Comme nous l’écrivions dans notre dernier éditorial, après la chute de la dictature salazariste et avec les récents évènements en Grèce, « le régime franquiste, la dernière dictature d’extrême droite, reçoit un deuxième coup formidable. L’espoir impatient des masses ouvrières espagnoles s’en trouve accentué. Des surprises peuvent se produire là-bas dans un avenir rapproché. » (Vers un automne chaud en Europe méditerranéenne, INPRECOR n° 5/6.) Les masses espagnoles, depuis les mobilisations contre le Conseil de guerre de Burgos en passant par les luttes de Pampelune, de Vigo, du Ferrol, ont montré leur volonté de s’opposer, par l’action directe, à l’oppression capitaliste et à la Dictature. Cette combativité exemplaire ne se laissera pas facilement canaliser vers les perspectives de collaboration de classes du PCE et de ses alliés du Pacte pour la liberté. Des affrontements décisifs se préparent dans la péninsule ibérique, et les révolutionnaires du monde entier doivent se préparer à apporter leur solidarité militante aux travailleurs espagnols.
Nous publions dans ce numéro d’INPRECOR un dossier — dont l’ampleur est justifiée par l’importance des évènements — comprenant une interview d’un dirigeant de la LCR-ETA(VI) au sujet de la formation d’une « Junte démocratique » en juillet à l’initiative du PCE ; un compte rendu des grèves du Baix Llobregat, et un document publié par la LCR-ETA(VI) au début de l’été sur la situation en Espagne et les tâches des révolutionnaires.
INPRECOR
Q. — En annonçant la création d’une « Junte démocratique » dans sa récente conférence de presse à Paris, Santiago Carrillo, dirigeant du Parti communiste espagnol, s’efforce d’actualiser sa politique d’alliance avec l’aile libérale de la bourgeoisie espagnole pour mettre fin à la dictature franquiste. Cette nouvelle version du « Pacte pour la liberté » s’efforce de répondre à l’impact énorme qu’a eu en Espagne la chute de la dictature fasciste au Portugal. Que représente cette « Junte démocratique » ? Une fraction substantielle de la bourgeoisie est-elle prête à s’allier aujourd’hui avec le PCE ?
R. — Nous pensons que la constitution d’une « Junte démocratique », fin juillet à Madrid, s’inscrit dans la continuité de la politique de « Pacte pour la liberté » développée par le PCE depuis plusieurs années. Il s’agit précisément, comme tu le suggères dans la question, de canaliser au profit de sa politique de collaboration de classe le profond impact qu’a eu la chute de la dictature au Portugal dans l’ensemble de la société espagnole. Du côté de la bourgeoisie, ces évènements ont accéléré encore la crise politique profonde qui l’agite, et approfondi ses divisions internes. La manifestation la plus claire de ces divisions se trouve dans la croissance des courants dits « centristes », dont le projet politique est l’« institutionnalisation » du régime : il s’agit de créer les cadres d’expression des différentes tendances bourgeoises pour combler le vide que va bientôt provoquer la disparition du bonaparte Franco. Parallèlement, la droite du régime se renforce avec l’appui d’un secteur de l’Opus Dei ; elle veut s’imposer comme garante de la véritable continuité du régime. En outre, on assiste aux premières manifestations de l’aile « libérale » de la bourgeoisie, notamment en Catalogne. Mais elle ne représente qu’un secteur très marginal. Et ce n’est même pas cette tendance en tant que telle qui est représentée dans la « Junte démocratique », ni dans les « assemblées démocratiques » qui peuvent se structurer aujourd’hui à l’image de l’« Assemblée de Catalogne ». Seules quelques personnalités politiques bourgeoises sont aujourd’hui partie prenante de la politique du PCE.
Il faut cependant reconnaître que les évènements du 25 avril au Portugal font apparaître beaucoup plus crédible aux yeux de larges masses, mais aussi d’une partie de l’avant-garde, la politique de collaboration de classes que préconise le PCE pour mettre fin à la dictature franquiste.
Q. — Les Commissions ouvrières mettent à l’ordre du jour la convocation d’une grève générale pour cet automne. De quoi s’agit-il exactement ? Y a-t-il un virage tactique du PCE prenant l’initiative pour épauler ses manœuvres politiques par une mobilisation contrôlée des masses ?
R. — La coordination générale des Commissions ouvrières, contrôlée essentiellement par le PCE, a lancé un appel à la grève générale pour fin septembre, début octobre, mais sans fixer de date précise pour le moment. Il s’agit d’une grève générale de 24 heures, sur des objectifs limités : pas question de se rendre sur les lieux de travail ; les revendications avancées portent sur la lutte contre la cherté de la vie, pour l’amnistie et contre la dictature. Cette initiative du PCE répond à une combativité réelle des travailleurs, et s’efforce de la canaliser comme moyen de pression non plus sur la dictature, mais sur les secteurs « centristes », pour les forcer à un accord politique. De toute façon, on peut s’attendre à une réelle mobilisation de masse à cette occasion, que les réformistes auront quelque peine à contrôler totalement. Cela dépend pour beaucoup de la capacité des organisations révolutionnaires à mobiliser l’avant-garde ouvrière sur des positions combatives. Je pense que l’on devrait assister à la plus grande mobilisation politique contre la dictature depuis les luttes contre le procès de Burgos en décembre 1970.
Q. — Quelle réponse peut donner la LCR-ETA(VI) à cette accélération de la crise de la dictature, à ce début de décomposition qui se dessine après les évènements du Portugal, la maladie et la mort prochaine de Franco, l’offensive politique du PCE ?
R. — Nous sommes encore une organisation aux forces réduites, malgré le renforcement qui s’est produit, non seulement avec la fusion LCR-ETA(VI) il y a presque un an, mais aussi avec l’intégration de deux petites organisations locales, la « Fraction bolchévik-léniniste » (FBL) à Barcelone et la « Fraction léniniste de l’ETA » (FLETA) au Guipúzcoa, il y a quelques semaines. Mais notre influence politique et nos capacités d’intervention ne sont pas du tout négligeables dans la situation actuelle. Bien évidemment nous appuyons la convocation d’une grève générale. Nous allons nous efforcer de convaincre les travailleurs qu’ils l’organisent sur leurs lieux de travail, par des comités élus en assemblées générales, leur coordination avec les Commissions ouvrières et les organismes de lutte qui apparaissent dans d’autres secteurs (étudiants, enseignants, lycéens…) et avec les organisations ouvrières, pour construire une direction représentative, capable de donner toute sa force à la grève générale et d’impulser des manifestations de rue dans toutes les grandes villes.
Nous allons proposer une plateforme de lutte incluant des revendications comme :
- augmentation égale de 5 000 pesetas pour tous,
- semaine de 40 heures,
- réintégration des ouvriers licenciés,
- libération des prisonniers politiques,
- liberté de réunion, grève, organisation,
- autodétermination en Euzkadi et en Catalogne,
- dissolution des corps de répression spécialisés.
De plus, nous menons une campagne sur l’organisation de l’autodéfense des luttes et des manifestations, pour le renversement de la dictature par la grève générale révolutionnaire et la mise en place d’un gouvernement des travailleurs.
Face à l’échéance de la grève générale, une politique unitaire s’impose plus que jamais, au sein des Commissions ouvrières en premier lieu, mais aussi entre les organisations révolutionnaires. Nous pouvons arriver à un accord avec la Liga Comunista (autre organisation espagnole sympathisante de la IVe Internationale), l’ORT (Organisation révolutionnaire des travailleurs — organisation d’origine chrétienne), le MCE (Mouvement communiste espagnol — organisation maoïste), les COC, pour défendre une position de lutte de classe contre les réformistes. Cela signifie bien sûr se battre pour l’unité de toutes les organisations ouvrières dans les luttes contre la dictature.
Nous allons ainsi vers une accélération des rythmes de la lutte de classe en Espagne, et des affrontements majeurs se dessinent. Nous sommes certains de pouvoir compter, comme par le passé, sur la solidarité active, non seulement des sections de la IVe Internationale, mais de l’ensemble du mouvement ouvrier européen et mondial.
Été 1974