Les purges visant la gauche socialiste de Your Party menées par l’aile corbyniste regroupée dans « The Many » constituent une manœuvre fractionnelle visant à consolider son contrôle et à construire une formation qui ne sera jamais qu’une pâle imitation de la social-démocratie britannique.
Your Party a démarré sur une note extrêmement prometteuse, avec 800 000 personnes qui se sont inscrites pour former un nouveau parti de gauche, à un moment où celui-ci fait cruellement défaut, tandis que le Parti travailliste accélérait sa dérive vers la droite sous les pressions réactionnaires d’un capitalisme sénescent. Même si seulement 25 % de ces personnes s’étaient engagées, cela aurait constitué une avancée considérable.
Au lieu de cela, Your Party a été déchiré par des visions rivales : d’un côté, une réplique du Parti travailliste de l’ère Corbyn, axée sur le parlementarisme et une orientation sociale-démocrate modérée – quand du moins elle était perceptible – et, de l’autre, un parti de lutte des classes luttant pour une transformation plus radicale.
C’est également la différence entre une secte réformiste étroite et un « parti de gauche » plus large rassemblant des milliers de personnes en colère contre le Parti travailliste et en quête d’une politique socialiste clairement définie, parallèlement aux groupes révolutionnaires existants.
La décision d’expulser les socialistes organisés est une version « la deuxième fois en tant que farce » de ce qui est arrivé à la gauche au début des années Corbyn, lorsque les permanent·es du Parti travailliste de la fameuse unité « Governance and Legal » ont passé au crible les profils des gens sur les réseaux sociaux et ont purement et simplement expulsé celles et ceux qu’ils considéraient comme des subversifs dangereux.
Certains d’entre nous avaient alors signalé que Corbyn avait mis beaucoup de temps à se débarrasser de la « chasseuse de sorcières » McNicol, puis qu’il n’avait pas su s’opposer à l’utilisation de l’antisémitisme comme arme contre le mouvement pro-Palestine et la gauche en général.
Karie Murphy, qui a travaillé pour Corbyn en tant que dirigeante du Parti travailliste de 2016 à 2019, a perpétué ce triste héritage d’expulsions, en particulier après la démission de McNicol en 2018. Le fait que cela se poursuive aujourd’hui sous l’égide de la soi-disant « gauche » qui a quitté le Parti travailliste ou qui a été expulsée par Starmer montre qu’il y a quelque chose d’intrinsèque à la logique de la social-démocratie et à la manière dont elle exerce son contrôle.
La manœuvre de The Many au sein du Comité exécutif central (CEC) est profondément cynique dans la mesure où la conférence fondatrice avait voté en faveur de la double affiliation (Option A) et rejeté l’Option B, qui consistait en une interdiction générale d’adhésion à des « partis présents partout dans le pays ». Aujourd’hui, le CEC impose de facto l’Option B en utilisant son contrôle des mécanismes du pouvoir.
L’expulsion des socialistes révolutionnaires de Your Party sera accueillie avec soulagement dans certains milieux, en partie parce que certaines personnes sont des réformistes parlementaires convaincus et s’opposent activement à la révolution. En effet, le Parti travailliste a été créé en 1918 pour empêcher la propagation du bolchevisme à travers la Grande-Bretagne.
D’autres auront également été confrontés à des comportements sectaires ou dominateurs de la part de certains groupes. « Le SWP, ou le SP,a pris le contrôle de ma section locale » est une doléance qui revient souvent sur certains forums de réseaux sociaux liés au Your Party.
La réalité est que si l’ensemble des membres de Your Party avait été correctement mobilisé et impliqué dans l’action, aucun groupe n’aurait pu « prendre le contrôle » de quoi que ce soit. YP comptait 66 000 membres en décembre, ce qui tenait du miracle compte tenu des luttes factionnelles entre l’aile de Corbyn et celle de Zarah Sultana, menées d’abord sur Twitter puis dans la presse.
Un parti socialiste de masse rassemblera des révolutionnaires et des réformistes, et tant qu’il sera démocratique et solide, nous pourrons travailler ensemble pour construire un parti de lutte des classes qui se bat sur des questions clés telles que le coût de la vie et la construction d’un mouvement de masse, dirigé par la classe ouvrière et antiraciste. L’ACR a publié une contribution au débat au sein de Your Party sur la base de son programme, fondée sur l’écosocialisme comme cadre possible de collaboration, par exemple.
À ses débuts, le Parti travailliste incluait des associations socialistes, et celles-ci formaient d’ailleurs souvent l’opposition de gauche lorsque la direction du parti se déplaçait vers la droite sur des questions cruciales comme le soutien à la Première Guerre mondiale.
Il est clair que la faction dominante au sein de Your Party est de plus en plus autoritaire et semble n’avoir guère l’intention de faire fonctionner le parti, et encore moins de le faire prospérer. Beaucoup soupçonnent que Corbyn et ses alliés rejoindraient le Parti travailliste sans hésiter si l’occasion se présentait ; ils sont donc réticents à construire YP comme une alternative crédible et combative au Parti travailliste, et encore moins au travaillisme.
D’autres pensent qu’ils n’ont tout simplement aucune idée de la manière de faire les choses différemment. En fin de compte, ce sont leurs actions qui comptent, plutôt que leurs motivations.
Ce qui va se passer à présent dépend entièrement de l’activité des proto-sections et des membres les plus actifs. L’importance remarquable du cortège YP dans la manifestation Together a constitué un encouragement important pour celles et ceux d’entre nous qui ont à cœur de construire une alternative sur les lieux de travail et dans les communautés, ainsi que dans les urnes.
Ces dernières semaines, de nouvelles initiatives telles que la Charte des membres des Jeunes du Parti ont été lancées pour organiser les membres soucieux de promouvoir la démocratie à la base et la création de sections actives. Your Party Connections a convoqué une conférence à Sheffield pour débattre des prochaines étapes.
L’alternative verte
The Greens apparaissent de plus en plus comme « la seule option valable » pour de nombreuses personnes qui souhaitent une alternative de centre-gauche.
Sous la houlette de Zack Polanski, les Verts apparaissent comme une bouffée d’air frais par rapport à tout ce qui se passe ailleurs, et la menace d’un gouvernement Reform/Tory pèse lourdement sur l’esprit des gens ; ainsi, un parti de centre-gauche combatif sur les droits des migrant·es et la lutte contre l’augmentation du coût de la vie semble être exactement ce dont nous avons besoin en ce moment.
Il faut toutefois garder à l’esprit que les mêmes luttes autour de la démocratie et des principes se joueront au sein même du parti Vert à mesure que des socialistes plus militants le rejoindront. L’expérience de la Gauche verte il y a 15 ans, qui avait tenté de contester la direction du parti à Brighton sur la question de la politique d’austérité, est une leçon dont il faut tirer les enseignements.
En fin de compte, ce parti reste un parti électoraliste et parlementaire déterminé à prendre le contrôle de l’État britannique, ce qui comporte tous les risques d’une intégration dans le bon fonctionnement du capitalisme et de l’impérialisme, comme ce fut le cas pour le Parti travailliste il y a cent ans.
Le type de parti dont nous avons besoin
Il est clair que si Your Party s’effondre, ce sera un revers stratégique pour la gauche. Comme nous l’avons déjà dit, si nous n’avons pas de parti capable de lutter pour le pouvoir politique, la gauche restera cantonnée à l’organisation de mouvements sociaux et syndicaux, sans aucune possibilité de renverser le capitalisme. Your Party a fait de grandes promesses, mais n’a finalement pas réussi à surmonter les problèmes structurels de la gauche en Angleterre, au Pays de Galles ou en Écosse.
À titre informatif, le document adopté lors du Congrès mondial de 2018 de notre organisation internationale, sur la construction de « partis utiles » – des organisations qui font la différence sur le terrain dans les luttes quotidiennes des travailleurs, des chômeurs et des victimes de l’oppression sociale, tout en reliant cela à une lutte politique plus large contre le capitalisme – figure dans nos publications.
Voici les points clés auxquels tout parti de gauche devrait, selon nous, se consacrer. Si vous êtes d’accord ou souhaitez en discuter davantage, contactez-nous :
• la participation aux mouvements sociaux et aux luttes des personnes opprimées et exploitées, non pas en tant qu’élite politique intervenant de l’extérieur, mais en tant que partie intégrante de ces mouvements et luttes pour développer des analyses et des revendications politiques, et poursuivre la lutte pour ces revendications jusqu’au bout. Dans ce processus, nous apprenons également de ces mouvements pour approfondir et enrichir notre propre programme – comme nous l’avons fait sur le féminisme, l’écologie et les enjeux LGBTIQ ;
• construire des syndicats actifs, radicaux et engagés dans la lutte des classes, soit par l’action au sein des syndicats existants, soit, lorsque cela est nécessaire et approprié, en créant de nouveaux syndicats de travailleurs. Au sein des syndicats, agir en toute autonomie et indépendance vis-à-vis des employeurs, des gouvernements et des partis, et garantir la démocratie dans les structures et le fonctionnement de l’organisation syndicale. Remettre en cause les limites de l’appareil bureaucratique et de la législation qui lie les syndicats à l’État. Participer aux syndicats et les renforcer là où c’est possible, dans le sens de la démocratie et de l’unité, mais lutter contre le bureaucratisme, l’ingérence dans le gouvernement et la collaboration de classe. Comprendre que la lutte va au-delà des syndicats et de leurs structures ;
• Créer des espaces qui tiennent compte de la diversité de la classe ouvrière, s’organiser avec les mouvements sociaux populaires, les travailleurs informels, coopératifs, précaires, sous-traitants, chômeurs, sans-abri et artisans, ainsi qu’avec les peuples autochtones et traditionnels, et avec ceux qui luttent contre le racisme, la LGBTophobie, le machisme et pour la défense de l’écologie ;
• l’attitude vis-à-vis de l’État et des institutions ; considérer les élections comme un soutien à l’activité au sein du mouvement de masse, qui doit rester le centre de gravité de notre action ; le rôle et la relation avec le parti des représentant·es élu·es, qui sont souvent les représentant·es les plus visibles du parti, dont les actions (par le biais des votes) peuvent être perçues comme ayant le plus d’impact, et qui sont souvent les plus sous pression pour être « utiles » à court terme. Il incombe au parti de définir le cadre politique de son action ;
• l’importance d’une compréhension internationale et internationaliste de la situation politique mondiale qui conduise à une activité dans le cadre de campagnes internationales et à une solidarité active et concrète, ainsi qu’à la participation à l’internationale (voir ci-dessous) ;
• la nécessité d’un fonctionnement démocratique et transparent, avec une large démocratie incluant les droits des tendances, contre un fonctionnement verticaliste, fondé sur la participation des membres de la base à l’activité et au processus décisionnel du parti, avec les structures organisationnelles nécessaires pour garantir cela ; la prise en compte de l’oppression qui continue d’exister même au sein des partis opposés à toutes les formes d’oppression des femmes et autres oppressions spécifiques, et le développement de structures, de modes de fonctionnement et de procédures appropriés ;
• l’importance de traiter les questions soulevées par les luttes et les réactions des opprimé.es et des exploité.es (notamment le féminisme, l’écologie, les questions LGBTQI et autres) ;
• Le parti s’engage à mettre en œuvre une politique de lutte contre l’oppression des femmes à travers des revendications et des campagnes, dans le cadre de la participation à des groupes, campagnes et mouvements orientés vers la lutte des classes, en tenant compte de l’objectif stratégique de construire un mouvement de femmes autonome. L’engagement du parti en faveur de l’éducation et de l’action sur ces questions est permanent et ne doit pas être mis de côté lorsque l’activité de masse est moindre ;
• Le parti cherche à se forger une image féministe tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, non seulement pour encourager les femmes à adhérer, mais aussi pour construire en interne une vision positive des femmes au sein de la direction ;
• Outre le fait de veiller à ce que le fonctionnement démocratique du parti permette à tous les membres de participer pleinement comme indiqué ci-dessus, le parti comprend que les dynamiques sociales ont tendance à exclure les femmes de la participation politique ; il accepte donc la nécessité de mécanismes particuliers (réunions réservées aux femmes, priorité aux femmes dans les listes d’intervenant·es, etc.) qui encouragent la participation des femmes, et reconnaît qu’il reste encore des problèmes à surmonter ;
• Le parti ne tolère aucune forme de comportement sexiste (ou transphobe ou homophobe/lesbophobe). La mise en œuvre de cet engagement relève de la responsabilité du parti, qui veille non seulement à l’éducation politique sur ces questions, mais aussi à ce que les structures, le fonctionnement et les procédures mises en place contribuent à garantir que les partis que nous construisons, bien qu’ils ne puissent être des « îlots de socialisme » dans un monde capitaliste, s’efforcent de préfigurer la société que nous voulons ;
• une lutte sans relâche contre toutes les formes de racisme – y compris à l’encontre des populations autochtones –, contre l’antisémitisme et l’islamophobie, et pour la libre circulation des migrant·es, sur la base de la solidarité et de l’unité ;
• l’importance du renouveau des organisations grâce à une attitude ouverte et dynamique visant à recruter des jeunes radicalisé·es et à les intégrer au parti par le biais de secteurs de jeunesse autonomes où de jeunes militant·es radicalisé·es peuvent acquérir leur propre expérience, développer leur propre travail politique et leur propre programme, et se rassembler autour de questions liées à la jeunesse ;
• la nécessité de programmes de formation continue, notamment sur des questions stratégiques telles que l’État ou la question du pouvoir, ainsi que sur les questions internationales.
Publié le 12 avril 2026 par Anticapitalist Resistance. Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro