À l’été 2024, Maya Rosen, rédactrice adjointe de Jewish Currents, avait publié une enquête visionnaire sur Uri Tzafon, le mouvement d’extrême droite qui pousse à la colonisation juive du sud du Liban. Aujourd’hui, alors que les forces israéliennes sont profondément engagées au Liban et que l’état-major affirme son intention d’en occuper des parties indéfiniment, la rédaction de Jewish Currents a demandé à Maya de faire le point sur Uri Tzafon. Lire le reportage original de Maya datant d’août 2024 ici.
La vision d’Uri Tzafon, celle d’établir des colonies israéliennes au Liban, a considérablement progressé au cours des dernières semaines. Ce qui était encore considéré comme une curiosité marginale en 2024 est en train de devenir la nouvelle doxa israélienne – portée par un mouvement organisé qui bénéficie d’un large soutien de la part des politiques et des médias. Même si des négociations pourraient contraindre Israël à mettre un terme à ses bombardements du Liban, la prochaine fois qu’Israël attaquera, Uri Tzafon sera un pas plus près de bâtir des colonies civiles sur les ruines de villages libanais.
La devise informelle et souvent répétée d’Uri Tzafon est « occupation, expulsion, colonisation ». Le mouvement défend l’idée qu’Israël doit déplacer sa frontière nord jusqu’au fleuve Litani – qui traverse le Liban en son milieu, à environ 25 kilomètres au nord de la frontière israélienne actuelle – et occuper un sud du Liban préalablement vidé de sa population, soit environ 10 % du territoire libanais total.
Cette idée constitue désormais un « consensus large et inquiétant » en Israël, comme l’a écrit le journaliste Moshe Gilad dans Haaretz le 9 avril. Début mars, peu après que le Hezbollah a lancé des attaques contre Israël en réponse à la guerre menée conjointement par les États-Unis et Israël contre l’Iran, des personnalités publiques israéliennes ont commencé à réclamer l’occupation et le dépeuplement du sud du Liban – une position reprise encore et encore par des personnalités médiatiques du courant dominant. Des militaires à la retraite et des politiques ont également apporté leur soutien, et des membres de la Knesset ont bientôt rejoint l’appel à l’occupation. Le 7 avril, 20 membres de la Knesset ont écrit au gouvernement israélien pour plaider en faveur de « l’occupation et du contrôle total » du sud du Liban, assortis du « déplacement complet de la population ». Un sondage indique que 62 % des Israélien·nes soutiennent désormais l’idée d’occuper l’ensemble du Liban au sud du Litani.
Ces aspirations se traduisent en politique concrète : le 24 mars, le ministre de la Défense Israel Katz a annoncé que l’armée contrôlerait le sud du Liban jusqu’au Litani et empêcherait le retour de centaines de milliers d’habitant·es. Une semaine plus tard, il a déclaré que toutes les maisons situées près de la frontière seraient détruites, « comme à Rafah et Beit Hanoun », afin « d’éliminer définitivement les menaces aux abords de la frontière ». Israël a désormais émis des ordres d’évacuation pour environ 15 % du territoire libanais, dans le cadre de sa campagne de nettoyage ethnique visant le sud du pays, et plus particulièrement les Chiites (le Hezbollah est une organisation chiite.) « Chaque maison dans le sud du Liban, les maisons chiites, sont des centres de commandement, elles abritent des stocks d’armes, elles ont des tunnels creusés en dessous », a récemment déclaré le porte-parole militaire israélien Doron Spielman, dans des propos qui rappellent de façon glaçante la justification avancée par Israël pour la destruction de Gaza. Plus d’un million de personnes ont déjà été déplacées du sud du Liban, et plus de 2 000 personnes ont été tuées, tandis que près de 6 000 ont été blessées.
Cela prépare le terrain pour l’horizon final d’Uri Tzafon – les colonies civiles –, une idée qui gagne également du terrain. Des rabbins, des familles de soldats tombés au combat et des éditorialistes ont appelé à la colonisation du Liban au cours des dernières semaines. En 2024, le seul membre de la Knesset ayant exprimé son soutien à des colonies civiles dans le sud du Liban était Avigdor Lieberman, le chef du parti nationaliste conservateur Yisrael Beitenu. Aujourd’hui, cela est en train de changer. Le député du Sionisme religieux Ohad Tal a publié un message en faveur de « l’annexion et de la colonisation israélienne » du sud du Liban, tandis que le député de Pouvoir juif Yitzhak Kroizer a déclaré que « la souveraineté et la colonisation sont les clés de la paix et de la sécurité ». Le député du Likoud Ariel Kallner s’est joint à Uri Tzafon pour mener une visite de la frontière nord en mars, et le 9 avril, le ministre des Finances et député du Sionisme religieux Bezalel Smotrich a appelé à la colonisation du Liban lors d’un événement inaugurant la colonie illégale de Maoz Tzur en Cisjordanie, déclarant : « Il y aura une étape politique au Liban qui repoussera nos frontières ».
Le 8 avril, quelques heures après que les États-Unis et l’Iran ont annoncé un cessez-le-feu fragile, Israël a lancé l’attaque la plus meurtrière au Liban depuis des décennies. Cette offensive, que l’armée a baptisée « Opération Obscurité éternelle », a eu recours à des bombes de 500 kilogrammes pour frapper des quartiers résidentiels densément peuplés de Beyrouth, tuant plus de 350 personnes et faisant au moins 1 165 blessé·es en dix minutes. Le message semblait être : notre travail ici n’est pas terminé. Dans un sondage réalisé le lendemain, 82 % des Israélien·nes ont déclaré vouloir que la guerre contre le Liban se poursuive.
En 2024, j’avais hésité à consacrer un reportage à Uri Tzafon. Je craignais qu’écrire sur eux ne leur offre une tribune alors qu’ils étaient un groupe si marginal qu’ils ne comptaient tout simplement pas. Mais comme me l’avait dit à l’époque Natasha Roth-Rowland, chercheuse spécialisée dans l’extrême droite israélienne : « Il existe un bilan assez bien établi, même pour les factions les plus marginales du mouvement des colons israéliens, qui finissent par ne plus l’être du tout, en l’espace de quelques décennies ou même de quelques années. » Roth-Rowland semblait anticiper le moment présent en soulignant que le mouvement des colons a « réalisé des gains politiques au cours des dernières décennies en débordant le gouvernement par la droite ». C’est cette perspective qui m’a convaincue de rédiger cet article.
Entre-temps, cette dynamique où la droite surenchérit se poursuit, certains des dirigeants du mouvement ayant commencé à viser encore plus loin au nord. The Hottest Place in Hell, un site d’information israélien, a rapporté ce mois-ci qu’Amos Azaria, l’un des co-fondateurs d’Uri Tzafon, a déclaré lors d’un récent appel Zoom que, l’armée ayant poursuivi ses opérations dans le sud du Liban, Uri Tzafon a décidé « de commencer à parler un peu plus du Zaharani, et pas seulement du Litani », en référence à un fleuve situé une douzaine de kilomètres plus profondément dans le Liban. Il n’y a là rien de surprenant. « C’est ainsi qu’a démarré le mouvement des colons, m’avait dit en 2024 Akiva Eldar, historien spécialiste de la colonisation israélienne. Ils ont planté des graines, qui ont donné des arbres, qui ont donné une jungle. » Dans notre réalité politique actuelle, rien ne peut contenir cette jungle, qui engloutit tout sur son passage.
Publié le 14 avril 2026 par Jewish Currents