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Les dossiers Epstein et la monarchie (Royaume-Uni) - Andrew... la pomme pourrie ?

par Dave Kellaway

Dave Kellaway analyse la chute d’Andrew et la crise actuelle de la monarchie.

Chaque image raconte une histoire, chantait Rod Stewart. Les retombées des dossiers Epstein et la manière dont ils mettent à nu notre élite politique, entrepreneuriale et royale sont omniprésentes à la une des journaux et dans tous les bulletins d’information en Grande-Bretagne et ailleurs. En gros plan ou recadré, le voilà, affalé sur la banquette arrière. Il essaie de s’enfoncer dans son siège et de se cacher, pour échapper au cauchemar.

Dans un état second, hanté, débraillé, Andrew regarde dans le vide. Il y a quelques jours à peine, il souriait et saluait les gens de Windsor Park. Peut-être pensait-il avoir déjà touché le fond, qu’on le laisserait tranquille.

Virginia Giuffre, elle, ne pouvait plus parler, elle avait été poussée au suicide.

Andrew avait été chassé de sa maison de Windsor par son frère, le roi. Andrew a été dépouillé de ses titres et de ses sources de revenus. Il est condamné à vivre dans un cottage du domaine de Sandringham, un peu comme une datchá sous la surveillance du Kremlin. L’œil rouge qu’on lui voit sur la photo est un défaut technique, mais cela ne fait que donner plus de force à l’image. C’est un œil rouge, l’œil maléfique d’un prédateur présumé de mineures. Il a menti.

Nous aimerions beaucoup afficher cette photo, mais les droits d’auteur nous en empêchent. L’heureux photographe, Phil Noble, gagnera plus d’argent avec ce cliché qu’avec n’importe quelle autre photo qu’il aura jamais prise. Apparemment, il s’agissait d’un cliché pris à l’aveugle alors que la voiture s’éloignait à toute vitesse. Eddy Frankel a publié un excellent article dans le Guardian qui fait le lien entre cette photo et des tableaux qui ont fait date dans l’histoire tels que Le Cri de Munch.

De nombreux commentateurs voient dans cette photo le symbole de la crise que traverse la monarchie. Ils n’ont pas tout à fait tort.

Andrew n’a peut-être pas lu ou entendu la phrase effrayante de Charles – « laissez la justice suivre son cours » – avant d’être libéré. Leur mère, la bonne vieille reine Liz, a déboursé 10 millions de livres sterling pour empêcher la justice de suivre son cours. On ne sait toujours pas s’il s’agissait d’argent public ou privé, ce qui correspond à la norme chez les membres de la famille royale.

Ces 10 millions de livres sterling ont permis d’acheter Virginia Giuffre, l’adolescente blonde qui figure sur une autre photo tristement célèbre. C’est cette photo qui a été à l’origine de sa chute. Elle n’avait pas été prise par un paparazzi, mais par des personnes qui se croyaient intouchables. L’élite privilégiée, riche et puissante, qui pensait être toujours protégée. Ces dépravés veillaient à ne choisir que des femmes et des filles à qui il serait difficile de parler. Ils sélectionnaient des familles pauvres ou des gamines cherchant désespérément argent et célébrité. Le trafic transfrontalier était un autre moyen de contourner les « difficultés ».

Il doit être particulièrement humiliant pour Andrew d’être rejeté par son frère. L’aîné, qui ne supportait pas la rigueur de l’internat, parlait à ses plantes. Bien qu’il ait accompli son service militaire dans la marine et qu’il soit décoré de nombreuses médailles, Charles n’a jamais connu le type de service actif qu’Andrew a connu pendant la guerre des Malouines. Il a commandé un navire de guerre, tandis que Charles était en charge d’un dragueur de mines.

Le jeune frère doit en vouloir à Charles d’avoir réussi à s’en tirer à bon compte en dépit du fait qu’il a trompé et brutalisé Diana.

Tous égaux devant la loi ?

Paradoxalement, l’omniprésence médiatique de la crise royale actuelle révèle et dissimule à la fois la réalité de la famille royale.

À l’exception de journaux comme The National en Écosse, tous les autres titres s’abstiennent de remettre en question l’institution monarchique.

Non, ils choisissent la ligne qui consiste à pointer du doigt la seule pomme pourrie. Andrew est un voyou, mais les autres accomplissent un remarquable travail de maintien de l’unité et du moral du pays, tout en attirant les touristes. Faire plaisir à Trump est censé être une autre grande contribution nationale de leur part, ce qui a été spectaculairement souligné par Starmer lors d’un certain sommet, lorsqu’il a tiré de sa poche la lettre du roi comme s’il s’agissait d’un texte sacré.

En reprenant l’axiome selon lequel pas de publicité équivaut à mauvaise publicité, nous avons pu voir que même des histoires horribles comme celle d’Andrew contribuent à pimenter le feuilleton du spectacle permanent sur lequel repose la construction de l’hégémonie idéologique en Grande-Bretagne. Ce scénario est donc un moyen de montrer à quel point la famille royale fait preuve de résilience. Cette récente démonstration de fermeté envers Andrew montre à quel point le mythe selon lequel nous sommes tous égaux devant la loi est fort.

Votre Altesse Royale, dites cela aux vingt-quatre d’Elbit1 qui restent emprisonnés depuis si longtemps sans avoir pu bénéficier d’une libération sous caution. Voyez les militant·es de Palestine Action qui ont été qualifié.e.s de terroristes par un ministre de l’Intérieur travailliste. Voyez les jeunes Noirs et Asiatiques qui se font contrôler et fouiller. Écoutez les personnes issues de la classe ouvrière qui remplissent les prisons parce qu’elles n’ont pas les moyens de s’offrir de bons avocats.

Demandez-vous pourquoi des affairistes louches comme Lady Mone, qui a tripoté les marchés publics pour les équipements de protection individuelle pendant l’épidémie de Covid, n’ont pas encore vu les quatre murs d’une cellule. En revanche, les femmes en détresse qui volent à l’étalage encombrent les prisons. Rappelez-vous comment les fêtes d’Epstein étaient arrosées de cocaïne et d’autres drogues. Mais ces gens-là ne sont jamais incarcérés, contrairement aux milliers de toxicomanes qui peuplent nos prisons.

Les médias respectent le scénario

Les médias se conforment déjà au nouveau scénario. Ils mettent en avant Charles qui s’acquitte de ses fonctions officielles en procédant à des inaugurations et en serrant des mains. La princesse Anne sera très certainement mise en avant elle aussi. Il est sans doute l’heure de faire davantage de publicité autour de la campagne de Camilla contre les violences faites aux femmes. Elle devrait peut-être commencer par regarder de plus près ce qui se asse chez elle.

Kate et William étaient déjà maintenus à bonne distance d’Andrew lors des séances photos officielles dans le style stalinien. Il ne faut pas sous-estimer l’importance pour le soap opera de garder ces deux-là propres et nets. À terme, si la santé de Charles venait à décliner, cela pourrait servir à jouer la carte d’une transition anticipée.

Malgré toutes ces dissimulations, des fissures apparaissent dans le soutien inconditionnel à la famille royale, relayé sans fin par les grands médias.

D’après des sondages récents, le soutien à la monarchie est en baisse chez les jeunes.

Outre l’utilisation de la carte William et Kate, il est question de réduire la famille royale ou même de restituer aux sujets britanniques une partie des énormes ressources contrôlées par la famille royale. Il semblerait qu’ils envisagent la création d’un nouveau parc royal à partir des vastes jardins du palais de Buckingham. Les très généreux accords financiers entre le gouvernement et la Couronne pourraient également être réexaminés.

Le travaillisme soutient la monarchie

L’une des caractéristiques du travaillisme britannique est son attachement servile et sentimental à la monarchie. Contrairement à celqu’il ea est pour la social-démocratie européenne, la tradition républicaine est en effet très faible. Cette situation revêt un caractère d’autant plus ironique que les Anglais ont été parmi les premiers à exécuter un monarque et à établir un régime (temporairement) non monarchique.

L’amour du Parti travailliste pour la monarchie est étroitement lié à son soutien indéfectible à la nation, c’est-à-dire à l’union (contre l’indépendance de l’Écosse et du Pays de Galles ou l’unité de l’Irlande), dont il est toujours un fervent défenseur. Enfin, cet engouement s’inscrit logiquement dans une idéologie et une pratique largement pro-coloniales et pro-impérialistes.

Oui, ce parti a soutenu les mouvements d’indépendance de l’après-guerre, mais il a également contribué à réprimer l’insurrection kenyane, soutenu les États-Unis en Irak et en Afghanistan, applaudi Thatcher dans les Malouines et soutient aujourd’hui l’État colonialiste israélien.

À juste titre, la gauche socialiste n’a pas tenté d’imposer une position républicaine à des mouvements larges comme le projet Corbyn, par exemple : le manifeste de 2017 ne réclame pas une république. Étant donné le soutien majoritaire de la population à la monarchie, insister pour que le mouvement large adopte une telle position ne ferait pas avancer la lutte.

Cependant, nous pouvons formuler des revendications qui affaiblissent constitutionnellement et économiquement l’emprise de la famille royale. Une modification constitutionnelle devrait supprimer les pouvoirs dont dispose le monarque tout en lui conservant certains aspects cérémoniels. La dotation civile pourrait également être considérablement réduite.

Dans le cadre du mouvement de masse, l’aile gauche devrait appuyer ceux et celles qui revendiquent une république. C’est par une campagne soutenue que nous amènerons les gens à réfléchir à la façon dont nous sommes gouvernés, par qui et dans l’intérêt de qui.

Les crises comme celle que nous traversons actuellement nous offrent l’occasion de faire valoir les principes républicains. Le recul de l’idéologie monarchiste ne peut qu’affaiblir l’attitude de déférence qui entrave la confiance de la classe ouvrière dans sa capacité à se gouverner elle-même.

Il est intéressant de noter que les gouvernements et autres autorités ont commencé à réagir un peu plus sérieusement depuis qu’ont été révélées les informations selon lesquelles Mandelson et Andrew ont communiqué des documents gouvernementaux à Epstein.

Les trafics et les abus dont les femmes sont victimes sont relégués au bas de la hiérarchie des priorités, quelles que soient les déclarations verbales de nos responsables politiques.

Rod Stewart était plus prophétique qu’il ne le pensait lorsqu’il chantait « chaque image raconte une histoire ». Andrew, rejeté et seul, doit ressentir cela en ce moment même :

Attends une minute

Je croyais fermement que je n’avais besoin de personne d’autre que moi-même

Je pensais sincèrement que tout était si parfait pour moi,

Vois à quel point tu peux te tromper

Regarde à quel point on peut se tromper

Publié par Anti*Capitalist Resistance le 21 février 2026, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro

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    Militant·es de Palestine action détenu·es depuis août 2024 à la suite d’une action contre un site de l’entreprise d’armement israélienne Elbit.

 

المؤلف - Auteur·es

Dave Kellaway

Dave Kellaway est membre du comité de rédaction de Anti*Capitalist Resistance, il est membre de Socialist Resistance et du Parti travailliste, il contribue à International Viewpoint et à Europe Solidaire Sans Frontières.