Les effets de la guerre d’Octobre 1973 au niveau de l’ensemble de la région arabe — renforcement substantiel des forces réactionnaires locales et pénétration accélérée de l’impérialisme américain dans les pays où celles-ci avaient été freinées par la montée du mouvement nassériste — tendent à faire oublier, dans une certaine mesure, la crise profonde qui continue de secouer le bastion numéro un de l’impérialisme dans la région, l’État d’Israël.
La presse israélienne s’était servie de l’expression « tremblement de terre » pour définir la profondeur de la crise provoquée par la guerre d’octobre sur la société sioniste. Or, contrairement à un tremblement de terre, généralement extrêmement limité dans le temps, un an après la guerre, la crise sociale globale ne s’est pas atténuée, mais s’est aggravée.
Au niveau économique d’abord. La restructuration de l’armée, son équipement en matériel moderne, les pertes de production dues aux 6 mois de mobilisation, ont pesé sur l’économie israélienne d’un poids énorme — environ 40 milliards de livres israéliennes — supérieur au produit national brut israélien. Les prêts et les dons de l’impérialisme américain, aussi importants soient-ils, ont été inférieurs à ce que le gouvernement israélien attendait. Or, même sans la guerre, la période de prospérité ouverte par la guerre de 1967 touchait à sa fin. La guerre n’a fait qu’aggraver et accélérer la crise économique qui se préparait.
L’inflation atteint des sommets jamais connus en Israël (plus de 40 % pour la dernière année). Le gouvernement — moins prêt que jamais à toucher aux bénéfices et aux secteurs privilégiés par la politique sioniste (armée, immigration) — a donc été obligé de présenter un budget où les dépenses sociales (santé, éducation, etc.) ont été réduites d’une façon drastique. Si l’on ajoute à cela le fait que la Histadrout a tout fait pour réduire au minimum la prime de vie chère et que les impôts indirects ont tous été augmentés, on verra facilement que ce sont les travailleurs qui paient la note de la guerre d’octobre. Pour les couches les moins favorisées, il s’agit d’une chute du pouvoir d’achat allant jusqu’à 30 %.
Parallèlement, le gouvernement a dû prendre certaines mesures économiques (restriction du crédit, limitation des subventions, blocage de la construction publique) qui entraînent faillites et mise au chômage de nombreux travailleurs. Si l’on ajoute à cela les nombreux scandales qui ont éclaté ces derniers mois (Banque Palestine-Britannique, Société pour Israël, corruptions diverses), on peut dire que l’économie israélienne est malade et que la crise, qui ne fait que commencer, va l’ébranler très violemment.
Jusqu’à présent, le gouvernement a pu compter sur un facteur non négligeable : le manque de riposte de la classe ouvrière, dû avant tout à l’absence d’organisations de classe susceptibles de susciter une telle riposte. Certes des manifestations organisées par les Panthères noires, des grèves locales et la constitution de quelques comités contre la vie chère ont montré qu’il faut s’attendre tôt ou tard à une réaction plus générale de la classe ouvrière israélienne à l’attaque contre son pouvoir d’achat, réaction d’autant plus violente que la Histadrout arrivera à retarder l’explosion du mouvement. Mais jusqu’à présent, la classe ouvrière israélienne n’a pas encore réellement dit son mot dans la crise ouverte par la guerre d’octobre.
Le « plan Kissinger » et ses conséquences
Mais c’est surtout au niveau politique que le tremblement de terre a atteint son niveau le plus profond. La guerre d’octobre a mis à l’ordre du jour la réalisation d’un accord global visant à stabiliser la domination impérialiste dans la région arabe. Pour Israël cela signifie la fin d’une période de sept ans de politique arrogante et agressive, d’une politique fondée sur l’occupation des territoires arabes conquis en 1967 et d’attaques permanentes contre les pays arabes voisins.
Tout a été dit sur l’effet psychologique qu’a provoqué la guerre d’octobre sur les masses israéliennes, ivres pendant sept ans de la victoire de 1967, sur les mouvements de protestation qui se sont développés dès le cessez-le-feu, sur la critique de masse qui s’est développée contre la conception politique de l’ancienne équipe gouvernementale (Meir, Dayan). Mais cette prise de conscience — très limitée — n’a pas engendré de direction politique alternative capable d’appliquer une politique plus réaliste et plus conforme au projet global de l’impérialisme US. Le gouvernement Rabin n’a essayé que de gagner du temps et d’appliquer la politique US quand Kissinger ne laissait pas d’autres choix aux dirigeants israéliens.
La première étape de l’accord a été atteinte rapidement, sous la forme du « désengagement » dans le Sinaï et sur le Golan. Kissinger pousse aujourd’hui à la réalisation de l’étape suivante. Pour l’impérialisme américain, c’est une nécessité vitale s’il veut rendre crédible sa politique aux yeux des bourgeoisies arabes. Le voyage de Kissinger au Moyen-Orient, la reconnaissance de l’OLP (Organisation de libération palestinienne) par l’ONU sont les premiers signes que la deuxième étape est déjà en marche.
Face au projet Kissinger et aux pressions américaines, le gouvernement israélien est incapable de proposer une politique alternative et ne peut que marchander les « détails » (rythmes du retrait des territoires, choix des partenaires immédiats et limites des territoires à rendre). Il est évident que dans le contexte actuel — et celui-ci ne changera pas sans le cadre d’un changement global de la politique de détente — Israël ne peut que suivre les directives de Kissinger. Mais, et c’est là le problème principal du gouvernement Rabin, une très importante partie de la population est résolue à tout faire pour empêcher le retrait de la Cisjordanie : pendant près de sept ans le gouvernement a parlé des droits historiques, de raisons militaires et a tant fait pour justifier l’occupation militaire de ces territoires par Israël — investissements, déclarations sur l’éternité de la présence israélienne dans les lieux historiques, éducation des jeunes sur ce droit à l’annexion, etc. — et aujourd’hui il a devant lui des dizaines de milliers d’Israéliens qui ont pris comme argent comptant le non-retrait de ces territoires « historiques ».
La « colonisation sauvage »
C’est dans ce contexte qu’il faut voir les dernières tentatives de « colonisation sauvage ». Il s’agit là d’un mouvement de masse, jouissant d’une popularité réelle et dont les objectifs — affirmer la présence définitive d’Israël dans toute la Cisjordanie — sont ressentis comme justes par une grande partie de la population et des partis politiques (y compris toute l’aile Dayan du Parti travailliste). Devant la « menace réelle » du plan Kissinger il s’agit pour eux de prendre des initiatives susceptibles d’une part de saboter les accords en cours et, d’autre part, de mobiliser les masses israéliennes contre la « capitulation gouvernementale ».
Le mouvement qui a organisé les colonisations sauvages est composé de deux éléments ayant des projets politiques différents : d’une part, la jeunesse du Parti national religieux, éduquée ces dernières années dans une perspective de guerre sainte pour conserver l’intégrité de la Palestine et la domination israélienne sur les « lieux saints ». Leur projet politique, fondé sur une hystérie mystique diffusée par certaines autorités religieuses, n’aurait aucune conséquence pratique si, à ce mouvement, ne s’était greffée une direction qui, elle, a un plan politique précis, pas nécessairement identique — dans ses motivations et ses objectifs — à celui de la masse qu’elle dirige. Cet élément est composé de dirigeants d’extrême droite — souvent des officiers supérieurs — ayant pour objectif le pouvoir et la constitution d’un type d’État nouveau d’où disparaîtraient les derniers restes de libertés démocratiques. Pour eux, le retrait possible de la Cisjordanie n’est que l’occasion de créer un climat propice à un tel changement de régime.
Comme nous l’avons expliqué dans nos tracts, ces deux éléments se complètent : le sabotage des accords de Genève et l’annexion de la Cisjordanie impliquent une nouvelle guerre dans un avenir proche ; celle-ci nécessite de surmonter, auparavant, la crise sociale qui secoue Israël, d’où la nécessité d’un type encore plus poussé d’État fort, capable de réduire toute opposition au silence et de remettre sur pied un appareil militaire et une « conscience nationale » ébranlée pendant la guerre d’octobre.
Face à cette offensive de l’extrême droite, le gouvernement travailliste a grand-peine à réagir. Il ne peut pas laisser des groupes organiser des colonisations sauvages, confronter l’armée et faire planer la menace de la guerre civile. Mais, d’autre part, il n’a pas les moyens de s’opposer efficacement à ce mouvement : toute la politique du mouvement sioniste est fondée sur la « colonisation sauvage » de la Palestine et ces sept dernières années le gouvernement travailliste a volontairement refusé d’éduquer la population dans le sens d’une politique réaliste fondée sur le retrait des territoires occupés ; qui plus est, une riposte effective nécessiterait une mobilisation de masse, avant tout des bastions ouvriers dominés par la Histadrout, sur une base claire, ce qui entraînerait la scission au sein du Parti travailliste et une dangereuse dynamique au sein des masses mobilisées.
C’est pourquoi le gouvernement s’est contenté, jusqu’à présent, de réduire de la façon la plus discrète possible les effets de la colonisation sauvage, avec le minimum de confrontation avec les colons, et avec leur « idéologie ».
L’opposition au mouvement de colonisation sauvage a donc été menée par les mouvements sionistes (Hachomer Hatsaïr, Moked). Mais, même eux, en tant que sionistes, n’ont pu que se limiter à l’aspect « illégal » de la colonisation, en plaçant leur opposition dans le contexte d’une pression sur le gouvernement pour qu’il mette fin aux menées des partisans des colonies sauvages. Leur slogan principal est : « Colonisez le Néguev et non la Cisjordanie ».
Moked, qui a su organiser l’occupation de la ferme du général Ariel Sharon (un des dirigeants non officiels du mouvement) et le bureau central du mouvement, n’a même pas su exploiter la découverte d’armes dans le bureau — conscient de l’aspect explosif de cette découverte. La contradiction flagrante entre la volonté d’être une opposition effective aux menées fascisantes de la droite et la base sioniste de leur idéologie et de leur pratique rend caduque toute possibilité pour Moked ou Hachomer Hatsaïr de contrer réellement la droite sioniste.
Pas de compromis avec le sionisme !
Tel a été le thème de l’intervention des marxistes révolutionnaires de Matzpen-Marxiste. Dans des tracts diffusés massivement dans les grandes villes du pays, nous avons expliqué qu’« il n’y a pas de colonisation légale » et que les « sauvages » trouvent la justification de leurs actes dans 50 ans de l’histoire sioniste ; que le gouvernement était totalement incapable de répondre aux menées des colons sauvages et qu’il ne servait à rien de faire pression sur ce gouvernement, qui, de toute façon, avait, pendant sept ans, créé les conditions de la contradiction dans laquelle il se trouvait : se soumettre à la pression américaine — c’est-à-dire rendre la Cisjordanie — après avoir affirmé le droit inaliénable des Juifs sur ces territoires.
Nous ajoutions que seule une riposte de masse, sur la base du retrait inconditionnel de tous les territoires occupés et de la défense des droits de la classe ouvrière — le droit de s’organiser pour défendre ses intérêts — pourrait mettre fin aux visées fascisantes des colons sauvages.
Car c’est la classe ouvrière qui est visée avant tout par Ariel Sharon et ses hommes : c’est elle qui devra payer le prix de la guerre qu’ils préparent sciemment, en vies humaines, en niveau de vie et en libertés démocratiques. C’est donc son intérêt de lutter contre les colons sauvages et le seul objectif capable de créer les conditions de rapports nouveaux avec l’environnement arabe, ce n’est pas la soumission au plan Kissinger, mais le retrait inconditionnel de tous les territoires occupés depuis 1967.
Malgré leurs faiblesses, les marxistes révolutionnaires ont pu d’une façon massive et diversifiée (tracts, manifestations de lycéens, participation aux occupations lancées par la gauche sioniste, participation à l’initiative — avortée pour l’instant — d’une « colonisation » par des Arabes d’un village duquel ils ont été expulsés) donner la seule réponse réelle au dilemme « colonisation sauvage » ou « colonisation légale ». À bas l’occupation ! Retrait inconditionnel de tous les territoires occupés !
Leur intervention a surtout été remarquée dans les manifestations des Panthères noires pour la libération de leur dirigeant Charly Bitton, où ils expliquèrent le rapport réel entre la libération de Bitton et la lutte contre la colonisation.
L’absence des autres éléments de la gauche anti-sioniste n’a fait que réaffirmer la situation critique dans laquelle les a mis la crise d’octobre : les spontanéistes de Matzpen-Tel-Aviv et surtout l’ACR (Alliance communiste révolutionnaire), en acceptant le plan Kissinger, et de ce fait l’existence de l’État d’Israël, se sont rendus incapables de donner une alternative aux slogans de la gauche sioniste et n’ont pu que suivre le mouvement et les directives de cette gauche sioniste.
Or, plus que jamais, alors que la crise sociale se développe et que les menées de Kissinger vont provoquer des clivages importants au sein de l’État sioniste, il est nécessaire de faire entendre l’alternative anti-sioniste, la seule capable de mettre fin au conflit qui oppose les masses juives à l’ensemble des masses arabes ; plus que jamais il est nécessaire, par un ensemble de slogans transitoires et par une propagande clairement anti-sioniste, de dire à la fois non à l’extrême droite sioniste qui prépare, par l’annexion des territoires occupés, une guerre prochaine, et à ceux qui suivent le plan Kissinger visant à stabiliser la région sur le dos des Palestiniens et de l’ensemble des travailleurs de la région arabe.
La seule issue progressiste et durable du conflit israélo-arabe passe par la destruction de l’État sioniste et le développement de la lutte anti-impérialiste et anticapitaliste de tous les travailleurs de la région arabe. La seule solution à la crise que traverse la société sioniste passe par une démarcation nette de la classe ouvrière israélienne du sionisme, de sa pratique, de son parti et de son idéologie. C’est la raison pour laquelle, malgré leur isolement, le rôle des marxistes révolutionnaires israéliens est capital dans le développement de la crise actuelle.
12 octobre 1974