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Sur la visite du Pape en Algérie - Mythes anciens et nouveaux

par Nadir Djermoune
© ANSA

Il y a dans la présence du Pape, en visite officielle, en Algérie deux niveaux de signification : elle rend service au pouvoir en place et conforte le régime dans son alignement sur les thèses de l’occident néo-libéral, capitaliste et impérialiste d’une part. Elle ouvre une faille dans le mythe fondateur et du récit national de la nation algérienne, d’autre part.

Il y a dans la présence du Pape, en visite officielle, en Algérie deux niveaux de signification :

Premièrement, cette visite rend indéniablement service au pouvoir Tebboune/Chengriha. Diplomatiquement malmenée par ses voisins du Sud, sous pression par le Maroc en alliance politique et économique avec le sionisme, la France et Donald Trump sur le dossier du Sahara occidental, reléguée sur la liste d’attente par les BRICS et se retrouvant en porte-à-faux avec le Moyen-Orient en crise, la présidence de Tebboune a engagé une laborieuse campagne régionale pour se replacer dans cet échiquier politique et diplomatique et soigner son image.

Dans ce registre, la guerre menée contre l’Iran et ses conséquences immédiates sur le détroit d’Ormuz profite conjoncturellement à l’Algérie. Elle permet à Tebboune de bien soigner son blason, de bien vendre son énergie à une Europe en quête de ressources immédiates. De ce point de vue, le Pape porteur de « message de paix et de dialogue », sans le vouloir, lui donne un coup de pouce médiatique inespéré.

Mais ce message de paix et de dialogue avec le monde chrétien cache mal le réel virage pro-impérialiste américain et occidental de l’Algérie officielle. Cet « occident chrétien », c’est concrètement l’Europe capitaliste et l’Amérique impérialiste en plein redéploiement guerrier pour garder sa domination et son hégémonie malmenée par d’émergence d’autres puissances économiques et d’autres forces impérialistes. Malgré la petite polémique du Pape Léon avec D. Trump, réclamant son autonomie et son opposition, l’Eglise catholique reste historiquement, culturellement et politiquement le meilleur soutien idéologique à cet occident impérialiste.

De ce point de vue ce « dialogue » annoncé veut concrètement dire, dans le message de Tebboune, un appel à assoir sa place dans cet univers. Car, dans sa formation contemporaine post coloniale, avec sa dimension anti-impérialiste non-alignée, l’Algérie a toujours pris ses distances vis-à-vis de cette église comme institution. Cette distance a même pris de relents identitaires anti-chrétiens et anti-juifs dans la rhétorique des prêches des imams islamistes ou même ceux des mosquées sous contrôle du gouvernement.

Ce dialogue culturel et cultuel avec l’église a donc une autre signification. Il conforte le régime dans son alignement sur les thèses de l’occident néo-libéral, capitaliste et impérialiste qui par ailleurs se fascise à vue d’œil, à l’image de l’Italie de Mélonie, avec qui l’Algérie a déjà des accords bien engagés …

Mythes fondateurs, à chacun ses mythes… Une autre dimension dans cette visite du Pape.

Dans ce dialogue avec les religions il y a aussi un dialogue annoncé avec l’histoire, notre histoire. Il y a dans cette visite du PAPE une faille qui s’ouvre dans le mythe fondateur et du récit national de la nation algérienne ! On découvre (ou on admet officiellement) que tout a commencé bien avant la fameuse bataille entre Elkahina et Okba benou nafeaâ au 7e siècle. Nos ancêtres de l’actuelle Souk Ahras (Tagast en ancien berbère), autrement dit les amazigh Chaoui d’aujourd’hui, ont contribué à façonner l’histoire de la pensée humaine et pas les moindres : le christianisme ! grande pensée humaine et religieuse au côté des autres religions monothéistes qui ont façonné l’histoire humaine, le Judaïsme et l’Islam. Bien après, un autre grand penseur de cette région qu’on appelle le Maghreb, Ibn Khaldoun, a aussi contribué à façonner la pensée humaine.

En rappelant cette vérité, on rompt avec l’idéologie néocolonialiste qui présente l’Algérie d’aujourd’hui comme un peuple sans histoire, voire une histoire d’éternel colonisé !!

C’est une nécessité de souligner cet aspect, non pas pour la gloire de nos ancêtres, mais pour notre estime de soi et apprendre à nos enfants à construire cette estime de soi.

L’estime de soi est le jugement global qu’une personne porte sur sa propre valeur personnelle. Elle influence directement la santé mentale, la confiance en soi et la capacité à affronter les défis. Une bonne estime de soi permet d’accepter ses forces et faiblesses, tandis qu’une faible estime peut mener à l’anxiété.

Yes we can !

Nos pères et mères, grands-pères et grands-mères l’ont fait en prenant les armes en 54. D’autres avant eux ont signalé cette profondeur historique en 1949 ! On les a exclus du PPA accusés d’être des « berbéro-marxistes ». Les plus jeunes l’ont rappelé en Avril 80. On les a emprisonnés ! Il a fallu la visite du PAPE pour faire un grand saut qualitatif dans la lecture de notre histoire.

Mais l’histoire ne s’arrête pas à la grandeur de Saint Augustin le Chaoui. Elle est aussi façonnée par ses contradicteurs : les donatistes. Le donatisme est un schisme qui divisa l’Église, une doctrine dissidente du christianisme née en Afrique du nord, pendant trois siècles et demi. C’est un courant de pensée qui tire son nom de DONAT le Grand qui était Numide, autrement dit un des ancêtres des Algériens (pas seulement les Algériens, mais aussi les Tunisiens, car eux aussi avaient des ancêtres Numides. Il n’y avait pas les frontières d’aujourd’hui). Les foyers du Donatisme étaient Cirta (Constantine) et Carthage.

Plus qu’une querelle théologique sur la pureté des sacrements, ce mouvement berbère a constitué une résistance sociale et politique contre la domination romaine et l’Église catholique officielle. Le donatisme est largement considéré comme une résistance des populations berbères locales, notamment les ruraux pauvres (Circoncellions), contre l’administration romaine et l’élite urbaine.

Entre le premier (Saint-Augustin) et le second (Saint-Donat), l’histoire et l’archéologie (occidentales) ont choisi le premier : C’est l’ordre conventionnel établi, et cela risquait de déranger un ordre scientifique préétabli.

On avait aussi nos « Spartacus » ! Quoiqu’il en soit, Augustin est africain. Donat l’est aussi. Ils sont les pères de la pensée qui a le plus structuré l’occident chrétien.

Mais au-delà des mythes, le message de tolérance religieuse qui a accompagné cette visite ne doit pas cacher la nécessité de rappeler l’un des fondamentaux du monde moderne : la liberté de conscience qui piétine chez nous.

Le 18 avril 2025