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« En Algérie, ce qui est fondamental, c’est l’État » Entretien inédit avec Mohammed Harbi

par Mohammed Harbi
Mohammed Harbi au colloque "Autogestion années 68" le 13 octobre 2018. Photo Robi Morder.

En parlant avec le maître des historiens de la guerre d’Algérie, avec ses 79 ans et son visage toujours éclairé d’un sourire d’enfant, avec ses cheveux d’un blanc immaculé, on a l’impression d’être face à un derviche : depuis toujours plongé silencieusement dans ses livres, minutieux jusqu’à couper le cheveu en quatre, ne cédant jamais à l’idéalisation, ne diabolisant pas même ses ennemis, poursuivant inlassablement la vérité. Et pourtant, à la lecture de ses mémoires, on découvre un homme d’action à part entière. Entré au Parti du peuple algérien à seulement quinze ans, Mohammed Harbi a occupé des responsabilités dans la Fédération de France du FLN, travaillé au sein du cabinet de Krim Belkacem, participé comme expert aux négociations d’Évian en mai 1961, puis, après l’indépendance, il a été conseiller du président Ahmed Ben Bella. À la suite du coup d’État du 19 juin 1965 mené par Boumediene, il a été condamné à cinq ans de prison et à trois ans de résidence surveillée pour avoir fondé l’Organisation de la Résistance Populaire, avant de s’exiler à l’étranger et d’entamer une carrière universitaire. Il n’existe pas d’autre exemple d’un acteur aussi profondément impliqué dans les événements ayant abordé l’histoire de l’indépendance algérienne avec une telle rigueur critique.

Alors qu’il était encore conseiller présidentiel, Mohammed Harbi s’était opposé à la manipulation des congrès syndicaux, à l’accent mis sur l’islam dans la loi sur l’identité, et avait adopté une posture critique en condamnant la torture dans un éditorial de Révolution africaine, revue du FLN qu’il dirigeait. À partir du congrès d’avril 1964, il en vint à la conviction que le FLN n’était plus réformable. La victoire de la « bureaucratie militaire » était en marche. De fait, un an plus tard, le coup d’État de Boumediene allait avoir lieu.

 

Entretien de  Masis Kürkçügil avec Mohammed Harbi

 

Comment faut-il évaluer, cinquante ans plus tard, la guerre d’indépendance algérienne ?

Cinquante ans plus tard, l’essentiel aujourd’hui est de comprendre la trajectoire politique de l’Algérie. Pour cela, il faut remonter loin en arrière et commencer par s’interroger sur ce qu’est l’Algérie. Lorsqu’il s’agit de ce pays, les historiens se lancent souvent dans une histoire de l’État-nation, comme si l’État-nation était quelque chose qui s’imposait inévitablement aux peuples. Or, il est impossible de comprendre l’histoire de l’Algérie en dehors du contexte de sa formation.

Cette formation s’est déroulée, jusqu’en 1962, sous des conditions impériales : d’abord l’Empire romano-byzantin, puis l’Empire ottoman, et enfin l’Empire français. L’Algérie est le produit de toute cette histoire, à la fois d’une histoire locale et d’une histoire d’intégration à ces empires. Il faut souligner un point important : lorsque l’Algérie est devenue une colonie française, elle a traversé une histoire d’une extrême violence ; tous les éléments constitutifs du tissu social étaient fragmentés.

L’entrée du capitalisme en Algérie s’est faite de manière brutale. Le pays n’a pas été transformé comme un tout : contrairement à ce que l’on pourrait penser, deux Algéries se sont formées – l’intérieur du pays, qui continua à être administré selon les principes ottomans, et la zone côtière, qui connut un certain développement à travers des institutions rappelant plus ou moins celles de la France. Autrement dit, la structure sociale présentait, dans une certaine mesure, des traits communs avec la France. Ce qui différenciait l’Algérie de l’Empire ottoman, c’était la bureaucratisation et la centralisation complètes de la structure politique.

C’est dans ce contexte que se sont constitués les phénomènes politiques. Un système capitaliste, deux pays différents à l’intérieur d’un même pays, et de nouvelles classes sociales que l’on pourrait dire nées dans le sillage du capitalisme. D’un côté, comme presque partout : un monde du travail, une classe ouvrière ; de l’autre, une classe capitaliste, mais non pas un capitalisme bourgeois – un capitalisme colonial – et une intelligentsia extrêmement faible. Telle était la dynamique sociale de l’Algérie. Aucune classe n’y était parvenue à maturité. C’est pourquoi, aucune classe n’ayant été en mesure d’imposer sa domination, le personnel politique appelé à diriger l’Algérie fut recruté parmi les Algérien·nes émigré·es en France et dans la petite bourgeoisie urbaine. Cette bourgeoisie était à la fois socialement et culturellement profondément fragmentée : malgré la domination culturelle française, la langue arabe et la culture musulmane – bien qu’affaiblies – continuaient d’exister dans le pays. Oui, elles avaient été fortement appauvries.

Dans une telle situation, après des insurrections successives qui se sont prolongées presque jusqu’à la fin du 19e siècle, des soulèvements armés ont commencé à éclater, et l’on a été témoin de la naissance d’un mouvement politique surgissant presque instantanément. Ce mouvement n’était pas homogène, comme ce fut le cas en Tunisie ou au Maroc. L’élite politique était elle aussi profondément divisée, entre celles et ceux qui avaient été formés culturellement à l’ombre du colonialisme et les anciennes classes. Lorsque le mouvement s’est accéléré, il était sous l’influence de la culture ancienne, mais s’inspirait aussi, dans une certaine mesure, des idées de la Révolution française, et surtout de celles de la Révolution soviétique – mais uniquement sur le plan formel. C’est un élément important pour comprendre l’Algérie, car l’Algérie disposait de deux vocabulaires politiques : celui de la Révolution française et celui de la Révolution soviétique, utilisés pour traduire des réalités sociales qui n’avaient pourtant aucun rapport avec les fondements mêmes de ces révolutions…

Lorsque la révolution a commencé, en 1954, ce qui est immédiatement apparu sur le devant de la scène, c’est la formation d’une bureaucratie de type militaire. En Algérie, il est d’ailleurs possible d’observer un schéma qui rappelle quelque peu celui de l’Amérique latine. Au départ, il existait réellement un égalitarisme absolu. Mais après de longues années, une fois l’indépendance acquise, la société a commencé à se transformer progressivement. Avec la bureaucratisation et l’étatisation, une nouvelle bourgeoisie est apparue, une bourgeoisie de type bureaucratique. Sans l’État, elle n’était rien. Pendant longtemps, elle a trouvé un compromis avec les classes populaires sous la protection de l’État. Mais aujourd’hui, on voit émerger des noyaux qui défendent le libéralisme économique tout en rejetant le libéralisme politique. Ils vivent à l’ombre de l’État. En Turquie aussi, de manière plus cohérente, on a connu le même phénomène. En Algérie, la bourgeoisie n’a pas encore réussi à devenir une véritable puissance économique ; l’essentiel demeure l’État. Même dans le domaine économique, la bourgeoisie n’a toujours pas acquis une force décisive : en Algérie, ce qui est fondamental, c’est l’État. La bourgeoisie tente aujourd’hui de se détacher progressivement de l’État, mais sans pour autant adhérer au libéralisme politique.

Quelle est la différence entre Ben Bella et Boumediene ?

Ben Bella et Boumediene sont tous deux nationalistes. Tous deux sont à la tête d’un régime autoritaire. Mais leurs styles, leurs approches, sont différents. Ben Bella est issu d’un parti politique ; il est donc ouvert à la société. Boumediene, en revanche, est un militaire, entièrement façonné dans le cadre de l’armée. Pour lui, l’armée se trouve au centre de la société. Ce n’était pas le cas sous Ben Bella. Lorsque celui-ci est arrivé au pouvoir, immédiatement après l’indépendance, le départ massif des Européen·nes avait créé un vide social dans le pays. Ce vide a été comblé par des groupes issus du peuple. Ben Bella s’appuyait sur une telle base sociale, alors que la base sociale de Boumediene était la bureaucratie militaire. C’est pourquoi Ben Bella a, à un moment donné, mis à l’ordre du jour l’option de l’autogestion. Mais cette option n’a pas trouvé de soutien social au sein de la classe ouvrière.

L’Algérie des années 1960 était un espace de recomposition sociale. Ceux qui étaient ouvriers avaient progressé dans la hiérarchie sociale. Il s’agissait de populations venues des campagnes, qui avaient investi des villes jusque-là européennes. Cela créait naturellement – jusqu’au départ de Ben Bella – une situation extrêmement chaotique. Tandis que Ben Bella tentait d’insérer le FLN au sein de la société, sous Boumediene, il n’était plus possible de parler du FLN comme d’une entité distincte de l’armée. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, Boumediene aurait déclaré aux dirigeants du FLN qu’il souhaitait que le FLN soit « comme un navire amarré au quai ». Il ne coulerait pas, mais il devait rester immobile, sans bouger. Il ne serait plus qu’un symbole, sans existence autonome par rapport à l’État et à la structure militaire.

Avec Ben Bella, la situation était différente : le FLN était un parti civil, mais encore en phase de formation. La guerre avait été terrible ; à partir de 1957, toutes les organisations de la société civile avaient disparu. La structure politique d’avant 1954 possédait une certaine consistance, mais elle avait été entièrement balayée au profit d’une nouvelle structure. Les élites algériennes avaient soit émigré, soit se trouvaient en prison ou en détention. Dans ces conditions, la nouvelle structure présentait un profil extrêmement bas. Sans ces données sociales, il est impossible de comprendre l’Algérie.

Comment évaluez-vous le retour en grâce des anciens responsables politiques ? Peut-on parler d’une forme de normalisation de l’histoire ?

On peut en parler, oui, mais dans certaines limites. Autrement dit, oui, les anciens responsables politiques reviennent, on leur rend leur place dans l’histoire, mais on n’explique ni pourquoi ils avaient disparu, ni pourquoi ils réapparaissent aujourd’hui. C’est un peu comme dans les anciens pays de l’Est. On commence par briser leur courage, puis… Pour un peuple, il est essentiel de comprendre ce qui lui est arrivé.

Peut-on parler un peu de la manière dont il faut évaluer l’approche de la gauche française ?

Dans les années 1920, et surtout dans les années 1930, la gauche française était composée d’individus qui réagissaient à la brutalité du colonialisme. Mais le colonialisme en tant que tel n’était pas remis en question, jamais il ne l’était. Et à partir de 1917, ce sont les communistes qui ont abordé les questions nationales et coloniales. Jusqu’en 1924, 1925, 1926, ils avaient une position très claire sur la question algérienne. Avec le processus de stalinisation, l’Algérie n’a plus été pensée dans le cadre de l’Empire français. Le principe organisateur de la vision politique était la politique soviétique.

Dans les années 1930, du point de vue du Parti communiste algérien, qui était une extension du Parti communiste français, le danger principal était l’Italie et l’Allemagne, c’est-à-dire les dangers qui menaçaient l’Union soviétique. Lorsque l’on demandait aux nationalistes de soutenir le front antifasciste, ils refusaient, en disant : « Si vous acceptez la libération nationale, alors nous la défendrons. » Il y avait donc un conflit entre les deux mouvements.

À partir de 1946, le nouveau danger pour l’Union soviétique fut les États-Unis. Nous répétions ce que nous avions fait auparavant dans le cadre d’un monde politique dirigé par les grandes puissances : d’un côté la France, l’Angleterre et l’Amérique, de l’autre l’Italie et l’Allemagne. Mais pendant la guerre, il existait une forme d’anticolonialisme articulée autour de trois axes : la lutte contre l’oppression, la lutte pour la paix ; toutefois, du côté des communistes, aucune position claire n’était adoptée concernant la question nationale.

Cependant, pendant la guerre, un nouveau courant est apparu : ce courant était favorable aux Algérien·nes et leur apportait une aide matérielle. Par exemple, ici en France, l’une des sources importantes de la capacité d’action du FLN fut précisément le soutien matériel et logistique que lui apporta la gauche française. Lorsque l’on a commencé à percevoir le cadre réel de la situation, il y eut, par exemple, un mouvement de désertion. Douze mille personnes ont déserté pour ne pas aller faire la guerre en Algérie. Les partis officiels, les grands partis, y compris le Parti communiste et les autres partis de gauche, ne soutenaient pas l’obéissance – à rebours de la doctrine officielle.

C’est la raison pour laquelle, jusqu’à aujourd’hui, les Algériens se montrent particulièrement sensibles face aux discours nationalistes affirmant qu’ils n’ont reçu aucun soutien de la gauche française. Car ce n’est pas tout à fait exact. C’est une question extrêmement délicate. Mais c’est un trait commun à tous les nationalismes : moi d’abord…

 

L’entretien a été réalisé au domicile de Mohammed Harbi. À la fin de la discussion, il a prononcé la phrase suivante, que je n’avais pas utilisée, la jugeant inappropriée pour la revue d’histoire populaire dans laquelle l’entretien devait être publié : « Le rôle de la IVe Internationale dans la guerre d’Algérie est indéniable »

Juin 2012

 

Masis Kürkçügil, historien, est le fondateur du mouvement trotskiste en Turquie et de la section turque de la IV e Internationale. Figure politique reconnue du mouvement étudiant du 68 turc, il a dès 1974, à sa sortie de prison, fondé la maison d’édition Köz pour publier (principalement) les ouvrages de Trotsky et Mandel. Cette maison d’édition, qui existe aujourd’hui sous le nom de Yazın, a publié au total plus de 90 livres. Masis Kürkçügil, toujours membre de la IVe Internationale, a aussi rédigé et dirigé divers ouvrages sur l’histoire de la gauche turque, les régimes « progressistes » en Amérique latine et sur le génocide arménien.