La tragédie est énorme. Le traumatisme sera profond. Une tristesse douloureuse dans les familles. Mais la colère est là. Ces incendies ne tombent pas du ciel. Ce n’est ni l’impérialisme ni les Émiratis qui les ont déclenchés. Ni dieu ni des fous de dieu malgré leur folie ! Non, c’est d’abord nous ! Dans ce nous, il y a d’abord les collectivités locales où clientélisme et affairisme priment souvent sur l’intérêt du territoire. Certains sortent du lot mais sans moyens et astreints à la parole bureaucratique. En tant que consultant du CENEAP pendant presque dix ans, j’ai pu mesurer le grand pouvoir des gouvernants locaux, de gros budgets mais une toile bureaucratique toxique, clientéliste et branchée business. Un véritable frein à la promotion de territoires ruraux, montagnards, mechtas, zones éparses où habite une population dispersée mais nombreuse. Des populations dont le mode de survie est un élément clé des écosystèmes de notre nature belle certainement mais très vulnérable. Ces populations subissent l’indifférence des pouvoirs locaux et ces derniers subissent le jacobinisme des centres de décisions politiques et administratifs d’Alger.
Résultat, le pire est plus prévisible que le meilleur. Et pourtant, je peux témoigner de la grande finesse des savoirs locaux, d’une culture territoriale consistante, de forestiers si scientifiques et si lucides sur les enjeux écologiques, connaissant en détail les territoires forestiers, la flore et la faune qui y vit, la façon dont il faut contenir l’excès de l’homme. Mais sans vrai pouvoir, souvent cédant aux injonctions administratives où se mélangent affairisme et clientélisme.
La SNDRD (Stratégie nationale de développement rural durable) de Benaïssa (ex-ministre de l’Agriculture et du Développement rural) à partir de 2006 aurait pu être un vrai socle pour la revalorisation des territoires ruraux, d’une économie de montagne durabilisée et d’une promotion sociale des populations rurales. La désillusion a été grande. La bureaucratie a primé sur l’utopie. Les rapports de classes ont bloqué l’émancipation des ruraux et les forêts comme les montagnes ont été pénétrées par la marchandisation de tout.
Un rappel pour dire que le mal est profond. Ce ne sont ni les brindilles des bordures de routes ni des drones israélo-émiratis qui expliquent ce tsunami incendiaire qui est en train de détruire notre patrimoine forestier et une biodiversité si riche, et surtout d’endeuiller une population rurale qui se savait déjà à la marge du développement.
La montagne comme les territoires ruraux restent accessoires dans le modèle néolibéral dilué dans nos politiques publiques. Une marge de territoires et de consommateurs à marchandiser quand c’est possible et rien de plus. Nos forêts ont besoin plus d’une stratégie de développement que de Canadair. Aujourd’hui nos jeunes diplômés n’émigrent plus dans les grandes villes comme avant. Le logement rural subventionné et le goudronnage de routes de wilayas et les pistes rurales et agricoles aménagées les ont aidés à se fixer dans leur village. Mais à 70 % en chômage. Ils sont souvent en mode économie de survie. Ils « naviguent ». Filles et garçons dans ces territoires ruraux possèdent savoirs, lucidité, sens du territoire où l’âme des ancêtres fonctionne comme marqueur premier.
C’est eux qui protégeront nos forêts, peuvent construire une économie des besoins sociaux dans nos montagnes et des territoires si marginalisés.
Je suis en colère parce que nous connaissons les territoires. Des acteurs efficaces, connaisseurs, lucides y vivent mais souvent invisibilisés. On y promeut des réseaux associatifs satellisés où le financement public suppose souvent, pas toujours, allégeance. La culture du business partout a permis de zapper des alternatives simples, pensées localement, portées par un mélange de savoirs scientifiques et de cultures du terroir.
Le pouvoir central doit se déjacobiniser et se décentraliser radicalement et se démocratiser. Les pouvoirs locaux doivent se déclientéliser totalement et rendre visible la chaîne de savoirs, d’expertise et d’imagination sociale dans les territoires locaux, ruraux, à la marge. La société civile est un grand mot mais peut prendre forme dans une conscience citoyenne villageoise (la Kabylie est en avance là-dessus). Il faut libérer la culture territoriale ancestrale de ses excroissances islamo-rétrogrades. Les territoires ruraux et leurs populations aspirent aussi à une modernité qui les fait progresser dans leurs territoires sans s’y détacher.
Digérons cette terrible tragédie, pleurons les centaines de morts et de blessés, créons une chaîne de solidarité nationale pour les victimes et leurs biens incendiés. Exigeons de l’État la création d’un fonds public spécial pour indemniser, reconstruire et faire revivre l’activité rurale et agricole (élevage, arboriculture, vergers, cultures sous serres, etc.). Ce fonds doit être financé sur budget de l’État, avec un apport consistant des compagnies d’assurance et des grandes entreprises privées. Les acteurs des territoires sinistrés doivent être réunis, organisés, écoutés et rassurés. La transparence doit être totale et l’opinion publique doit être informée. Il faut en finir avec la communication ministérielle horriblement insipide et peu crédible. Faites parler librement les populations concernées, les élus, les experts, dans une parole libre et éclairante. Qu’une enquête impartiale soit faite, situant les responsabilités et les facteurs responsables de cette tragédie à Jijel, à Béjaïa et à Skikda. Transparence et liberté de parole permettront aux populations sinistrées de mieux faire leur deuil. Puis, le débat, le vrai débat, public, démocratique — pas dans l’APN satellisée —, celui avec les populations concernées, les acteurs sociaux souvent expérimentés, des universitaires et chercheurs très branchés, des experts crédibles et présents sur le terrain, et des forestiers accumulant savoirs et pratiques de territoires. Surtout éloigner les spécialistes des paroles politiques ossifiées, des spécialistes de douas tiktokisées et des spécialistes d’institutions prédatrices nationales et surtout étrangères, prêtes à nous fourvoyer avec leurs « boîtes à outils » pas neutres du tout.
Jijel doit renaître dans la lumière. Bougie, Skikda, Tizi-Ouzou ne peuvent vivre de la fatalité incendiaire. Repensons autrement, démocratiquement, le devenir de notre Algérie, pour les jeunes, femmes et hommes, rien que pour elles, rien que pour eux.
Publié le 28 août 2026 sur la page Facebook de l’auteur