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Espagne : vers la grève générale révolutionnaire — lever le drapeau du prolétariat !

par LCR-ETA VI

Les expériences du Chili et du Portugal ont eu une influence importante sur la lutte des classes en Espagne, à un moment particulièrement grave, du fait de :

(a) La disparition de toute possibilité de succession à Franco sous forme de « bonapartisme personnel » après l’exécution de Carrero Blanco.

(b) L’approche, reconnue à tous les niveaux, sauf au niveau gouvernemental, d’une récession économique accompagnée d’un taux d’inflation très élevé, à partir de l’automne prochain.

(c) Le maintien de la combativité du mouvement de masse, qui est prêt à se défendre contre les attaques à son niveau de vie et contre les licenciements. Il n’y a qu’à souligner, à ce sujet, l’apparition de luttes régulières à la campagne et leurs effets indirects sur les petits commerçants.

Dans ces conditions, la question de la dictature franquiste — son maintien, sa transformation, son changement ou son renversement — s’est placée au centre d’un débat stratégique qui a aggravé les contradictions au sein de la bourgeoisie, qui a provoqué une importante réorientation du gouvernement d’Arias Navarro et qui a impulsé un processus de regroupements politiques au sein du mouvement ouvrier. À son tour, l’ensemble de ces actions et réactions, malgré le caractère embryonnaire de beaucoup d’entre elles, permettent de clarifier les perspectives du renversement du franquisme et de définir l’orientation que les révolutionnaires doivent donner aux luttes actuelles.

Dans le camp de la bourgeoisie, trois alternatives distinctes, aux forces et aux possibilités de concrétisation inégales, s’affirment pour la succession du dictateur : l’extrême droite, celle que nous appellerons la « bourgeoisie démocratique » et celle qui forme le phénomène « centriste » ; le gouvernement lui-même doit être traité à part.

Centrisme « classique » et centrisme « radical »

Le courant centriste qui, il y a quelques mois seulement, constituait le point d’appui inconditionnel et la base idéologique de l’équipe d’Arias, et dont certains de ses membres les plus significatifs faisaient partie, a commencé à se distancer du gouvernement au moment où une aile « radicale » commença à se développer en son sein. On peut en trouver la raison dans le fait que le dogme politique centriste — « la survie nécessaire de la Dictature est liée à sa capacité de regrouper en son sein des organisations politiques représentatives de toutes les principales fractions de la bourgeoisie » — est interprété de deux façons différentes :

— l’une, qui oriente son activité en direction des changements qui peuvent se produire pendant que Franco est encore en vie, considère en conséquence comme une donnée décisive les rapports de force actuels au sein de l’appareil de la Dictature, et conclut — après la bruyante réapparition de l’extrême droite — qu’Arias représente la limite maximum d’« ouverture » que l’on peut atteindre aujourd’hui ;

— l’autre, qui oriente déjà son activité en fonction de l’après-franquisme, juge que les possibilités offertes par Arias sont extrêmement étroites et empêchent la concrétisation du dogme politique auquel nous avons fait référence plus haut. C’est pour cela qu’elle lève le drapeau des réformes institutionnelles qui ouvrent un processus graduel et contrôlé d’« européanisation » de la Dictature, c’est-à-dire de contrôle direct de la grande bourgeoisie sur son appareil d’État et de recomposition de sa base sociale. S’il est vrai que le « centrisme radical » n’a encore aujourd’hui qu’un caractère embryonnaire, autour de la personne de Fraga, il a de larges possibilités de se renforcer, s’alimentant à l’échec que, selon lui, Arias rencontrera sur le terrain des Associations, et de constituer, après la mort de Franco, le pôle alternatif à l’extrême droite, dans le cadre de la Dictature. C’est exactement ce qu’il prétend réussir.

La nouvelle extrême droite

L’extrême droite espagnole s’est transformée, du fait de la convergence en son sein, à côté des bandes fascistes, d’organisations d’anciens combattants, des restes de la Phalange « historique » et d’une frange considérable des forces armées et de la police, du secteur « déplacé » du gouvernement de Carrero. Ainsi, l’extrême droite forme un bloc, une alliance qui n’implique pas une identification idéologique entre ses différentes composantes — à ce niveau, par exemple, les divergences sont très claires entre Iniesta, Girón et Fernández de la Mora —, mais, dans la situation actuelle, les accords politiques entre ces composantes sont plus importants.

Elles sont d’accord pour considérer que la survie du franquisme ne peut se baser que sur une accentuation de son caractère dictatorial, basé sur une « Armée politique » — l’Armée du 18 juillet — et un appareil d’État homogène. C’est cette armée qui apparaît comme l’héritière authentique du bonapartisme franquiste. En conséquence, leur solution à la crise du capitalisme espagnol qui, selon elles, prendra un aspect de vie ou de mort au lendemain de la disparition de Franco, est une dictature militaire ouverte, avec une répression de masse brutale, dictature étroitement intégrée aux grands groupes capitalistes internationaux qui ont prouvé leur efficacité à promouvoir un développement capitaliste, comme dans le cas du Brésil. Au contraire, le Portugal a montré les risques que comporte une politique d’évolution, de concessions, de faiblesse qui vient à contaminer le rempart sacré qu’est l’armée, provoquant un « vide de pouvoir » et ouvrant les portes à la révolution.

Ainsi l’alternative que l’extrême droite prétend construire n’est ni fasciste — bien qu’elle englobe, utilise et s’appuie sur les bandes fascistes, les secteurs les plus importants de cette extrême droite, à savoir les « technocrates » et les militaires, n’ont pas la moindre intention, ni la moindre possibilité, de construire un mouvement de masse fasciste classique : dans leurs plans, la tâche de destruction du mouvement de masse revient fondamentalement aux forces répressives officielles, en collaboration avec les bandes fascistes —, ni « golpiste » — dans la mesure où il n’est pas nécessaire de changer un mot aux lois fondamentales, y compris celle qui nomme le successeur du fantoche, pour légitimer une dictature militaire ouverte dans ce pays — ; précisément, la carte de l’extrême droite n’est pas celle du « coup », mais celle de la continuité.

Il faut souligner le rôle fondamental que joue, dans ce bloc, le « nouveau venu » : effectivement, les « technocrates » représentent la « tête de pont » d’importants intérêts financiers et industriels, la « base matérielle » du secteur dominant de l’Opus Dei, au sein d’une fraction politique comme celle-ci, dont le contrôle était et est encore tout aussi difficile que nécessaire pour la bourgeoisie espagnole. À son tour, l’ensemble de l’extrême droite n’ignore pas — elle n’a qu’à penser à ses « frères » de Bolivie, du Chili ou du Brésil — que ce sont justement ces « experts » qui font d’elle une alternative crédible de pouvoir pour le grand capital.

La bourgeoisie « démocratique »

Au contraire, en même temps, à l’autre extrême de la carte politique, apparaît une aile de la bourgeoisie qui ne croit plus en la Dictature. Encore limitée à un ensemble de porte-parole sans grande cohésion entre eux sur les problèmes fondamentaux — attitude face aux organisations ouvrières traditionnelles, rôle de l’armée, attitude face au gouvernement d’Arias (pression, opposition…) —, il faut cependant remarquer que :

  • beaucoup de ces porte-parole ne sont absolument pas des « fantômes politiques » marginaux par rapport aux intérêts réels de leur propre classe, mais des personnages significatifs du grand capital, qui répondent aux objectifs et aux ambitions d’une frange minoritaire jusqu’ici, mais néanmoins importante de celui-ci (il est facile de vérifier ce fait en Catalogne).
  • depuis 1939, il s’agit de l’apparition politique la plus solide d’un secteur de la bourgeoisie se situant explicitement hors du franquisme.

À partir de ces deux faits et de la situation internationale — spécialement l’expérience du Portugal —, on peut conclure que c’est la première fois depuis la guerre qu’une bourgeoisie « démocratique » acquiert une certaine vraisemblance, une certaine capacité d’intervention politique.

Mais l’adjectif « démocratique » doit être précisé sous quatre aspects :

1. Sans les masses

Mises à part quelques exceptions individuelles — qui sont, elles, des fantômes politiques —, la bourgeoisie « démocratique » se pose le problème du changement de régime absolument en dehors de l’action des masses. Dans ce sens, elle ne veut pas entendre parler, dans les conditions actuelles, de « grèves générales » — pour aussi pacifiques qu’elles soient —, avant tout parce qu’elle doute, à juste titre, de ce caractère pacifique : il ne pouvait en être autrement avec des patrons catalans qui ont vécu, il y a quelques mois, la grève générale de Besòs, ou avec Huarte qui a vécu celle de Pampelune.

2. Avec Don Juan

Ainsi, pour la bourgeoisie « démocratique », une des conditions fondamentales est de légitimer le changement : c’est le rôle qu’elle entend faire jouer au comte de Barcelone (Don Juan, Conde de Barcelona, père de Juan Carlos, le successeur désigné par Franco lui-même — INPRECOR), puisqu’aucun secteur « libérateur » de l’armée ne fait son apparition. Cette condition est à ce point fondamentale qu’il a suffi que ce personnage rocambolesque refuse de se placer à la tête d’un « gouvernement provisoire » pour qu’apparaisse une véritable impasse, sans solution à court terme.

3. Un choix conditionné

Le choix « démocratique » d’un secteur de la bourgeoisie espagnole est loin d’être une profession de foi irréversible : elle admet tous les retours en arrière, aussi complets soient-ils. Et ceci parce que les trois éléments qui déterminent ce choix sont les suivants :

(a) Après la mort de Franco, le type de développement espagnol le plus satisfaisant impliquera et nécessitera le contrôle direct de la bourgeoisie sur l’État — en particulier sur l’armée — et une intégration totale au Marché commun européen.

(b) Étant donné la forme particulière de la Dictature, il y a peu de possibilités — et celles qui existent sont difficilement réalisables — d’atteindre ces objectifs par le biais d’une évolution à partir de la Dictature elle-même.

(c) Il semble moins risqué, à long terme, d’établir des rapports avec le mouvement ouvrier contrôlé par les réformistes qu’avec un mouvement ouvrier aux caractéristiques actuelles.

Il est clair que ces trois éléments peuvent subir des changements, surtout en fonction de l’état du mouvement de masse, mais également en fonction de la situation internationale, du rapport des forces au sein de la bourgeoisie, etc.

4. L’« État fort »

D’autre part, comme nous l’avons déjà dit plus haut, la démocratie parlementaire admet de nombreuses variantes. Il est évident que celle qui correspond le plus aux intérêts de ce secteur de la bourgeoisie est le modèle de l’« État fort », impliquant de graves limitations aux libertés politiques et syndicales, un parlement contrôlé par l’Exécutif, une forte répression contre les mouvements de masse incontrôlés — les soi-disant « grèves sauvages » — et la gauche révolutionnaire, etc. Un modèle, en définitive, qui constitue une véritable tendance politique à l’échelle mondiale à l’époque actuelle de déclin de l’impérialisme. Dans tous les cas, et indépendamment des désirs de quelque secteur ou organisation que ce soit, le seul système politique non dictatorial dont peut se doter un capitalisme comme le capitalisme espagnol — affecté d’une crise structurelle et confronté à une classe ouvrière extrêmement combative — doit être de ce type : les récents évènements au Portugal sont significatifs à ce sujet.

En tenant compte de ces quatre éléments, le renforcement d’une alternative ayant ces caractéristiques est prévisible, en concurrence avec les autres alternatives dont dispose la bourgeoisie pour l’heure décisive de la succession.

Devant cet éventail des différentes fractions bourgeoises, la conclusion qui s’impose maintenant est que le secteur dominant du capitalisme espagnol joue sur tous les tableaux sans en privilégier ni en condamner aucun : c’est le résultat logique avec lequel il aborde l’incertitude de l’après-franquisme et l’évolution rapide et les déplacements qui se produisent et qui continueront à se produire entre les différentes variantes.

Arias Navarro : un gouvernement transitoire

Mais la situation actuelle du gouvernement est précaire : après six mois de promesses, de déclarations de principes, de petites et de grandes crises, on peut affirmer que son autorité au sein de l’État découle exclusivement de celle que Franco veut bien lui accorder au jour le jour, et elle disparaîtra après sa mort : au fur et à mesure que le temps passe, la bourgeoisie est toujours plus consciente de l’énorme marge de sécurité et de tranquillité qu’elle a perdue avec Carrero Blanco, l’irremplaçable successeur historique du dictateur.

Dans ce sens il faut réaffirmer le caractère provisoire et transitoire du gouvernement Arias, pour les raisons suivantes :

(a) Le seul moyen dont Arias disposait pour acquérir le minimum d’autorité nécessaire pour passer l’épreuve de la succession était de recomposer politiquement la Dictature. C’est seulement ainsi qu’il aurait pu compenser sa totale incapacité à succéder ne serait-ce que partiellement au bonapartisme franquiste, puisqu’il faut écarter toute idée que son gouvernement puisse réussir ce qui n’était déjà pas à la portée de Carrero Blanco : freiner la montée du mouvement de masse.

(b) Mais cette recomposition politique supposait une modification des rapports de force au sein de la Dictature, aux dépens, par exemple, des secteurs dominants jusqu’ici, en particulier aux dépens de la bureaucratie franquiste qui s’identifie idéologiquement avec l’extrême droite. Mais ce secteur, d’une part, est un des plus fidèles soutiens de la Dictature — et donc tout ce qui réduit sa force mine le franquisme lui-même — et, d’autre part, il constitue un soutien inconditionnel de la répression, particulièrement de ses manifestations les plus brutales, qui se heurtent d’habitude à certaines réserves de la part d’autres fractions politiques… et un gouvernement qui n’a pas d’autres armes que la répression pour tenter de freiner le mouvement de masse ne peut pas négliger de tels appuis.

(c) Ce problème éclata après le coup d’État militaire au Portugal et son expression la plus claire est le soi-disant « gironazo ». Le 15 juin, dans son discours de Barcelone, Arias montra sous quelle forme il avait encaissé le coup d’État. Comme à d’autres occasions, l’extrême droite de la Dictature a joué son rôle d’« amortisseur » de tout changement, capable de se rétrécir pendant quelque temps, pour s’étendre par la suite et faire que le franquisme récupère ses positions antérieures, dans ses aspects fondamentaux.

Ainsi, la signification politique du 15 juin est celle d’une réaction d’autodéfense de l’appareil bureaucratique de la Dictature, qui voyait sa propre existence menacée par l’apparition possible de regroupements en dehors du « Mouvement », appuyés par un noyau très important des dirigeants de l’armée — qui venaient de faire sauter Díez Alegría, un des hommes de confiance de Franco et de Carrero qui l’avaient maintenu en place pendant des années contre vents et marées face au Haut État-Major.

Il s’agit également d’un aveu d’impuissance du gouvernement devant les aspirations des secteurs sur lesquels il s’était appuyé antérieurement et, ce qui est plus important, devant la nécessité ressentie par la majorité du capitalisme espagnol : ce que nous avons appelé la recomposition politique de la Dictature. À partir de là, la bourgeoisie doit se poser les problèmes de la succession en termes de « vide du pouvoir » dans son sens le plus strict, à savoir l’inexistence de personnalités ou d’institutions politiques capables de prendre la relève du dictateur immédiatement et de faire respecter les décisions politiques clés à l’armée, à l’appareil d’État et aux différentes fractions de la bourgeoisie.

En conséquence, Arias ne dispose que d’une marge de manœuvre très étroite pour tenter de résoudre les problèmes du capitalisme espagnol, à court comme à long terme. Mais il va utiliser le peu dont il dispose, et il est nécessaire de déterminer comment son action va influencer la situation politique espagnole instable.

1. Les Associations ont finalement fini par être autorisées, non pas comme instrument de participation au pouvoir — ce dont la bourgeoisie aurait besoin —, mais comme instrument de pression sur le pouvoir, étroitement contrôlé par la bureaucratie franquiste. Il est donc prévisible que la pauvre et inutile proposition faite par Arias aux fractions politiques sera de légaliser un nouveau type de groupe de pression, une nouvelle vitrine pour exposer leurs marchandises. Bien qu’il ne fasse aucun doute que la proposition sera largement acceptée, de façon plus ou moins critique, il ne fait aucun doute non plus qu’elle ne permettra pas de résoudre les problèmes de participation de la bourgeoisie au pouvoir et qu’elle contribuera de façon décisive à balayer les illusions sur la capacité d’autoréforme de la Dictature.

2. Le statut politique des forces armées — qui est déjà clairement défini dans la Loi organique de l’État comme « armée de guerre civile » — tente de se concrétiser maintenant face à la succession. Le projet de loi de la Défense nationale, œuvre de Díez Alegría, prétend faire assumer le rôle du Généralissime au gouvernement, afin que la soi-disant « armée professionnelle et apolitique » soit en fait un fidèle pilier de la politique gouvernementale. Il s’agit, par conséquent, de limiter le plus possible, non pas la politisation de l’armée, mais son autonomie politique par rapport aux intérêts concrets de la bourgeoisie : c’est la deuxième mission impossible du projet d’Arias. Plus de trente années de dictature franquiste ont forgé une armée qui s’identifie étroitement, dans son commandement, à une conception « pure et dure » du franquisme et au rôle historique qui lui revient pour maintenir cette conception. D’autre part, il est évident que la continuité de la Dictature, tant dans la version « réformiste » que dans la version « immobiliste », dépend de l’appui actif de l’armée. De ces deux faits découle la profonde identification d’un secteur considérable des chefs militaires — parmi lesquels on trouve, bien sûr, les chefs de la police qui proviennent de plus en plus de l’État-Major de l’armée — à l’extrême droite, et la lutte ouverte entre les différents secteurs de la bourgeoisie pour le contrôle des forces armées. Bien que cette lutte ne fasse que commencer, il semble prévisible que le gouvernement rencontrera une forte résistance face à toute tentative de diminuer l’autonomie militaire. Parce que, en définitive, le contrôle de l’armée sur le gouvernement est plus grand que celui du gouvernement sur l’armée.

La suspension de Díez Alegría, tout comme l’attaque lancée contre le projet de loi réalisé par le théoricien militaire de l’extrême droite — le général de division Cano Jerjes —, reflètent les rapports de force actuels. Arias ne peut rien faire d’autre que de placer des hommes durs, mais contrôlables, dans certains postes importants — Garde civile, Haut État-Major, ministères —, et ceci à travers une série de compromis et de concessions aux « généraux du 18 juillet ».

3. Les rapports avec l’Église sont le troisième champ de bataille d’Arias, et, comme pour les autres, il ne peut que tenter d’obtenir une trêve. Le rôle idéologique et politique que l’Église espagnole et le Vatican ont joué pendant plusieurs années en appuyant et en renforçant la Dictature est terminé, bien qu’une aile considérable de l’épiscopat et du clergé reste tout à fait fidèle à la « croisade ».

Le secteur dominant de la hiérarchie ecclésiastique ne tient pas à lier son destin à un régime en crise et a besoin de retrouver une marge d’autonomie qui lui permette de continuer à jouer son rôle de gardien moral de l’ordre bourgeois et lui octroie une certaine autorité par rapport à la radicalisation politique de mouvements confessionnels, en particulier de la jeunesse catholique ouvrière. Le concordat de 1953 représenta une des principales réussites diplomatiques de la Dictature. Celui qui va être signé ne représentera rien de plus qu’une redistribution des privilèges, et sera tout autant incapable de renforcer l’autorité morale de l’Église que de freiner le processus de radicalisation ou de limiter tout autre effet, en son sein, de la crise de la Dictature et du capitalisme.

4. Mais c’est sur le terrain décisif des rapports avec le mouvement de masse que l’impuissance d’Arias apparaît avec le plus de clarté. Au-delà du renforcement spectaculaire de l’appareil répressif — seule « solution » que peut présenter le gouvernement actuel —, il n’existe pas le moindre projet ni la moindre perspective de trêve. Un gouvernement qui est incapable de concéder à sa propre classe la plus petite parcelle de participation peut encore moins faire de concessions à sa classe ennemie. Le nouveau règlement en préparation pour ce qu’on appelle les « conflits collectifs » ne peut rien être d’autre qu’un replâtrage administratif, en l’absence de syndicats de classe. Et la CNS ne peut aspirer à un autre rôle que celui d’instrument patronal, avec plus ou moins de souplesse en fonction de la force du mouvement ouvrier auquel elle est confrontée, c’est-à-dire en fonction de la flexibilité dont le patronat peut faire preuve.

Il n’existe pas dans la Dictature la moindre capacité d’intégration de la classe ouvrière ni aucune illusion à ce sujet. Il ne s’agit pas d’intégrer, ni de détruire le mouvement ouvrier : il s’agit simplement de le maintenir divisé. Voilà la marge de manœuvre avec laquelle Arias se prépare à affronter une année critique comme 1975 — élections syndicales, associations, etc. ; crise économique, crise sociale dans l’ensemble du monde impérialiste… — situation face à laquelle le mouvement ouvrier et populaire a déjà montré comment riposter à Pampelune et dans le Baix Llobregat.

Combativité et niveau de conscience

Toute intervention révolutionnaire dans la lutte des classes de notre pays doit s’orienter autour de cette crise profonde de pouvoir de la bourgeoisie espagnole — crise dont l’éclatement peut être précipité par un fait imprévisible et étranger à l’action des masses : la disparition du dictateur. En laissant de côté toute spéculation, il s’agit de stimuler cette dynamique de masse qui, partant de l’état actuel du mouvement, le prépare à assumer les tâches auxquelles il sera confronté lors d’une crise pré-révolutionnaire ouverte.

Par conséquent, il nous faut commencer à analyser ce « niveau actuel de conscience » dans lequel l’avant-garde doit s’enraciner afin de pouvoir conquérir effectivement la direction des mobilisations des masses.

En partant de l’analyse que nous nous trouvons dans une phase de montée du mouvement de masse, il est nécessaire de concrétiser ces caractéristiques contradictoires dans la situation actuelle.

(a) Un mouvement toujours plus étendu

Depuis le début de l’année les mobilisations de masse ont continué à s’étendre, géographiquement et sectoriellement, à des rythmes accélérés. Cette extension semble le produit de deux facteurs :

1. La crise économique capitaliste, qui a provoqué une attaque importante au niveau de vie des masses et a fait apparaître le spectre du chômage comme un risque imminent.

2. L’attitude offensive adoptée depuis quelques années par le mouvement de masse, qui a réussi à établir avec la bourgeoisie un rapport de force lui permettant de poser — y compris dans des secteurs ou des villes sans tradition de lutte — la question de la conquête des revendications en termes d’action, de débordements des canaux légaux franquistes, et en termes de solidarité.

(b) Le paysannat

L’incorporation à la lutte du paysannat est extrêmement importante. Cette incorporation n’a pas un caractère temporaire. En effet, tant du point de vue du marché intérieur que du marché extérieur, toute la structure de la campagne espagnole est ruinée. Cela explique que :

  • chaque récolte des différents produits déclenche une « guerre » qui a pour premier effet de bouleverser la hiérarchie bureaucratique des « Confréries de paysans et éleveurs » ;
  • ensuite, il n’apparaît pas encore de différenciations importantes entre grands et petits propriétaires agricoles ;
  • un important effet secondaire de la situation, ce sont les luttes des petits commerçants, sur lesquels on essaie de faire retomber les coûts des concessions arrachées par les paysans, en les présentant démagogiquement comme responsables de la hausse des prix sur les marchés ;
  • finalement, il faut souligner l’apparition de luttes régulières du prolétariat agricole, moins spectaculaires et plus limitées au niveau local que par le passé, mais qui revêtent une énorme importance, y compris à court terme, étant donné la situation prévisible de chômage dans le pays et le frein à l’émigration.

La situation d’ensemble dans la campagne exprime, d’une part, un pas en avant dans la décomposition de la base sociale de la Dictature et dans l’aggravation des contradictions internes de la bourgeoisie — au sein de laquelle la nécessité de suivre une voie de « rationalisation capitaliste de la campagne » commence à recueillir une certaine audience —, et, d’autre part, l’incorporation au combat d’un secteur au sein duquel on trouve une partie importante de la classe ouvrière (le prolétariat agricole) et un allié fondamental de sa lutte (le paysannat pauvre). Afin de forger l’alliance révolutionnaire de la classe ouvrière et de cette frange du paysannat, il est nécessaire de rattraper, le plus rapidement possible, l’énorme retard d’intervention des révolutionnaires dans la campagne, en faisant apparaître le prolétariat comme le meilleur défenseur des intérêts des petits paysans face aux grands propriétaires agricoles et face à la Dictature.

(c) Le mouvement dans les quartiers populaires

Dans les quartiers populaires, des luttes concernant les conditions de vie et la hausse des prix commencent à se développer et à se généraliser. Jusqu’à une période très récente, ce type de lutte n’était apparu que sous forme d’explosions isolées. Étant donné que les causes objectives de l’apparition d’un mouvement spécifique à caractère de masse dans les quartiers populaires (les conséquences de la crise économique et de la dégradation des services publics : santé, écoles, transports, urbanisation, protection de l’environnement, etc. ; et hausse du coût de la vie) ne vont que se renforcer au cours des prochains mois, les quartiers doivent jouer un rôle important dans les luttes futures, non seulement en tant que secteur qui lutte pour ses propres intérêts — bien que ce soit en cela que réside, évidemment, la possibilité d’y développer un véritable mouvement de masse —, mais également sous trois autres aspects :

1. En tant que centres organiques de luttes d’ensemble, que l’origine de ces luttes soit un problème spécifique de quartier ou une lutte d’entreprise, une lutte du bâtiment ou une action directement politique.

2. En tant que lieu le plus approprié pour faire face immédiatement à la tactique de démobilisation favorite du patronat : le lock-out, facilitant un contact entre tous les ouvriers suspendus, l’organisation d’assemblées, et pouvant permettre l’occupation des entreprises fermées.

3. Et, également, en tant que lieu naturel de regroupement des ouvriers en chômage et de préparation des luttes pour l’obtention d’emplois.

En définitive, il s’agit de travailler pour que le mouvement des quartiers s’insère dans le mouvement de masse sous une forme consciente et concrète, et intègre ainsi une nouvelle base d’appui et une expérience d’une importance particulière pour le présent et le futur des luttes : l’organisation de base territoriale, capable de centraliser la lutte des travailleurs de différentes professions, des petits commerçants, des apprentis, des étudiants, etc.

Mises à part quelques exceptions, les organisations d’avant-garde qui existent actuellement dans les quartiers populaires sont très faibles et ont une audience très limitée, inférieure à celle des différentes sortes d’associations légales, à cause de leur efficacité limitée et, surtout, de leur faible rayon d’action. C’est pourquoi il nous paraît nécessaire que toutes les organisations politiques ouvrières s’engagent à renforcer — dans les quartiers où elles existent — et à créer — là où elles n’existent pas — des organisations de l’avant-garde large, ouvertes, démocratiques, coordonnées entre elles et avec les Commissions ouvrières.

L’efficacité que ces organismes peuvent acquérir — tant du point de vue des revendications spécifiques que du point de vue de leur participation à l’ensemble du mouvement — va dépendre, en grande mesure, de la construction, en leur sein, d’une tendance révolutionnaire de tous les militants prêts à impulser une ligne d’action directe de masse et un programme anticapitaliste qui réponde aux intérêts les plus ressentis par les habitants des quartiers populaires. Particulièrement, dans la situation actuelle, un programme capable d’offrir une alternative de classe pour la lutte contre la cherté de la vie, et qui soit cohérent avec les mots d’ordre et les revendications de l’ensemble du mouvement.

(d) Les professions libérales

En ce qui concerne le secteur des professions libérales, il faut souligner quatre faits :

1. L’importante participation de groupes des professions libérales — débordant les limites de leurs associations professionnelles — dans les luttes qui suivirent l’assassinat de Puig.

2. En général, l’expérience répétée faite par des franges importantes de médecins, d’avocats, d’ingénieurs, de professeurs… de l’inefficacité de leurs associations — spécialement après l’apparition de la nouvelle loi — pour défendre leurs intérêts.

3. La continuité de la lutte des médecins, avec dans différents cas des actions d’ensemble de médecins et d’autres travailleurs de la santé publique et d’infirmiers.

4. Finalement, et ceci est le plus important, la participation — et le meilleur exemple est celui de la Standard de Madrid — à une lutte ouvrière et à la Commission ouvrière d’une entreprise d’un secteur important des ingénieurs qui, bien sûr, furent dénoncés publiquement par leur association professionnelle.

Bien que, malheureusement, des expériences comme celle de Standard soient des exceptions, elles confirment la tendance qu’ont des franges importantes de techniciens à abandonner le côté du patronat — qu’un secteur croissant parmi eux n’a pas le moindre intérêt objectif à défendre —, et à assumer leur condition de travailleurs, sous la direction de la classe ouvrière. Une tâche extrêmement importante est évidemment d’impulser de façon déterminée cette tendance dans une direction anticapitaliste, aussi bien à partir des Commissions ouvrières qu’à partir des organismes regroupant l’avant-garde de ces secteurs. C’est-à-dire d’organiser la lutte commune des ouvriers et des techniciens contre la hiérarchisation du travail dans les entreprises, contre les énormes différences de salaire, contre toutes les armes qu’utilise le patronat pour perpétuer la division entre les techniciens et les ouvriers. Il s’agit, en définitive, de s’opposer à la conception réformiste qui finit par détruire toute possibilité de combat commun en demandant que le prolétariat défende non pas les intérêts réels des travailleurs, mais les privilèges des techniciens.

(e) Le mouvement dans l’enseignement

Le mouvement étudiant a montré une fois de plus sa capacité de riposte immédiate face à la répression déclenchée par la Dictature, en formant la base essentielle des actions de masse contre l’assassinat de Salvador Puig Antich.

Mais, le mouvement étudiant a souffert de trois grandes insuffisances, qui sont à l’origine des oscillations et des difficultés qu’il a connues de façon inégale dans tous les secteurs :

1. La large résistance spontanée du mouvement étudiant à l’application de la Loi générale d’éducation — et ses diverses conséquences : sélection, etc. —, a rencontré des difficultés organisationnelles en ce qui concerne la construction d’organismes de l’avant-garde large étudiante, et politiques — dues à l’hégémonie du courant « corporatiste » —, pour sa transformation en résistance consciente et, en tant que telle, en colonne vertébrale permanente du mouvement étudiant.

2. La convergence objective des luttes des différents secteurs de l’enseignement — professeurs, instituteurs, universitaires — s’est concrétisée de façon très limitée dans la pratique, en deçà des possibilités ouvertes par la lutte contre la sélection.

3. La structuration du mouvement étudiant au niveau national, nécessité ressentie par de larges couches de l’avant-garde étudiante, n’a pas reçu d’autre réponse que celle, inefficace et réformiste, de la RGU (Reunión General de Universidades — Réunion générale des universités).

Le dépassement de ces trois insuffisances fondamentales doit constituer la base de la lutte des étudiants et des professeurs révolutionnaires contre la manœuvre « participationniste » qui s’annonce pour l’année prochaine à l’université, et dans le cadre de laquelle le courant corporatiste va tenter de canaliser les revendications, la combativité et le rôle politique révolutionnaire de ce secteur.

(f) Le mouvement ouvrier

Le mouvement ouvrier a confirmé son rôle de fer de lance de l’ensemble du mouvement de masse, mouvement qui ne progresse que dans les brèches qu’il a ouvertes.

Au cours des derniers mois, ces caractéristiques fondamentales ont été les suivantes :

1. Bien que les deux régions les plus importantes de mobilisation ouvrière aient continué à être la Catalogne et le Pays basque, un processus de recomposition a commencé à Madrid — sans doute le plus important depuis 1967 —, qui semble devoir mettre fin à la longue crise du mouvement ouvrier dans une des plus importantes régions industrielles du pays, région dont le rôle fut fondamental durant les années 60. D’autre part, pour montrer l’entrée en lutte de nouvelles villes, citons l’exemple de la grève de Citesa à Malaga, de Gragados y Construcciones à Huelva…

2. L’axe pratiquement unique des mobilisations ouvrières a été celui des luttes revendicatives et contre les licenciements : la participation du mouvement ouvrier dans les luttes politiques — aussi bien pour le procès 1001 que lors de l’assassinat de Puig Antich ou du Premier Mai — a été, en général, très réduite, spécialement si on la compare au haut niveau de combativité qui se manifeste dans les entreprises et si l’on se rappelle Burgos.

3. L’expérience importante des Plates-formes revendicatives unitaires au niveau de la branche ou de la région s’est étendue avec rapidité, se transformant en une arme de combat reprise, dans de nombreux cas, au niveau de masse, et qui va jouer un rôle central dans les luttes immédiates.

4. La solidarité — sous forme d’arrêts de travail dans les usines, de collectes, etc. — s’est développée autour des luttes les plus importantes, reflétant la ferme détermination du prolétariat à défendre le poste de travail de chacun, spécialement si la cause du licenciement est la participation à la lutte. De plus, dans le cas d’Authi et du Baix Llobregat, on a vu que les travailleurs réclamaient non seulement la réintégration des militants licenciés durant la lutte en cours, mais également des militants licenciés plusieurs mois auparavant. Parmi tant d’autres exemples, les travailleurs de la métallurgie de Madrid ont incorporé cette revendication — réadmission de tous les licenciés dans la branche au cours des dernières années (quelque 2 000) — dans leur plateforme unitaire.

5. Certaines de ces luttes se sont développées, dès le début, en dehors des canaux légaux : il s’agit de cas tout à fait exceptionnels. Le développement le plus fréquent a été le débordement dans la pratique de la légalité franquiste, avec des traits contradictoires, entre la base du mouvement — qui cherchait la voie de l’action directe — et certains dirigeants qui, dans plusieurs cas, ont détourné la lutte vers les bureaux de la CNS, vers les évêques, les fonctionnaires gouvernementaux. Dans ce sens, une minuscule « bureaucratie de la CNS en faveur d’une ouverture » a fait son apparition, porte-parole d’une démagogie bon marché et sans le moindre avenir. On peut dire que si elle a disposé d’une certaine marge de manœuvre, cela est dû, précisément, aux oscillations ou au légalisme de certains dirigeants des luttes. En tout cas, cette marge est extrêmement réduite, et ne peut pas s’agrandir au cours des mois à venir : dans la situation actuelle du mouvement, la Dictature ne peut admettre la CNS que comme structure bureaucratique répressive ; même une manœuvre d’aussi faible ampleur que celle de Solís en 1966 — lors de la campagne « Votez pour le meilleur » — n’a actuellement aucune possibilité de se réaliser.

6. Ces contradictions sur le terrain de l’action directe expliquent que ne se soient pas approfondis les différents embryons — y compris le plus développé, celui du Baix Llobregat — de grève générale locale qui sont apparus, et, étroitement lié à cela, la très faible importance des actions de rue, manifestations, manifestations centrales, etc., assez facilement avortées par la police. Ainsi, une fois de plus, le retard qui existe dans l’organisation de l’autodéfense du mouvement se paie très cher dans chacune des luttes, d’autant plus cher que l’action répressive « préventive » se fait plus efficace — occupations par la police, encerclements d’usines, patrouilles, coordination permanente avec la direction, etc. Si on continue à laisser l’autodéfense à la pure improvisation (« si on nous attaque, nous nous défendrons… »), si on permet à la police de se rendre maîtresse de la rue, il sera très difficile de réaliser le rapport de force qui permettra de véritables luttes d’ensemble. Tous les ouvriers révolutionnaires doivent considérer comme une tâche d’importance vitale de mener la bataille à fond dans les Commissions ouvrières pour obtenir qu’elles assument de façon régulière l’organisation de l’autodéfense des luttes.

7. Sur le terrain de l’organisation du mouvement, la situation est également contradictoire. Les assemblées ont eu un rôle central dans la majorité des luttes, et elles ont été reconnues comme les organes de direction des mobilisations. Il serait absurde de négliger l’importance de ce fait, qui a nécessité plusieurs années de lutte pour être admis. Mais les assemblées ont un complément indispensable, qui augmente considérablement leur efficacité et leur fonction éducative : les comités élus et révocables. Ces comités sont apparus dans certains cas, mais dans la majorité des cas ils ont été remplacés par des formules bâtardes qui essayaient de combiner la défense des intérêts des ouvriers, exprimés par les assemblées, et le respect d’un cadre légal de négociation. Très souvent ces « comités responsables devant l’assemblée » — qui dans certains cas étaient purement et simplement le comité légal de l’entreprise — ont fini par placer la légalité de la négociation avant les revendications des ouvriers en lutte, comme on pouvait le prévoir. Les révolutionnaires qui défendent l’action directe des masses ne le font ni pour de simples raisons « éducatives », posées en fonction des intérêts historiques du prolétariat, ni par « gauchisme » puriste et infantile. Ils défendent cette ligne parce que toute l’expérience du mouvement ouvrier espagnol, depuis 1967, démontre à l’évidence qu’on ne peut faire progresser la lutte pour les revendications que par l’action directe ; parce qu’il n’existe pas dans la CNS les conditions minimes qui permettraient de l’utiliser en faveur de la classe ouvrière et qu’il n’est absolument pas nécessaire de le faire dans une période de plein essor de la lutte de classes, et quand on a des organismes comme les Commissions ouvrières, instruments capables de se placer à la tête des luttes sur tous les terrains et dans toutes les circonstances. Parce que, finalement, les conventions collectives ont montré, dans tous les cas, qu’elles n’étaient rien d’autre qu’une des armes de la Dictature — fidèle collaboratrice des deux autres armes du franquisme : l’illégalité des organisations ouvrières et la répression sous toutes ses formes — pour continuer à réaliser ce qui a toujours été sa justification politique pour la bourgeoisie : maintenir le mouvement ouvrier aussi divisé que possible.

C’est pour ces raisons, et non pour aucune raison de principe — puisqu’aucun principe marxiste révolutionnaire ne dit qu’il ne faut jamais utiliser les canaux légaux de la Dictature, ni, naturellement, qu’il faille toujours les utiliser —, que nous sommes opposés à l’utilisation des structures légales actuelles de la Dictature, et que nous sommes en faveur de leur débordement systématique, à travers les grèves, les manifestations, les piquets d’extension, les piquets d’autodéfense, les assemblées, les comités élus et révocables qui discutent directement avec la direction, sans l’intervention de l’État ni de la CNS, les revendications des ouvriers en lutte.

8. Finalement, en ce qui concerne la situation des Commissions ouvrières, deux faits apparaissent très importants :

– En premier lieu, les organisations réformistes et centristes (et avant tout le PCE) continuent à maintenir une large hégémonie sur celles-ci, à de très rares exceptions près. Le rapport de force que les positions d’« indépendance de classe » ont réussi à établir au sein des CO est très faible. Telle est la raison du maintien de la division des CO, de la lenteur avec laquelle progresse le processus de recomposition, de leur très faible pouvoir d’attraction sur les nouveaux militants, ainsi que de l’inexistence d’une coordination des Commissions ouvrières au niveau national.

Il n’est pas difficile de trouver une explication à un tel phénomène, qui s’est répété de nombreuses fois au cours de l’histoire du mouvement ouvrier : c’est-à-dire une dynamique de masse qui s’oppose objectivement à l’orientation réformiste — ou, pour reprendre une expression de Trotsky, qui « la coupe sous un certain angle » — et qui se maintient malgré cela sous sa direction, tandis que l’orientation révolutionnaire, en accord avec la dynamique du mouvement, reste en marge de celui-ci. La clé de l’apparente contradiction réside dans les erreurs de la gauche révolutionnaire, qui cherche à rompre son isolement par diverses formes d’adaptation opportuniste aux directions hégémoniques, ou bien accepte, en théorie et en pratique, son isolement et son caractère marginal, et renonce à mener la bataille, centimètre par centimètre, sur tous les terrains, contre ces directions, s’enlevant ainsi toute possibilité d’apparaître comme une alternative concrète de direction pour les luttes du mouvement. Ainsi, même quand les faits donnent clairement raison à la ligne révolutionnaire, le lien conscient indispensable entre cette preuve concrète isolée et la lutte quotidienne de la classe ouvrière n’existe pas. Et ainsi, l’hégémonie réformiste n’est pas du tout affectée.

Le fait qu’il n’existe pas actuellement une forte tendance révolutionnaire structurée au sein des CO est la faute des révolutionnaires eux-mêmes. En deuxième lieu, la combinaison entre l’hégémonie réformiste et la marginalité des révolutionnaires et, en conséquence, la quasi-inexistence de preuves concrètes concluantes de l’efficacité, pour les intérêts de la classe ouvrière, du travail au sein des CO, a stimulé l’apparition d’une frange importante de l’avant-garde structurée en dehors de celles-ci : les « plateformes », qui prennent une importance croissante et ont déjà dirigé quelques luttes radicales, comme celle du bâtiment à Valladolid. Il est clair qu’il sera difficile de construire une alternative efficace d’indépendance de classe sans compter avec elles, ni, en général, sans compter avec tous les secteurs ouvriers révolutionnaires, même s’ils ne sont pas organisés au sein des CO. Mais il est également clair qu’une telle alternative ne peut être efficace que si elle se développe au sein du mouvement ouvrier organisé, remplaçant, après une bataille prolongée, sa direction actuelle, s’intégrant à l’ensemble des expériences de la classe et non seulement aux points culminants de la lutte.

En définitive, si on doit saluer l’apparition d’un nouveau courant ouvrier révolutionnaire, et s’il est nécessaire d’établir des liens politiques solides entre ce courant et les ouvriers révolutionnaires organisés au sein des CO, on ne peut pas, en échange, approuver le terrain extérieur qu’il a choisi pour combattre les directions réformistes, répétant ainsi une expérience qui a échoué à plusieurs reprises dans l’histoire la plus récente du mouvement ouvrier espagnol.

Conclusion

Depuis le début de l’année, le mouvement de masse de notre pays a souffert deux défaites partielles importantes : la sentence du procès 1001 et l’assassinat de Salvador Puig Antich. Dans les deux cas il s’est agi d’épreuves de force qui se sont soldées en faveur de la Dictature. En dépit de cela, si l’on considère les évènements des derniers mois, il est évident que le mouvement n’a pas conscience d’une défaite et que, se trouvant dans une phase de montée des luttes, les échecs partiels ne le démoralisent pas, mais, au contraire, il les intègre à son expérience pour mieux préparer les prochains combats. Sans une telle conclusion, il est impossible d’expliquer, non seulement la prolifération des luttes dans tout le pays, mais également le recours à l’action directe qui apparaît dans la grande majorité des cas. Mais il ne fait pas de doute que le procès 1001 et l’assassinat de Puig constituent des occasions manquées d’une énorme valeur pour le renforcement politique et organisationnel du mouvement, qui ne sont pas étrangères aux difficultés actuelles que l’on rencontre pour concrétiser des luttes d’ensemble, pour passer de l’arrêt de travail généralisé à la grève générale locale.

De même, ces deux défaites ont eu une influence négative sur l’avant-garde, plus grave celle-ci, parce que là on peut parler de conscience de défaite, dans de larges sections de militants des CO et des groupes politiques, bien que, dans le cas du procès 1001, les organisations réformistes et centristes aient réussi à cacher leurs responsabilités derrière les troubles créés par l’exécution de Carrero.

Si les effets de cette démoralisation ont été limités — mais pas nuls, comme on peut le voir dans des organisations qui, théorisant leur incapacité, ont abandonné encore plus que par le passé le terrain de la lutte directement politique —, cela est dû au fait que la classe ouvrière n’a pas cessé de lutter un seul jour et au fait que la riposte à l’assassinat de Puig a atteint un niveau important dans certaines villes, surtout à Barcelone, niveau suffisant pour empêcher la Dictature d’exécuter d’autres militants révolutionnaires condamnés à mort.

Ainsi, une épreuve difficile a été largement surmontée en ce qui concerne la combativité du mouvement. Mais on ne peut pas porter le même jugement sur la conscience politique. Le saut en avant que les évènements permettent et que l’aggravation de la crise sociale et politique du capitalisme espagnol rend indispensable n’a pas été fait. Et la lutte de classe ne peut pas repousser indéfiniment les échéances jusqu’à ce que de meilleures conditions existent pour la lutte du prolétariat.

La crise pré-révolutionnaire peut s’ouvrir à tout moment, et aucune organisation d’avant-garde n’aura le droit d’être prise par surprise. Car précisément, un des facteurs déterminants pour que cette crise se développe en faveur des intérêts de la classe ouvrière — et sinon elle se développera contre ces intérêts, il n’y a pas de crise pré-révolutionnaire « neutre » — est la capacité de l’avant-garde de la prévoir et de préparer politiquement et organisationnellement les masses, à travers leurs luttes actuelles, à l’affronter.

Dans ce sens, deux tâches inséparables doivent être développées dans l’intervention de l’avant-garde :

  • impulser et étendre les combats revendicatifs d’ensemble, dans la perspective de leur transformation en grèves générales locales ;
  • organiser des ripostes du mouvement sur le terrain strictement politique — contre les attaques de la répression et les manœuvres de division de la Dictature —, qui préparent directement les masses et leur avant-garde à la grève générale révolutionnaire.

Bien que, à des moments précis, une de ces tâches puisse prendre un caractère prioritaire, l’orientation générale doit être de toujours les combiner : ne jamais négliger l’une par rapport à l’autre.

C’est le seul moyen de donner une solution révolutionnaire à la contradiction entre la combativité et le niveau de conscience du mouvement de masse, ce qui, dans les conditions de notre pays, signifie fondamentalement modifier les rapports de force entre réformistes et révolutionnaires au sein de l’avant-garde large. Dans ce sens, le processus de regroupements politiques qui est en train de toucher les organisations politiques ouvrières, à la suite des évènements du Portugal, revêt toute son importance.

Le bloc « pactiste »

Au sein des organisations politiques ouvrières, le fait le plus important qui découle des évènements du Portugal est sans aucun doute le renforcement de la ligne de collaboration de classes, et du rôle du PCE : cela implique un accroissement de la confiance dans le « Pacte pour la liberté » au sein de l’avant-garde large. On peut dire que le caractère utopique du Pacte n’est pas encore une donnée évidente, et qu’une frange importante des militants reprend, ou prend, confiance en lui. En conséquence, dans un premier moment, le rapport de force au sein de l’avant-garde large s’est déplacé en faveur des réformistes. Il s’agit sans aucun doute d’un fait essentiel dont il est nécessaire de déterminer la portée et les conséquences.

(a) Le PCE et le Portugal

« De fait, au Portugal, la Dictature de Salazar est tombée sous les coups d’une action qui ressemble beaucoup au ‘Pacte pour la liberté’ que nous préconisons pour liquider la dictature fasciste en Espagne : la convergence, à un moment donné, entre le mouvement ouvrier et populaire et les groupes néo-capitalistes que la guerre coloniale et les structures fascistes dérangeaient — groupes représentés par Spínola —, qui ont reçu, dans ce cas, l’appui de l’armée. Cela ne fait que confirmer la justesse de notre position. »

Le lendemain du coup d’État militaire au Portugal, le secrétaire général du PCE prononçait les paroles ci-dessus. Comme presque toujours, Carrillo se voit obligé de manipuler la réalité jusqu’à des limites inimaginables — présentant, par exemple, le rôle de l’armée portugaise le 25 avril comme un « appui » à la « convergence… » —, afin de montrer la « ressemblance », dans ce cas, entre le Pacte et les évènements qui firent tomber la Dictature au Portugal. À d’autres occasions, la manipulation visait à montrer « l’absence de ressemblance » : rappelons la version donnée par le PCE du 11 septembre chilien. Mais cela n’est pas le plus important, bien que cela indique les énormités analytiques que les réformistes doivent faire pour « confirmer la justesse de leurs positions ».

Ce qui est réellement important, c’est de déduire, à partir de cet exposé, l’image que le PCE essaie de donner du Portugal :

  • la chute de la Dictature est le fruit de la « convergence » entre le mouvement ouvrier et populaire et des groupes néo-capitalistes anti-dictatoriaux ;
  • la « convergence » se réalise autour d’un programme similaire au Pacte ;
  • le rôle de l’armée est secondaire — il se limite à un « appui », « dans ce cas » —, mais il appuie la « convergence » et isole les gorilles.

(b) L’offensive du PCE

Cette image est à l’origine d’une offensive politique lancée par le PCE sur quatre fronts :

  • La Dictature elle-même, à qui il présente l’exemple de l’extraordinaire isolement dans lequel se trouvait l’appareil dictatorial portugais, et l’offensive spontanée des masses contre ses représentants les plus caractéristiques ; le PCE appelle les fonctionnaires franquistes — y compris ceux de la police politique — à la « désobéissance civile », et offre en contrepartie l’amnistie, l’amnistie totale.
  • Les secteurs néo-capitalistes, ce qui, dans ce cas, est une forme pour dire simplement le « grand capital », à qui Carrillo présente la possibilité d’un remplacement sans risque de la Dictature, qui ouvrira une situation nouvelle dans laquelle le mouvement de masse sera contrôlé par le PCE lui-même, faisant ainsi disparaître le « danger révolutionnaire » qui n’existe actuellement qu’à cause de l’existence de la Dictature.
  • L’avant-garde large, à qui le PCE présente le 25 avril comme la confirmation stratégique de sa ligne, une démonstration du « réalisme » du Pacte, de l’efficacité de la collaboration de classe.
  • Le mouvement de masse, qui constitue, évidemment, le front décisif. Le PCE prétend apparaître à ses yeux comme la direction qui va le conduire à la liberté dans un futur immédiat : la chute du franquisme est présentée comme un fait imminent, qui justifie toutes les concessions, tous les compromis qualifiés de « tactiques », toutes les limitations des luttes. Tout cela doit être fait pour profiter de la « grande opportunité » qui est offerte de se débarrasser de la Dictature.

(c) Un nœud de contradictions

Mais la nécessité absolue pour le PCE de « brûler les étapes » afin de placer sa ligne et son organisation à la tête du mouvement est le maillon faible de l’opération politique dans laquelle il s’est engagé.

  • La direction réformiste doit « brûler les étapes » parce que les conditions politiques et sociales qui lui ont donné l’impulsion initiale peuvent se détériorer très rapidement : aussi bien par rapport à la situation au Portugal — comme exemple du rôle que joue le PC après la chute de la Dictature et ses conséquences à moyen terme —, que par rapport à la situation espagnole — impasse politique et fragilité de la « bourgeoisie démocratique » née récemment, aggravation de la crise capitaliste et type de réponse que l’on attend du mouvement…
  • C’est pour cela qu’il ne suffit pas pour le PCE d’apparaître comme une direction des luttes quotidiennes : il doit placer la lutte sur le terrain directement politique. Ceci implique qu’il ébauche, au moins, les traits généraux de la Grève générale pacifique (Huelga General Pacífica), afin de montrer à la bourgeoisie sa capacité effective de contrôle sur le mouvement.
  • Cela suppose que le mouvement de masse, et en particulier la classe ouvrière, accepte, dans la pratique, la nécessité de limiter ses formes de lutte, ses revendications et ses objectifs au cadre d’un Pacte avec la grande bourgeoisie.
  • Mais autant la dynamique objective des luttes que les expériences des dernières années et la crise économique et politique de la bourgeoisie contredisent cette limitation. Le mouvement va continuer à s’orienter vers l’action directe de masse, parce que son instinct de classe — façonné au cours de centaines de luttes, d’échecs et de victoires — lui indique que c’est le seul moyen pour réussir à arracher ses revendications et pour éviter que la bourgeoisie ne résolve la crise sur son dos, et parce que, en son sein, existe une nouvelle avant-garde, en rupture politique avec le réformisme, qui lutte systématiquement pour que le mouvement utilise les formes et les méthodes de lutte du prolétariat. Par conséquent, la direction réformiste va être régulièrement débordée, dès que les luttes atteindront un niveau minimum de développement.
  • Bien sûr, ces débordements ne sont pas irrécupérables par le PCE, et c’est en cela que réside une de ses cartes les plus importantes. En l’absence d’une alternative révolutionnaire insérée dans les luttes depuis leurs débuts, capable de diriger le débordement et de faire progresser le niveau de conscience, le PCE, non seulement récupérera le contrôle des luttes, mais renversera, en sa faveur, les leçons de la mobilisation : le rapport de forces favorable obtenu par l’action directe provoquera d’importantes concessions que les réformistes présenteront comme une victoire de la « phase de récupération » (les pressions sur le gouvernement, sur la CNS… qui accompagnent tout compromis signé par les réformistes) qu’ils ont impulsée.

En définitive, toutes les possibilités de manœuvre dont le PCE peut disposer dans les conditions actuelles découlent de la faiblesse de la gauche révolutionnaire. Pour Carrillo, isoler la ligne d’indépendance de classe est une tâche prioritaire, parce qu’il ne dispose ni des conditions objectives ni des instruments organisationnels qui lui garantissent un contrôle stable sur les mobilisations des masses. C’est à cette seule condition que le PCE peut se risquer à jouer la carte de « récupération des débordements ».

(d) Les deux courants au sein du bloc « pactiste »

Le meilleur moyen dont dispose la direction réformiste afin de produire cet isolement est de renforcer le bloc pactiste des organisations ouvrières, contribuant ainsi, à la fois, à augmenter sa capacité de contrôle sur le mouvement et sa capacité de pression sur la bourgeoisie. Il faut signaler que le PCE ne nourrit apparemment pas beaucoup d’illusions sur la possibilité de faire entrer formellement certains secteurs significatifs de la bourgeoisie dans le Pacte ; au contraire, les versions données récemment par les réformistes de leur stratégie tendent à montrer que le Pacte interclassiste ne se concrétise dans la pratique qu’au moment même de la chute de la Dictature (Carrillo ne voulait rien dire d’autre avec sa théorie de la « convergence », à un « moment donné »… au Portugal).

Le bloc ouvrier constitue, en conséquence, l’essentiel du Pacte. Et en son sein, il faut distinguer deux courants principaux, ayant des caractéristiques politiques très différentes : celui formé par Bandera Roja et le PCI (Partido Comunista Internacionalista, organisation maoïste), et le courant social-démocrate.

1. Aussi bien BR que le PCI semblent subir un important processus de différenciation politique, entre une aile pro-PCE et une autre, qui reste au sein de l’organisation et qui, en tout cas, ne semble pas remettre en cause sa présence dans l’Assemblée de Catalogne.

BR et le PCI représentent l’« extrême droite de l’extrême gauche », et sont caractérisés, d’une part, par une autonomie stratégique très faible par rapport au PCE — en fait, à ce niveau, les différences les plus importantes se réduisent au type d’alliances possibles avec la bourgeoisie, à l’ampleur des secteurs avec lesquels on peut passer des accords anti-dictatoriaux —, et, d’autre part, par un recrutement de gauche dans un secteur de la nouvelle avant-garde. Ils éduquent leurs militants dans la méfiance — certainement déformée — par rapport au PCE et, enfin, en ce qui concerne les luttes ouvrières, ils font montre d’une volonté d’adaptation au niveau du mouvement qui, dans de nombreux cas, les a amenés à des positions droitières extrêmes, mais, dans d’autres occasions, les a opposés aux manœuvres les plus effrontées des réformistes.

En conséquence, les deux groupes sont soumis à une grave contradiction entre les éléments qui les rapprochent du PCE et ceux qui les en éloignent. Un secteur de ces organisations semble avoir résolu cette contradiction en faveur de la collaboration de classe, dès la première invitation de ceux qu’ils qualifiaient, il y a encore peu, de « révisionnistes ». L’évolution de l’autre secteur reste à décider. La gauche révolutionnaire a là une importante bataille à mener afin d’attirer aux positions d’indépendance de classe cette frange de militants qui a prouvé, jusqu’ici, sa résistance à l’attraction du courant réformiste.

2. La réapparition de la social-démocratie, en particulier du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), représente une autre donnée importante pour la constitution du bloc pactiste.

Mais il est clair que cette importance ne réside ni dans la force actuelle de la social-démocratie au sein de l’avant-garde large, ni dans sa capacité de mobilisation, ni dans l’audience de ses positions au sein du mouvement de masse.

En ce qui concerne le PSOE, on peut affirmer qu’il a perdu toute possibilité de jouer de nouveau un rôle similaire à celui qu’il jouait avant 1936. Les années de clandestinité ont gravement endommagé une organisation dont la vie politique et organisationnelle était précisément basée sur le fonctionnement public de sa machine syndicale et électorale. Comme pour le reste de la social-démocratie européenne après la Seconde Guerre mondiale, l’avenir du PSOE était lié à sa capacité de s’affirmer comme le défenseur acharné de la « paix sociale » bourgeoise — sa garantie au sein de la classe ouvrière —, dans le cadre d’une démocratie parlementaire. Mais la Dictature lui a empêché de jouer ce rôle. En même temps, sa non-intégration dans l’appareil de l’État bourgeois a permis au PSOE de garder — à la différence de la social-démocratie anglaise ou allemande — une certaine référence idéologique marxiste, et de continuer de présenter le « programme maximum » que ses camarades européens ont abandonné depuis plusieurs années. De cette façon, le PSOE a pu maintenir des liens, faibles et localisés, mais indéniables, avec le mouvement de masse actuel ; y compris un secteur de ses militants — regroupés dans les Jeunesses socialistes — peuvent être considérés comme faisant partie de la nouvelle avant-garde, plus proches, sous certains aspects, de la gauche révolutionnaire que de leur propre direction.

En tout cas, il faut mesurer l’importance du PSOE non pas tant dans la situation actuelle que dans celle qui s’ouvrira après le renversement de la Dictature. Ce sera effectivement alors, dans le cadre d’une démocratie parlementaire, que la bourgeoisie et également le PCE auront besoin d’une organisation social-démocrate — qui, pour des raisons historiques, ne peut pas être une autre que le PSOE — pour partager, à un certain niveau, le contrôle de la classe ouvrière avec les staliniens. Voilà la raison des efforts que fait Carrillo pour incorporer le PSOE dans le Pacte, dans le but complémentaire d’améliorer sa marge de manœuvre actuelle et sa « respectabilité » nationale et internationale.

La réapparition politique du PSOE — profitant de la vague de prestige que des personnalités comme Soares et Mitterrand ont donné à la social-démocratie, et surtout du résultat électoral de l’alliance PC-PS en France —, prend ici tout son sens. La nouvelle direction — qui a remplacé le groupe férocement anticommuniste de Llopis — s’est montrée disposée à collaborer avec toutes les forces antifranquistes. Il ne pouvait en être autrement, et il est également certain que les Jeunesses socialistes garderont leur indépendance et une attitude très critique face à leur direction, attitude que la gauche révolutionnaire doit essayer de stimuler, en renforçant les éléments qui se battent déjà pour une ligne d’indépendance de classe.

Le pacte comme mirage, l’indépendance de classe comme solution

En définitive, la « nouvelle montée » du réformisme en Espagne est le produit de sa plus grande crédibilité stratégique au sein de l’avant-garde large. Et elle est, en conséquence, le produit d’un mythe, car la ligne du PCE non seulement garde ses contradictions traditionnelles — et le caractère essentiellement utopique qui en découle —, mais en incorpore de nouvelles :

Notre pays connaît non seulement une crise politique mais aussi une crise sociale globale. La Dictature est en crise, mais le capitalisme également. Pendant quarante ans, la Dictature a collé profondément au pays, à toute sa structure de production, aux alliances entre les différents secteurs qui ont fait naître le capitalisme monopoliste espagnol actuel. Pour certains de ces secteurs, la Dictature constituait déjà une difficulté, un « obstacle » pour leur développement. Mais pour l’ensemble de la classe — dont les intérêts sont exprimés par la fraction dominante du grand capital —, tant que la dynamique actuelle du mouvement de masse se maintient, c’est-à-dire tant que subsiste le risque que toute reconnaissance des libertés politiques déclenche un processus incontrôlé de mobilisation anticapitaliste, la Dictature demeure la meilleure de toutes les solutions, celle qui offre le plus de garanties pour la défense de ses intérêts globaux, une fois mise à l’écart toute possibilité d’entreprendre une sérieuse réforme capitaliste de l’actuelle structure de production. Dans la conjoncture internationale présente, cette solution n’est pas sans comporter des difficultés, en particulier pour l’intégration au Marché commun et l’isolement politique du franquisme. Mais la situation actuelle du capitalisme espagnol au sein de l’impérialisme oblige à relativiser toute idée d’« isolement ». À son tour, la crise même de l’impérialisme réduit considérablement la force de pression extérieure vers tout changement de la Dictature qui n’offre pas les garanties nécessaires de contrôle. Les difficultés internationales doivent donc être considérées comme secondaires.

D’autre part, il n’existe pas seulement des groupes bourgeois que la Dictature « gêne ». Il en existe également d’autres qui s’identifient nécessairement avec les « secteurs productifs arriérés » — des secteurs que non seulement la Dictature ne gêne pas, mais qui sont prêts à lutter pour la maintenir. À côté de ceux-ci, une quantité importante de chefs militaires et la majorité de l’appareil franquiste montent la garde : la charogne, oui, mais une charogne numériquement importante, organisée et armée, dont la survie politique est liée au maintien du régime actuel. Il est clair qu’au sein de ce secteur vont se refléter les contradictions plus générales de la bourgeoisie, qui s’accentueront après la mort du dictateur. Mais ces contradictions ne l’entraîneront pas à la neutralité, même temporaire. Selon toute probabilité, la Dictature éclatera avant l’atomisation et l’isolement de l’extrême droite. Et c’est pour cela même que seule l’action des masses pourra briser sa capacité de résistance.

Ceci est en particulier le cas de l’armée franquiste. La caste des chefs militaires n’est pas totalement hégémonique en tant que telle, ni dans ses rapports avec les autres corps d’officiers. Et cette homogénéité ne tend pas à se renforcer, mais au contraire à s’affaiblir, comme sous-produit du crépuscule du franquisme. Mais la chute de la Dictature exige plus que ce manque d’homogénéité : elle exige la paralysie du potentiel réactionnaire des forces armées. Pour réaliser cela, les appels à un prétendu sentiment national-populaire des officiers supérieurs sont totalement inutiles. Il s’agit d’entreprendre un travail révolutionnaire dans les casernes, de fomenter la méfiance de la troupe envers les supérieurs, de dénoncer l’« armée de guerre civile » parmi la population, d’impulser l’antimilitarisme révolutionnaire parmi la jeunesse et de préparer le mouvement à affronter les attaques de la répression militaire armée. Ces tâches sont le catalyseur réel des contradictions au sein de l’armée, capables de défendre les intérêts de la classe ouvrière face au renversement de la Dictature et à la période qui s’ouvrira ensuite.

Mais il existe d’autres graves erreurs dans la ligne réformiste. La seule force sociale active dans l’affrontement avec la Dictature est le mouvement de masse. Personne ne peut nier son rôle prédominant pour la chute de celle-ci. Mais il est évident que ce rôle ne pourra être assumé que sur la base des expériences les plus avancées que le mouvement lui-même aura réalisées : c’est dans les luttes de Burgos, Ferrol, Vigo, Pampelune, San Adrián del Besòs que l’on trouve les premières traces du renversement de la Dictature. Et aucune de ces grandes luttes n’a le moindre rapport avec ce que le PCE appelle les grèves générales pacifiques ; aucune de ces expériences clés n’a été possible sans débordement du PCE. Voilà le véritable visage du « réalisme » apparent des réformistes : marcher contre la dynamique des luttes pour essayer de récupérer les débordements.

En fait, la contradiction la plus profonde de la ligne du PCE réside dans le fait que seul un grave reflux de l’activité des masses la fait apparaître comme viable.

Le PCE parie sur le vide évident de pouvoir qui suivra la disparition du dictateur. Il prétend qu’à partir de là une pression contrôlée du mouvement pourra rendre possible un regroupement « démocratique » de la majorité des secteurs bourgeois. Mais il est clair que c’est à ce moment-là également que l’extrême droite présentera sa candidature au pouvoir. On s’avance là sur un terrain qui frôle le suicide et l’utopie, parce que les changements survenus dans la situation réactionnaire existent uniquement face à un mouvement capable de renverser effectivement le fonctionnement normal du capitalisme espagnol, mais le frein de ses directions l’empêche de le faire face au maintien de la Dictature.

Les menaces verbales des réformistes ne suffiront pas contre ceux qui vont défendre le franquisme par la violence : l’histoire du mouvement ouvrier compte de nombreuses et graves défaites, mais les bureaucrates répètent le même baratin : « Si l’ennemi perd la tête et nous attaque, alors… » Alors il est toujours trop tard. Ce ne sont pas les paroles mais la pratique de la lutte des classes qui changent les rapports de force.

Quelle est alors la voie des « concessions bourgeoises » ? Dans quelles conditions les secteurs hégémoniques du grand capital feront-ils leur l’alternative « démocratique » ? Face à l’action indépendante d’un mouvement qui déborde largement le contrôle réformiste, qui développe toutes les possibilités de son action de classe, lutte pour ses objectifs et avec ses méthodes sans se préoccuper de réaliser la moindre « convergence » avec aucun secteur de ses exploiteurs, affronte la résistance armée qu’il rencontre sur son chemin, se lance à l’assaut de la Dictature et paralyse ainsi l’armée : c’est la perspective stratégique que nous proposons sous la formule de grève générale révolutionnaire. La bourgeoisie espagnole abandonnera la Dictature seulement quand elle commencera à entendre le grondement de son écroulement. Et la vieille taupe révolutionnaire du prolétariat et du peuple espagnol devra continuer, comme maintenant, à creuser les galeries qui détruisent les fondements du franquisme. Ses « alliés démocratiques » viendront « fraterniser » avec elle dans la rue, quand la bâtisse de la Dictature sera sur le point de s’effondrer sur eux.

Lever le drapeau du prolétariat

Nous maintenons, par conséquent, l’ensemble de notre orientation stratégique. Il est certain, cependant, que, parfois, la perspective de la grève générale révolutionnaire est apparue pour l’avant-garde sous une forme excessivement rigide, qui la plaçait pratiquement au niveau d’une insurrection armée. Il faut supprimer toute équivoque à ce sujet. L’alternative la plus probable est que le renversement de la Dictature ne va pas exiger l’armement généralisé des masses, et ne va pas ouvrir immédiatement une perspective de guerre civile.

La gravité de la crise de la Dictature permet de penser qu’il suffira d’une série de grèves générales au niveau local ou régional, dans les centres industriels les plus importants du pays, avec des périodes de flux, de reflux et de relance, dans une brève période de temps, pour que la bourgeoisie se convertisse aux idées démocratiques, dans le but d’éviter l’explosion d’une grève générale révolutionnaire simultanée dans tout le pays.

Dans tous les cas, la simultanéité est secondaire, non seulement dans le sens du paragraphe antérieur, mais également dans le sens contraire : effectivement une action de masse simultanée dans tout le pays peut ne pas signifier la chute de la Dictature, bien que, objectivement, elle ouvre cette perspective. Si l’action demeure sous ferme contrôle réformiste, elle ne représentera, initialement, rien de plus qu’une démonstration de force que la Dictature peut être en condition de supporter. Le facteur fondamental, du point de vue du renversement de la Dictature, consiste dans le fait que les grèves de masse se montrent capables de répondre à la violence répressive qu’elles rencontreront, commencent à démanteler le franquisme, surmontent toutes les possibilités de manœuvre et de compromis de la Dictature et remettent en cause les fondements de la domination capitaliste.

Alors, et alors seulement, on pourra commencer à parler de « convergences », et non, dès lors, à longue échéance.

Comme nous l’avons affirmé à d’autres occasions, la période qui sera ouverte par la chute du franquisme se caractérisera par une forte instabilité politique et sociale, dans laquelle la bourgeoisie cherchera à récupérer un rapport de force favorable et ainsi la possibilité d’imposer de front ses conditions aux masses. Si le prolétariat et le peuple n’utilisent pas la situation favorable pour préparer l’assaut final contre le pouvoir bourgeois, la démocratie n’aura été rien d’autre qu’un bref rêve de liberté entre deux parenthèses d’oppression ; la seconde peut être plus brutale que la première.

Mais il est plus important encore de discuter les tâches que la situation exige que de l’avenir de cette situation.

Dans ce sens, nous considérons que la tâche la plus importante est que les organisations qui sont disposées à impulser une ligne intransigeante d’indépendance de classe, pour les objectifs, les tactiques et les méthodes de lutte, établissent une série d’accords d’action, capables de concrétiser une alternative de lutte de classes face au bloc « pactiste ».

Il existe déjà au sein de l’avant-garde large des milliers de militants qui ont fait l’expérience de la trahison réformiste, qui refusent de suivre la voie des mirages démocratiques et cherchent une option crédible, efficace, pour défendre les intérêts de leur classe, qu’aucune des organisations de la gauche révolutionnaire n’est actuellement capable d’offrir.

Il existe également des organisations hésitantes face au rapport de force que le PCE a imposé, et dont il est probable que les directions préparent quelque « capitulation tactique », pour « accompagner les masses dans leurs expériences ». Il y a sans aucun doute dans ces organisations de nombreux militants disposés à affronter leurs directions et qui peuvent réussir à empêcher le tournant vers la collaboration de classe, sous toutes ses formes, s’ils sont stimulés par un courant révolutionnaire qui offre une alternative face à toute capitulation.

Il y a également des organisations qui renferment un énorme potentiel de combativité, mais qui l’expriment de façon sectaire, sans se décider à lancer une bataille, qu’elles croient perdue, contre le PCE sur son propre terrain : le mouvement ouvrier organisé. Il est nécessaire de leur montrer que la bataille peut et doit être gagnée. Et il y a enfin des milliers de militants qui suivent actuellement la direction réformiste parce qu’ils croient que c’est le meilleur et le seul instrument pour défendre les intérêts du prolétariat et du peuple. Les révolutionnaires opposent à tout pacte interclassiste qui vise à placer la classe ouvrière au service de ses exploiteurs l’Unité du Front prolétarien. Mais pour mettre cette consigne en avant, et pour propager sa cohérence avec l’immense aspiration unitaire latente dans le mouvement ouvrier, pour dénoncer la rupture systématique de cette unité par les directions réformistes, nous allons tenter de la concrétiser, de la rendre vivante dans les luttes actuelles.

Il est nécessaire de créer le rapport de force qui permette de faire apparaître la ligne d’indépendance de classe comme une alternative concrète, capable de déborder systématiquement les limites du légalisme et de la conciliation, en créant, par l’action, les conditions pour obliger le PCE et ses alliés à s’intégrer au Front unique prolétarien ou à risquer une rupture avec leur base militante.

C’est dans ce but que nous pensons qu’il faut établir des accords :

— pour constituer des tendances révolutionnaires dans les organismes de l’avant-garde large des différents secteurs d’intervention ;

— pour lutter pour une coordination unique de ces organismes à tous les niveaux, et, spécialement, au niveau national ;

— pour impulser des luttes d’ensemble, comme terrain le plus favorable pour faire reculer la Dictature et le patronat ;

— pour stimuler l’organisation par le mouvement de sa propre autodéfense, et, en particulier, la création au sein des organismes de l’avant-garde large de détachements permanents d’autodéfense ;

— pour construire un Front unique contre la répression, sous toutes ses formes ;

— pour commencer un travail antimilitariste au sein de la jeunesse et coordonner le travail révolutionnaire dans les casernes.

Pour, en définitive, assumer toutes les tâches qui permettent d’offrir à ceux qui luttent contre la Dictature et le capitalisme un drapeau prolétarien, lavé de tout compromis et de toute soumission à l’ennemi, capable de disputer et d’arracher la direction du mouvement de masse aux réformistes.

Dès maintenant, la LCR-ETA(VI) s’attache sans réserve et inconditionnellement à cette tâche.

30 juin 1974
Bureau politique unifié de la LCR-ETA(VI)

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