centre international Miranda à Caracas de 2006 à 2019.