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Gyirong : les responsabilités dont Pékin ne veut pas qu’on parle

par Andrea Ferrario

Les vidéos de l’immense tragédie qui a frappé ces derniers jours la zone frontalière entre le Népal et la Chine ont fait le tour du monde, en particulier celle de l’énorme vague qui a submergé le poste-frontière entre les deux pays à Gyirong. Au fil des heures, les explications sur ce qui s’était passé se sont multipliées, certaines fondées, d’autres non conformes à la réalité, allant de l’effondrement d’un barrage au retard délibéré de Pékin, qui aurait été informé trois quarts d’heure à l’avance de l’arrivée de la vague, avant de donner l’alerte. Le caractère totalement infondé de ces deux accusations permet à la Chine de les rejeter facilement comme une énième tentative de jeter le discrédit sur ses dirigeants, exploitant pleinement sa prétendue position de « victime innocente » à des fins de propagande. En réalité, le régime chinois porte une grande part de responsabilité dans cette tragédie et dans ce qui l’entoure, mais il faut l’identifier en regardant au-delà de ces vidéos et en remontant dans le temps, ou en examinant ce qui s’est passé dans les jours qui ont suivi en Chine même, ce que très peu de gens ont fait. Il faut par exemple revenir sur les inondations de l’année dernière dans cette même vallée, examiner les consignes que les autorités de Pékin ont données aux médias au lendemain de la catastrophe et essayer de comprendre pourquoi et comment cette gorge étroite est devenue le passage le plus important entre la Chine et le Népal. Certaines sources (répertoriées à la fin de cet article) ont effectué ce travail, mais de manière fragmentaire, chacune se concentrant sur des aspects particuliers. Ce que je m’efforce de faire ci-après, c’est de rassembler les éléments qu’elles ont mis en évidence afin de dresser un tableau d’ensemble qui rende compte de l’ampleur réelle des responsabilités accumulées au fil des ans par Pékin, jusqu’à ce que survienne cette vague dévastatrice puis immédiatement après.

Sept minutes

L’événement déclencheur, d’après les informations qui ont fait surface au cours des jours suivants, a été l’avalanche de roches et de glace qui s’est déversée depuis le versant nord du Langtang Lirung, un sommet de plus de sept mille mètres situé dans l’Himalaya central, du côté népalais de la frontière avec le Tibet. Cette masse gigantesque, d’environ un kilomètre carré, s’est détachée à 5 200 mètres d’altitude et s’est écrasée dans la vallée de la Lende Khola, une rivière qui prend sa source au Tibet et pénètre au Népal, effectuant une chute de 1 400 mètres. Pour se faire une idée de la puissance de cette avalanche, il suffit de savoir que la secousse provoquée par sa chute a été enregistrée par l’United States Geological Survey, le service géologique des États-Unis, comme un séisme de magnitude 5,2. La masse de glace et de roche s’est transformée lors de sa chute en un torrent de boue et de débris qui a commencé à dévaler la vallée à une vitesse estimée à plus de 170 kilomètres à l’heure.

Le poste-frontière de Gyirong se trouve à vingt kilomètres plus en aval et la vague colossale l’a atteint seulement sept minutes après cet effondrement. Les images filmées par une caméra montrent que le personnel du poste-frontière n’était au courant de rien jusqu’à quelques secondes avant qu’un mur d’eau noire de plus de vingt mètres de haut ne recouvre tout. Le bâtiment de six étages dans lequel la Chine et le Népal effectuaient conjointement les contrôles frontaliers a été détruit en un instant. À Gyirong, la coulée s’est divisée en deux branches, et la principale est revenue au Népal en suivant le cours de la rivière Bhote Koshi.

À partir de ce moment-là, la seule chronologie fiable dont nous disposons est celle fournie par le gouvernement népalais. Six minutes après la destruction du poste-frontière, la station de mesure du niveau d’eau de Syabru Besi, située à quinze kilomètres plus en aval, a cessé d’émettre. Un quart d’heure plus tard, la station de Betrawati a donné l’alerte et le gouvernement a envoyé 600 000 SMS d’alerte aux districts situés encore plus en aval. Entre-temps, la coulée avait déjà emporté la centrale hydroélectrique d’Upper Trishuli-1, un ouvrage financé par des capitaux sud-coréens et encore en construction, où travaillaient des milliers d’ouvriers dont on ignore désormais le sort. Vingt minutes après l’alerte, Betrawati elle-même a été submergée. En huit heures, les eaux ont parcouru plus de deux cents kilomètres le long du fleuve Trishuli, détruisant près d’une centaine de ponts et endommageant treize centrales hydroélectriques, à tel point que la production d’électricité népalaise a chuté d’un dixième en très peu de temps. Le bilan actuel, encore provisoire, fait état de près de mille morts confirmés et de plus de quatre mille disparus au Népal. Du côté chinois, le bilan officiel, non vérifiable, s’élève à seulement seize morts, auxquels Pékin ajoute 546 disparus, dont plus de la moitié seraient des étrangers.

Sur les réseaux sociaux népalais et indiens, deux accusations contre Pékin ont commencé à circuler presque immédiatement. Selon la première, le gouvernement chinois aurait été informé de l’inondation imminente dès 8 h 15 du matin et aurait attendu trois quarts d’heure avant d’alerter le Népal. Selon la seconde, la véritable cause de la catastrophe aurait été la rupture d’un barrage au Tibet. Aucune de ces deux hypothèses ne résiste à une vérification des données. Les relevés sismiques étatsuniens et les images satellites de Planet Labs, une société privée dont les satellites photographient la Terre jour après jour, indiquent sans l’ombre d’un doute que l’effondrement de la masse de glace et de roches s’est produit à 8 h 37, heure népalaise. De plus, aucune image satellite ne montre l’effondrement de barrages en amont de Gyirong. Il convient de le préciser d’emblée, car les autorités chinoises clament leur innocence précisément sur la base de ces fausses accusations. L’ambassadeur chinois à Katmandou les a vigoureusement démenties, soulignant que la Chine avait elle aussi subi des pertes humaines, avant d’ajouter que les accusations n’aidaient en rien et que la coopération était la seule voie à suivre si l’on voulait sauver des vies. Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Guo Jiakun, a qualifié de transparente et rapide la communication chinoise relative à la catastrophe, rejetant les hypothèses d’un éventuel rôle des barrages comme des spéculations infondées et malveillantes. À présent que sont écartées les accusations infondées, nous pouvons nous pencher sur les véritables responsabilités, et pour cela, il faut remonter à un an en arrière.

L’année perdue

Cette même vallée avait déjà été le théâtre d’un événement dévastateur presque exactement un an auparavant. Le 8 juillet 2025, la rivière Lende Khola avait soudainement débordé, emportant et détruisant le pont de l’amitié sino-népalais qui reliait Gyirong à Rasuwa, causant la mort de dix-huit personnes. Au départ, le gouvernement népalais avait imputé la crue aux pluies de mousson, mais deux jours plus tard seulement, il a constaté que l’inondation trouvait en réalité son origine dans la rupture du barrage naturel d’un lac glaciaire au Tibet, dans le bassin du Donglin Zangbo. Ce sont les autorités népalaises qui sont parvenues à cette conclusion par elles-mêmes, grâce à des images satellites accessibles au public, alors que la Chine n’avait lancé aucune alerte ni transmis aucune information à ce sujet au gouvernement de Katmandou, bien qu’elle eût eu largement le temps de le faire.

Le barrage a cédé à trois heures du matin et le lac s’est déversé en aval, la vague n’a frappé le Népal qu’à six heures. Au cours de ces trois heures, Pékin n’a partagé aucune information avec son voisin. Des responsables népalais chargés des ressources en eau ont déclaré au Nepali Times que si une alerte avait été lancée, la mort de ces dix-huit personnes aurait pu être évitée. Un mois plus tard, des responsables népalais et chinois se sont rencontrés pour mettre en place un mécanisme de partage des données sur les risques d’inondation, qui n’est toutefois jamais entré en fonction. Comme le rapporte The Reporter, un journal d’investigation taïwanais, Pékin s’est contenté de faire des promesses de pure forme alors que le Népal était en proie à un chaos politique total à la suite du soulèvement de la jeunesse qui avait renversé le gouvernement. Il en résulte que le jour de la tragédie, le 26 août, il n’existait entre les deux pays aucun dispositif de partage des données sur les risques potentiels ou en cas d’événements catastrophiques.

L’Inde refuse elle aussi de partager avec le Népal ses données météorologiques et hydrologiques en temps réel. La raison, tant dans son cas que dans celui de la Chine, réside presque certainement dans la volonté de garder secrète, pour des raisons militaires, la situation aux frontières himalayennes sensibles. Le cas de Blatten, un village suisse évacué en mai 2025 quelques jours avant qu’un glacier ne l’ensevelisse, après que des signes d’effondrement avaient été détectés pendant des semaines, démontre que l’alerte est possible. Cela a ainsi permis de sauver trois cents personnes. Les mécanismes de surveillance conjoints ne garantissent pas entièrement que les catastrophes soient évitées, mais les dirigeants chinois ont depuis longtemps fait un choix clair : celui de ne même pas essayer de les prévenir.

La censure

Dans les premières heures qui ont suivi la catastrophe, les réseaux sociaux chinois ont publié de très nombreuses informations en provenance du Tibet. La vidéo tournée par la caméra installée au poste-frontière de Gyirong provient justement des réseaux sociaux chinois et a fait le tour du monde. Mais, comme c’est toujours le cas dans de telles circonstances, la machine de la censure s’est rapidement mise en marche. Le lendemain de la catastrophe, un correspondant a envoyé à « Teacher Li » — le compte du dissident Li Ying, qui vit en Italie d’où il recueille et diffuse des informations autrement censurées en Chine — un compte rendu des instructions que l’Administration chinoise du cyberespace, l’autorité chargée de contrôler Internet, a données concernant les publications et les commentaires relatifs à la catastrophe. Teacher Li précise qu’il s’agit d’une présentation des règles générales à suivre, sans détail sur leur contenu précis, qui reste secret. Mais il observe également que la ligne suivie par les censeurs dans les jours qui ont suivi correspond point par point à ces instructions.

Conformément aux règles susmentionnées, seuls les grands médias d’État, tels que l’agence Xinhua et la CCTV, peuvent diffuser des informations sur ce qui s’est passé, tandis que les autres médias doivent garder le silence ou se contenter de relayer les sources officielles. De plus, les espaces réservés aux commentaires sous les articles publiés doivent être désactivés ou, à défaut, rigoureusement filtrés. La première phrase de chaque reportage doit souligner que le glissement de terrain s’est produit au Népal, et les victimes népalaises doivent être mentionnées avant les victimes chinoises. Tout ce qui s’est passé, ou se passe, du côté népalais doit faire l’objet d’une couverture exhaustive, tandis que la couverture du côté chinois doit être réduite au minimum, et les vidéos tournées par des particuliers doivent être supprimées dans leur intégralité. Le document indique également l’objectif ultime, à savoir faire porter l’entière responsabilité au Népal.

Ces règles s’appuient sur une réalité, le fait que l’avalanche de glace et de roches s’est produite sur le versant népalais. La directive utilise toutefois cet élément pour occulter de nombreux aspects, comme par exemple le fait que la première zone habitée emportée se trouve en Chine, que les maisons détruites dans la vallée sont chinoises et que Pékin n’a déclenché aucune alerte. Les règles de l’Administration du cyberespace ont été appliquées avec zèle, voire souvent avec un zèle excessif. De nombreux utilisateurs du réseau social Weibo qui ont partagé des vidéos officielles de CCTV et de Xinhua ont vu leurs publications limitées aux seules publications personnelles en raison d’une « violation relative à l’actualité ». Un autre cas est celui d’un homme qui, en dessous de la vidéo d’un voyageur blogueur, a posté un commentaire demandant si quelqu’un avait des nouvelles de son épouse disparue : la vidéo a été rapidement censurée, tout comme le message dans lequel il lançait son appel à l’aide.

Ceux qui s’expriment sont sanctionnés

Le Guardian a rendu compte d’autres événements ultérieurs. Dimanche 30 août, les services de sécurité publique du Tibet ont annoncé avoir sanctionné au moins dix personnes pour avoir diffusé de fausses informations sur la catastrophe ou pour avoir troublé l’ordre public en ligne, sans préciser la nature de ces sanctions. Parmi les cas cités figure un utilisateur identifié uniquement par son nom de famille, Zhang, qui aurait écrit que des milliers de personnes avaient manifestement été emportées, et non pas seulement les trois morts et les 265 disparus évoqués par les autorités. Un autre, Zhou, avait écrit qu’un village entier avait été balayé et que le nombre de morts dépassait certainement le millier. Le Tibet Daily, le quotidien du parti dans la région, avait déjà fait état, le 27 août, de l’arrestation de deux Tibétains accusés d’avoir diffusé des rumeurs selon lesquelles plus d’un millier de personnes auraient été emportées près de la frontière.

Selon l’International Campaign for Tibet, l’organisation du mouvement tibétain en exil basée à Washington, le nombre de victimes du côté chinois serait bien plus élevé que celui qui a été rendu public. Sa présidente, Tencho Gyatso, a déclaré au Guardian que quatre villages, Sale, Serchung, Labi et Rizi, figuraient parmi les plus touchés, avec environ trois cents maisons détruites et de nombreuses personnes toujours portées disparues. Selon la même source, les survivant·es ont été transféré·es dans la ville de Gyirong, à une trentaine de kilomètres du col, où elles et ils vivent sous étroite surveillance et ne peuvent pas communiquer librement. Il est pratiquement impossible de vérifier ces informations, et ce n’est pas la faute des activistes tibétains. Les journalistes, qu’ils soient tibétains, chinois ou étrangers au Tibet, sont soumis à des contrôles très stricts, et les Tibétains qui transmettent des informations à des journalistes ou à des organisations à l’étranger risquent la prison. Toutes ces mesures visent à empêcher la libre diffusion de l’information et à permettre au gouvernement de Pékin d’exercer un contrôle total sur la version des faits.

Sur les réseaux sociaux chinois, entre-temps, les publications sur le thème de la catastrophe continuaient, mais uniquement avec des informations provenant de sources officielles et accompagnées de commentaires en accord avec celles-ci ou soutenant les opérations de secours. Hu Xijin, ancien directeur du Global Times et commentateur nationaliste le plus connu du pays, a écrit sur Weibo que quelques voix isolées tentaient de susciter des polémiques fallacieuses à l’aide d’affirmations sans fondement, et son message a recueilli des milliers de « j’aime » sur un réseau censuré de telle sorte qu’il ne fonctionne que dans un seul sens. Parmi les commentaires, il y en avait toutefois un, qui avait échappé aux filtres, demandant pourquoi toutes les informations récentes provenaient du côté népalais de la frontière. Maya Wang, directrice adjointe pour la Chine de Human Rights Watch, a résumé au Guardian la logique qui sous-tend tout cela. Le gouvernement chinois a pour réflexe de contrôler le discours afin de se présenter comme un gouvernement d’une grande efficacité. Et Tencho Gyatso, déjà citée, en rajoute, affirmant que face à toute situation de crise, la méthode appliquée par le régime chinois consiste à nier l’existence d’une crise et à faire passer le message que le Parti a toujours tout sous contrôle.

L’entonnoir

Pour comprendre pourquoi Pékin accorde tant d’importance à cette vallée, il faut considérer l’ampleur des échanges qui transitaient par Gyirong avant la tragédie du 26 août. Ce col achemine 30 % des biens échangés entre la Chine et le Népal, dont 94 % sont des exportations chinoises, parmi lesquelles de nombreuses voitures électriques. La configuration géographique du col s’apparente à celle d’un entonnoir. Gyirong est situé au fond d’un canyon étroit, au confluent d’une rivière tibétaine, la Lende Khola, et d’une rivière népalaise, la Bhote Koshi, mais ce n’est pas le principal col entre les deux pays.

Jusqu’en 2015, 90 % des marchandises transitaient par Zhangmu, situé à environ 250 kilomètres plus à l’est. Puis le tremblement de terre survenu cette année-là a détruit Zhangmu, construite en terrasses à flanc de montagne et donc exposée aux glissements de terrain. Les flux ont alors été partiellement détournés par voie maritime, le long d’une route qui, en quarante-cinq jours de voyage, mène de Tianjin ou Shenzhen jusqu’au Népal en traversant l’Inde, et partiellement par la route vers Gyirong. Cette dernière est ainsi devenue le principal nœud logistique du Tibet et, au fond de sa vallée, des agglomérations urbaines se sont développées. Robbie Barnett, tibétologue britannique, a expliqué au Monde que l’urbanisation du fond de la vallée s’était développée sans contrôle. Les inondations de juillet 2025 avaient déjà mis en évidence la fragilité du poste-frontière, avec un pont emporté et détruit, et le col resté fermé pendant près de six mois, jusqu’au 1er janvier 2026. Huit mois seulement se sont écoulés depuis sa réouverture et le col n’existe désormais plus.

Les forteresses

Selon Barnett, la décision de faire de Gyirong à tout prix un point névralgique remonte à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. Après les émeutes de mars 2008 au Tibet, le régime avait concentré son action, dans cette région assujettie par la violence, sur la répression du mécontentement de la population au nom de la stabilité. Xi a consacré cette ligne par une phrase devenue une doctrine : « Pour bien gouverner le pays, nous devons bien gouverner les frontières, et pour bien gouverner les frontières, nous devons d’abord assurer la stabilité au Tibet ». À cette époque, la Chine n’était exposée à aucune menace militaire sérieuse de la part de l’Inde ou d’autres voisins himalayens, et les Tibétains qui tentaient de fuir à l’étranger étaient peu nombreux. Cette déclaration a toutefois marqué un tournant décisif.

Depuis 2017, le gouvernement chinois a construit le long des frontières méridionales du Tibet au moins 628 villages frontaliers comptant environ un quart de million d’habitants, pour la plupart déplacés depuis d’autres régions. Chaque village doit servir de bastion pour défendre la frontière méridionale de la Chine. Dans une longue analyse publiée par Foreign Policy en 2021, Barnett et ses collaborateurs ont reconstitué le fonctionnement de ces villages en s’appuyant sur des rapports officiels chinois. Les habitants sont organisés en équipes de sécurité sans uniforme qui patrouillent la frontière aux côtés de la police et de l’armée. Chaque village doit ensuite accueillir un groupe de cadres envoyés depuis d’autres régions du Tibet pour dispenser une « éducation politique », et la religion est pratiquement un sujet tabou. Pour obtenir le consentement des Tibétains à s’installer dans ces villages frontaliers, les autorités appliquent une procédure standard, qui commence par une enquête sur les besoins de la famille concernée et aboutit finalement à une offre adaptée à ces besoins. Si les personnes directement concernées ne donnent pas leur accord, on passe à des pressions allant jusqu’au chantage, en recourant souvent à un jeune membre de la famille chargé de convaincre les aînés. Les subventions annuelles accordées à celles et ceux qui acceptent de vivre dans ces villages de première ligne sont passées, en l’espace de quelques années, de 1 700 à 12 000 yuans, une augmentation qui témoigne clairement de la réticence des Tibétains à déménager. Ce programme a coûté à l’État trente milliards de yuans rien que jusqu’en 2020. Quel est le rapport entre tout cela et la vallée de Gyirong, balayée par la formidable vague du 26 août ? Tout simplement le fait que le programme des villages frontaliers pousse les Tibétains à vivre dans des endroits plus élevés et plus reculés que ceux d’où ils viennent, en déplaçant des masses de population là où l’État a besoin d’une présence, sans tenir compte du caractère adéquat ou non du terrain sur lequel ils s’installent. Au nom de la sécurité nationale, on sacrifie ainsi la sécurité des personnes, et cela au Tibet, terre soumise par la force et la répression violente.

Les mesures prises par Pékin dans ce sens sont encore plus poussées et concernent également une autre région assujettie de force par la Chine puis réduite à un enfer concentrationnaire, le Turkestan oriental, auquel a été imposé le nom chinois de Xinjiang (Nouvelle frontière). Un mégaprojet chinois récemment annoncé prévoit la construction d’un réseau autoroutier en boucle le long des frontières et des côtes, d’une longueur de 25 000 kilomètres et destiné à traverser toutes les régions frontalières du pays, avec notamment une double utilisation, civile et militaire, des infrastructures le long des frontières du Xinjiang et du Tibet, malgré les risques particuliers auxquels cette région est exposée.

Le chemin de fer et le barrage

Gyirong est également un point de passage d’un projet bien plus ambitieux. Les stratèges chinois raisonnent en termes de corridors, des axes le long desquels la Chine construit des infrastructures pour faciliter le commerce et son expansion vers le sud. Selon Barnett, ces corridors visent en particulier les pays à majorité bouddhiste ou à forte présence bouddhiste disposant de ports sur les côtes sud et est de l’Inde, tels que le Sri Lanka, la Thaïlande, la Birmanie et Singapour. En effet, les dirigeants chinois estiment que le bouddhisme tibétain, maintenu sous étroit contrôle au Tibet, peut néanmoins servir d’instrument de puissance douce pour gagner du terrain dans ces pays. Dans l’esprit des bureaucrates chinois, le corridor le plus pratique vers l’Asie du Sud-Est et le monde bouddhiste doit nécessairement passer par le col de Gyirong.

D’où le projet d’une ligne ferroviaire entre la Chine et Katmandou via Gyirong, mis au point en 2016, donc déjà en pleine ère Xi Jinping, et promu fin 2024 au rang de projet prioritaire des Nouvelles routes de la soie. Les études techniques ont été achevées en juin 2026 et le tronçon népalais à lui seul s’étend sur 72 kilomètres. Son coût est estimé à environ 4,5 milliards de dollars, somme que Katmandou n’a toutefois absolument pas l’intention de payer, et le South China Morning Post s’est demandé si le projet était encore réalisable à l’heure actuelle. L’intention de Pékin est d’ouvrir treize autres cols himalayens au commerce avec le Népal, mais celui de Gyirong resterait de loin le plus important. La même logique s’applique aux deux chantiers emblématiques de l’Himalaya chinois : la ligne ferroviaire Qinghai-Tibet, achevée en 2006, et le méga-barrage sur le cours inférieur du Yarlung Tsangpo, le fleuve qui prend ensuite le nom de Brahmapoutre en Inde, pour lequel les travaux ont débuté en juillet 2025. Tous ces projets sont destinés à être réalisés dans un environnement présentant un risque élevé de séismes et de dégel du pergélisol. Depuis 2000, la superficie des glaciers himalayens a diminué de 21 %, et le dégel du pergélisol, qui servait de liant entre la roche et la glace, rend les pentes de plus en plus instables.

Parmi tous ces projets, celui qui suscite sans aucun doute le plus d’inquiétudes est la construction de la plus grande centrale hydroélectrique du monde, avec son barrage, sur le fleuve Yarlung Tsangpo au Tibet (le Brahmapoutre en Inde). Les travaux ont déjà commencé il y a un an et leur coût estimé est astronomique : 1 200 milliards de yuans, soit environ 180 milliards de dollars. La Chine prévoit d’exploiter la dénivellation de 2 000 mètres sur un tracé d’environ 50 kilomètres pour produire environ 300 milliards de kilowattheures par an. Sa zone en aval, comme le comté de Gyirong au Tibet, est exposée au risque de catastrophes déclenchées par des mouvements tectoniques massifs dans la région himalayenne. Comme le souligne le quotidien coréen Hankyoreh, « des chercheurs chinois ont insisté sur le fait qu’une combinaison de mouvements de failles souterraines et de recul des glaciers, ainsi que du pergélisol, pourrait déclencher une réaction en chaîne entraînant des glissements de terrain, des effondrements et des coulées de débris. Un rapport publié en juin dans une revue géologique chinoise affirmait que la faille géologiquement active située sous le chantier pourrait compromettre la sécurité du projet ». La catastrophe au Népal, poursuit le quotidien, « a conduit les experts à rappeler que le projet de super-barrage du Yarlung Tsangpo pourrait provoquer des tremblements de terre et des glissements de terrain. Pour exploiter le dénivelé de 2 000 mètres, l’eau devra être détournée par un tunnel. Cette opération impliquera le creusement de grandes quantités de terre et de débris, avec le risque de rendre la région plus vulnérable aux séismes ou aux glissements de terrain ».

Dans Le Monde, Barnett a ajouté que, dans tous ces projets, l’objectif consistant à extraire de l’énergie de la nature et à imposer sa puissance aux pays voisins conduit Pékin à défier les limites de la nature, et que le prix de ces paris, comme on peut le constater aujourd’hui, pourrait être effroyable. La Chine, cependant, s’obstine à ne pas se rendre à l’évidence et ses porte-parole ne cessent de répéter que ceux qui évoquent les risques ne font que répandre des allégations infondées et de mauvaise foi.

Le Népal s’interroge, pas les bureaucrates chinois

De l’autre côté de la frontière, en revanche, le débat est libre et les critiques n’épargnent personne. Le gouvernement népalais a fourni des informations actualisées en continu aux gouvernements étrangers et a garanti aux journalistes étrangers l’accès aux zones dévastées, malgré les difficultés que cela impliquait. Beaucoup de rescapé·es ont en effet déploré la présence envahissante des médias étrangers, qui leur a rappelé les affrontements survenus après le séisme de 2015 entre les proches des victimes et les équipes de tournage arrivées dans le sillage des équipes de secours. C’est pour cette raison que Katmandou a dans un premier temps rejeté l’offre de plusieurs pays d’envoyer des équipes de secours, pour ne céder ensuite que sous la pression des gouvernements des pays dont des ressortissant·es avaient disparu dans la tragédie, à commencer par la Corée du Sud, qui compte neuf ouvriers plombiers portés disparus sur le chantier d’Upper Trishuli-1 et dont les intérêts financiers au Népal sont considérables.

Contrairement aux médias chinois, les médias népalais ne passent pas sous silence les responsabilités de leur pays. Le Nepali Times a publié un éditorial qui les aborde ouvertement, affirmant que, dès l’Antiquité, il était de notoriété publique qu’il fallait éviter les implantations le long des fleuves de l’Himalaya. Autrefois, les centres urbains népalais étaient construits sur les crêtes, tandis que les plaines inondables servaient exclusivement à l’agriculture et que les ponts n’étaient que des structures provisoires dont on savait dès le départ qu’elles devaient être remises en état après chaque mousson. Mais au fil des ans, la pauvreté et le dépeuplement des campagnes ont poussé les gens vers les berges, le long de routes nouvellement construites. L’éditorial identifie clairement les facteurs qui ont rendu cette catastrophe possible, du réchauffement climatique qui fait fondre les glaciers aux centrales hydroélectriques construites sur les cours d’eau transfrontaliers, en passant par les routes et les implantations le long des rivières, ainsi que la corruption et les manquements des gouvernements qui les ont encouragés. La conclusion à laquelle parvient le Nepali Times est qu’aucun aspect de cette catastrophe ne peut être qualifié de simple catastrophe naturelle. Une conclusion logique, mais qui, si elle était formulée du côté tibétain de la vallée, conduirait à coup sûr à une arrestation par les services de sécurité.

Traduit par Pierre Vandevoorde avec l’aide de DeepLpro

Publié sur le blog de l’auteur le 2 septembre 2026

Sources :

  • Chang Chen-hung, « Le “tsunami de montagne” tombé du ciel : comment le recul des glaciers, les conflits liés aux secours et les alertes transfrontalières passées sous silence ont-ils exacerbé l’inondation du siècle au Népal ? », The Reporter (報導者), 30 août 2026
  • Danny Vincent, « La Chine dissimule l’ampleur de la catastrophe, affirment des militants tibétains », The Guardian, 31 août 2026
  • Jordan Pouille, « Au Tibet, la coulée de boue qui fragilise le pari de Xi Jinping sur l’Himalaya », Le Monde, 30 août 2026
  • Robert Barnett, « La Chine utilise les Tibétains comme agents de son empire dans l’Himalaya », Foreign Policy, 28 juillet 2021
  • Sonia Awale, « Non pas “si”, mais “quand” la prochaine fois ? », Nepali Times, éditorial, 27 août 2026
  • Teacher Li / Li Ying, « On accuse le Népal ; la guerre des jouets de Huawei se poursuit ; des choux empoisonnés », The Wall (lettre d’information Substack), 29 août 2026
  • « Mises à jour hebdomadaires sur le Tibet, 30 août 2026 » (newsletter Substack), 30 août 2026
  • Lee Jeong-yeon, « Après les inondations qui ont frappé le Tibet et le Népal, des questions de sécurité se posent quant au projet chinois de construction du plus grand barrage du monde », Hankyoreh, 1er septembre 2026

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المؤلف - Auteur·es

Andrea Ferrario

Andrea Ferrario est traducteur indépendant spécialisé dans l’économie, la finance et les questions internationales. Il a été rédacteur du magazine Guerre&Pace et rédacteur en chef de la newsletter Notizie Est, spécialisée dans la région des Balkans. Au cours de la dernière décennie, il s’est principalement consacré à l’Asie de l’Est, en publiant régulièrement sur le site Crisi Globale, dont il est co-rédacteur en chef. Il publie un blog sur Substack.com.