La crise qui secoue l’agriculture mexicaine s’est brutalement aggravée au début des années 70. La première partie de cet article, publiée dans le précédent numéro d’Inprecor, analysait les racines objectives de cette situation et les premiers développements du mouvement paysan dans plusieurs régions du pays, qui ont conduit à la mise en place de la Coordination paysanne révolutionnaire indépendante (CCRI) le 29 mars dernier. Dans la deuxième partie de cet article, Esteban Morales poursuit l’inventaire des principales composantes de la CCRI.
L’Union paysanne indépendante
L’UCI (Unión Campesina Independiente : Union paysanne indépendante) est une organisation de la paysannerie pauvre des zones montagneuses au nord de Puebla et de la zone centrale de Veracruz. Elle est née de la décision de 100 groupes de paysans d’unir leurs efforts dans la lutte pour la terre et contre les interventions de l’État, des latifundistes et leurs bandes armées. Sa direction a une grande expérience de lutte et, sur le terrain politique, elle a participé à diverses expériences nationales, ce qui fait d’elle une des directions paysannes les plus importantes. Sa constance dans la lutte paysanne par des méthodes d’action directes (occupations, mobilisations, etc.), son projet d’extension de la zone d’influence de son organisation et sa volonté de résister par l’autodéfense armée des paysans aux agressions des « gardes blancs » des latifundistes et de riposter habilement aux actions des organismes répressifs de l’État ; tout cela a fait d’elle une cible privilégiée que des forces colossales s’attachent à détruire. Les menées répressives de l’État ont conduit à l’instauration de l’état de siège dans plusieurs villages de la région, notamment dans la sierra d’Atzalan, l’incendie de villages paysans, les perquisitions massives, etc. Actuellement, suite à une brève période de reflux due à la répression, l’UCI poursuit l’extension de son organisation à Veracruz et à Puebla. Ses initiatives ont eu une répercussion nationale, et, concrètement, à Puebla, elles ont permis des mobilisations ouvrières et étudiantes.
L’expérience de l’UCI, malgré la dure répression et les tentatives de la marginaliser en développant des organisations concurrentes, constitue un apport fondamental pour la poursuite de la lutte dont la CCRI pourra tirer profit dans la mesure où elle se renforce et elle se développe.
Le Mouvement paysan indépendant « 28 septembre »
Le mouvement « 28 septembre » est en voie de formation, mais il avance rapidement vers la construction d’un organisme régional dans la région de Cotaxtla, Veracruz. Ce mouvement, qui trouve son origine dans la lutte menée depuis 1951 par les paysans du domaine de Palmarillo, a contribué considérablement à la consolidation de la CCRI. Il a connu dans sa lutte revendicative, tout comme les autres organisations, les dures épreuves de la répression, des tromperies, et des formes les plus viles de la violence policière. Récemment, ses militants ont été frappés par la police, qui leur a en outre volé leurs maigres biens et l’argent qu’ils avaient récolté parmi les paysans. Pour riposter à cette répression, qui répondait à leur demande que leur soient remis les 1 400 hectares accordés dès 1964, mais confisqués par les latifundistes, ils ont organisé avec le soutien de la CCRI une mobilisation paysanne de grande envergure dans la ville de Mexico. Les brigades paysannes de Palmarillo ont participé à tous les événements politiques de la capitale pendant les mois d’avril et mai ; elles ont eu le soutien de nombreux syndicats indépendants, notamment à l’université ; elles ont recueilli dans les quartiers populaires un soutien matériel en vêtements, en argent et en vivres ; elles ont fait systématiquement le tour des écoles avec les étudiants pour faire connaître largement la lutte de Palmarillo et de la CCRI et pour recueillir les fonds nécessaires à la mobilisation de l’ensemble des paysans. Finalement, une manifestation s’est déroulée le 10 mai dans les rues de Mexico, qui a regroupé plus de 1 000 personnes. Elle a exigé des autorités du ministère de l’Agriculture une solution immédiate aux problèmes paysans. Les résultats de cette mobilisation ont été plutôt limités, mais elle a permis à la CCRI une première initiative coordonnée et l’affirmation de sa présence sur le terrain politique. Entre autres résultats concrets, elle a permis de prendre contact avec diverses organisations de quartiers populaires de la ville de Mexico qui se sont déclarées intéressées par le projet de la CCRI.
L’Union des paysans « Plan de Ayala »
L’Union des paysans de Morelos a son siège dans les plantations de canne à sucre de la zone de Zacatepec, une des entreprises d’État les plus importantes du pays. Cette entreprise a été constituée de façon à ce qu’elle apparaisse comme une coopérative dont seraient membres l’État, les ouvriers et les petits paysans. En réalité, c’est une entreprise capitaliste qui exploite les ouvriers de l’usine, les ouvriers agricoles (les coupeurs de canne), les chauffeurs et les paysans, et qui s’inscrit dans la politique de subsides de l’État au capital privé, tout en servant d’intermédiaire entre celui-ci et les petits paysans de la zone.
L’Union est née avec l’occupation de l’entreprise à l’initiative des paysans en octobre 1975 pour exiger l’augmentation du prix de la canne et le contrôle du pesage, vu qu’il est de notoriété publique qu’on les vole ouvertement lors de l’opération de pesage de la canne. À cette époque, les paysans étaient membres du syndicat officiel CAM qui a vendu le mouvement, même si son dirigeant local a refusé de se laisser corrompre. Ce dirigeant a été arrêté en décembre de cette année-là ; il a été porté disparu et torturé pendant 31 jours. Face à l’arrestation de leur dirigeant et à la corruption de la direction du CAM, les paysans ont décidé de construire une organisation indépendante de l’État et des syndicats officiels qui les ont déjà trahis à de multiples occasions. Cette expérience de la trahison des organisations officielles est un des éléments qui a pesé le plus lourd dans la conscience des paysans, qui en ressentent une profonde défiance vis-à-vis de toute forme d’organisation, ce qui a contribué à freiner la construction de l’Union.
Après la répression et les harcèlements de la police, le dirigeant syndical, qui n’était pas lui-même paysan mais un ouvrier de l’entreprise — fait par ailleurs significatif —, s’est retiré de la lutte. Si l’on tient compte de la structure très hiérarchisée du mouvement paysan mexicain, on comprend que cela ait freiné la consolidation de l’Union.
Un dernier élément important est le refus opposé par l’État à la reconnaissance légale de l’Union et la mise en œuvre d’une politique de boycottage de cette organisation indépendante. Ces trois éléments donc — la défiance des paysans vis-à-vis de toute organisation, l’absence de dirigeants bénéficiant d’un prestige réel auprès des masses et la politique de l’État à l’encontre de l’Union — ont rendu difficiles la consolidation et le développement de l’Union des cultivateurs de canne « Plan de Ayala ». De même, cela l’a empêchée de jouer un rôle plus direct au sein de la CCRI. Nous pensons toutefois que ces difficultés seront résolues à moyen terme et que l’Union pourra jouer un rôle très important à l’avenir, vu qu’elle est, malgré les difficultés, la seule organisation de travailleurs de la canne à sucre dans la région et qu’elle bénéficie du soutien actif de 27 domaines, dont certains regroupent des milliers de paysans. L’Union est engagée à l’heure actuelle dans la lutte autour de deux revendications : sa reconnaissance légale et l’augmentation du prix de la canne à sucre. Un élément fondamental dans le développement de l’Union réside dans le soutien que lui réserveront les ouvriers de Cuernavaca, auprès desquels elle s’est efforcée de trouver un appui dès le début, dans le cadre d’une coalition ouvriers-paysans-étudiants, mais sans rencontrer pour le moment d’écho véritable. En outre, on envisage actuellement la possibilité que d’autres organisations parties prenantes de la CCRI envoient certains de leurs cadres dans la zone de la canne pour coopérer au développement de l’organisation. La zone a, de fait, déjà la visite de dirigeants du FCI, de l’UCI et du mouvement « 28 septembre ».
Le Front populaire de Zacatecas
Le FPZ est un organisme de masse très prestigieux dans notre pays, qui a conduit directement la lutte universitaire et populaire de Zacatecas dans les derniers mois pour le contrôle de l’Université, contre les manœuvres de droite. Le FPZ est composé de plusieurs milliers de paysans dans la région de Fresnillo, qui ont déjà mené des luttes importantes contre les latifundistes de la région et ont obtenu certaines victoires importantes : ils ont ainsi arraché 40 000 hectares des mains de l’ex-gouverneur Marraga qu’ils ont constitués en un domaine regroupant plus de 1 000 paysans. Le FPZ (région de Fresnillo) regroupe 25 domaines et a le soutien de certains groupes politiques de gauche. Depuis l’expropriation des 40 000 hectares, le FPZ s’est développé jusqu’à regrouper 85 groupes de paysans en attente de terres.
En 1975, ils ont occupé les bâtiments de la SRA, et ont obtenu la promulgation de 5 décrets présidentiels affectant des latifundistes, qui étaient par ailleurs concessionnaires locaux de Ford et de Chevrolet et propriétaires de biens immobiliers. Le FPZ s’est distingué en organisant des meetings, des manifestations et des mobilisations en permanence. Un autre de ses succès importants a consisté dans l’obtention de 3 000 hectares qui lui ont été cédés, 2 500 hectares à Llagano et 275 hectares dans d’autres zones, ces deux derniers domaines consistant en terres en jachère. Il a été à l’initiative de nombreuses occupations de terres, qui ont été sauvagement réprimées par la police judiciaire et l’armée. Actuellement, quatre occupations sont en cours depuis le 20 novembre 1976. En 1977, d’autres mobilisations ont eu lieu : occupations de la SRA au niveau local et deux marches vers la ville de Mexico.
Le FPZ détient entre ses mains aujourd’hui des centaines de recours présentés par les paysans et développe une dure bataille pour l’obtention de terres. Son intégration dans la CCRI n’est pas encore complète, et un certain nombre de problèmes de coordination sont apparus lors des actions. Cependant, ses contacts avec d’autres organisations paysannes comme le Campement « Terre et Liberté » de San Luis Potosí et son caractère d’organisation de masse, tout comme la clarté de ses dirigeants quant à la question de la nécessité d’une coordination nationale du mouvement paysan, poussent à son intégration croissante dans la CCRI, ce qui ne peut que contribuer à la consolider.
Le Mouvement paysan indépendant de Sinaloa
Dans l’État de Sinaloa se sont produits des mouvements très comparables à ceux de Sonora, même si l’État a riposté par d’autres moyens. Plusieurs mouvements paysans importants se sont développés à Sinaloa en 1976, mais ils n’ont pas suffi à donner naissance à une direction paysanne reconnue dans la région. L’État a obtenu la vente de 10 000 hectares irrigués, appartenant à des latifundistes, les a remis aux paysans contrôlés par le « Pacte d’Ocampo » et a freiné les mobilisations dans la région. La principale base d’appui du Mouvement se trouve dans le domaine « 18 décembre » et dans une coopérative de pêche de la région d’Ahome, dans le Sinaloa. C’est encore un mouvement peu développé mais des perspectives de croissance lui sont ouvertes dans le cadre même de la CCRI.
Le Mouvement paysan indépendant de Colima
Les conditions dans lesquelles se développent les luttes paysannes dans l’État de Colima sont particulièrement difficiles, vu qu’elles ne doivent pas seulement affronter les organisations officielles mais aussi d’autres organisations qui, se prétendant indépendantes, facilitent d’une façon ou d’une autre la politique du gouvernement. Le Mouvement est né de la coordination de divers groupes de paysans qui ont rompu avec les organisations officielles et cherchent à prendre en charge la défense de leurs intérêts dans un cadre plus unitaire. La CCRI leur a ouvert la perspective de la construction d’une véritable organisation régionale et ils ont commencé à progresser dans cette voie.
Les autres organisations
Dès sa naissance, la CCRI s’est fixé comme objectif son propre développement et l’incorporation dans ses rangs de nouvelles organisations. Des contacts sont engagés à l’heure actuelle avec diverses organisations locales à Oaxaca, Veracruz, San Luis Potosí et d’autres localités, en vue de leur intégration dans la CCRI. Les dirigeants paysans de la CCRI sont pleinement convaincus qu’ils pourront prochainement regrouper, sinon la totalité du mouvement paysan à l’échelle du pays, tout au moins la majorité des organisations indépendantes qui livrent au niveau local une dure bataille contre l’État, les latifundistes et leur appareil de répression.
La CCRI a décidé de publier un journal paysan, Le cultivateur socialiste, diffusé nationalement, et de poursuivre les échanges et les contacts entre dirigeants, qui ont déjà permis de réaliser des progrès évidents dans la consolidation de la CCRI.
La CCRI et le PRT : la dialectique du parti et du mouvement de masse
Les trotskistes mexicains ont participé activement au mouvement paysan de ces deux dernières années. Dans certains cas, comme à Sonora, ils étaient partie prenante et au premier rang dans la direction du mouvement paysan. Ailleurs, nos militants ont fait un travail de base dans les mouvements paysans, en contribuant à leur popularisation dans les villes et en faisant venir les forces paysannes dans les organismes de coordination du mouvement ouvrier et étudiant. Les déclarations des directions paysannes ont été systématiquement reproduites dans la presse trotskiste et, enfin, un certain nombre de campagnes de solidarité et de soutien ont été menées à bien centralement.
Dans ces conditions, la création du PRT a permis de coordonner au niveau des militants les efforts déployés jusqu’alors par les différentes organisations trotskistes. La création du PRT a permis de réaliser les possibilités d’intervention qu’avaient les militants trotskistes dans le pays. La CCRI démontre de la façon la plus irréfutable l’importance d’un parti léniniste bénéficiant d’une implantation et d’une intervention nationales.
À cette occasion s’est exprimée en toute clarté la dialectique existant entre le renforcement politique du mouvement de masse et le renforcement et la consolidation de l’organisation de l’avant-garde révolutionnaire. Il n’y a pas un seul dirigeant paysan indépendant qui n’ait compris la nécessité d’aller au-delà de son action régionale, en l’insérant dans une organisation nationale ou en la coordonnant avec d’autres organisations indépendantes dans d’autres régions du pays.
Toutefois, leur propre action quotidienne et la faiblesse de leurs moyens poussent les organisations paysannes à l’isolement. Nous prétendons que seules des forces nationales peuvent organiser la paysannerie à l’échelle nationale. Il s’agit des forces organisées de la bourgeoisie (l’État) ou de celles du prolétariat (le parti révolutionnaire). L’expérience de la CCRI nous confirme dans notre conviction. C’est la participation du PRT, son engagement, ses modestes ressources et l’action de ses militants et de sa direction qui ont permis que se réalise l’aspiration des paysans à une coordination nationale des forces paysannes indépendantes et qui ont jeté les bases pour le dépassement de la dispersion des forces paysannes indépendantes et révolutionnaires du pays. Le PRT n’a pas la prétention de construire une centrale syndicale paysanne du parti. Il l’a fait savoir explicitement à diverses occasions, tant dans des réunions de dirigeants paysans que dans des réunions du PRT. Nous ne croyons pas que la fonction du parti soit de « construire » ses propres organismes de masse. L’expérience du PC mexicain à ce sujet est hautement éducative. Ce que veut le PRT, c’est contribuer à l’élévation du niveau de conscience et d’organisation des masses mexicaines. Les militants du PRT qui occupent des postes de direction au sein des organisations de la CCRI le font sur la base de leur travail politique quotidien en tant que dirigeants de masse et non pas comme des fonctionnaires imposés d’une façon ou d’une autre par le parti. La direction du PRT a toujours insisté sur la nécessité que d’autres forces de gauche participent à cette entreprise. Nous ne voulons pas non plus construire un syndicat paysan « rouge », c’est-à-dire sectaire et coupé de la grande masse des paysans du pays. Au contraire, tant les militants du PRT que les directions paysannes se sont fixé comme travail politique d’influencer l’ensemble des masses paysannes de chaque région, en particulier celles qui sont encore contrôlées par les syndicats paysans officiels.
Le PRT est conscient des énormes difficultés qui l’attendent dès à présent, vu son inexpérience dans le travail paysan, tant à l’échelle nationale qu’internationale. Cependant, la direction du PRT est attentive à ces difficultés et s’efforce de les résoudre sur le plan politique comme sur le plan organisationnel. L’apparition de la CCRI a permis que des dizaines de nouveaux cadres rejoignent le PRT, des cadres qui proviennent maintenant de la paysannerie et dont certains ont acquis un prestige au sein du mouvement de masse. Cela constitue un élément nouveau à prendre en compte dans notre conception de la construction du PRT.
La naissance de la CCRI revêt aujourd’hui au Mexique une importance fondamentale pour la résolution des problèmes historiques des masses mexicaines ; les bases permettant la résolution d’au moins trois d’entre eux pourront être jetées à moyen terme, et ce sera la meilleure contribution de la CCRI et du PRT : dépasser la dispersion des mouvements paysans ; doter le mouvement paysan de ses propres cadres marxistes-révolutionnaires ; et jeter les bases pour que soit dépassée la division historique de la classe ouvrière et de la paysannerie.
Juin 1977