Alan Todd explique comment nous pouvons riposter face à la menace du parti Reform et de l’extrême droite.
Il est rare qu’un avertissement de Léon Trotsky sur la montée du fascisme et le titre d’une chanson des Beatles soient mis en parallèle ! Mais cela souligne au moins le fait que nous vivons une « époque intéressante » sur le plan politique au Royaume-Uni. Et le terme « intéressant » fait ici référence à cette ancienne malédiction chinoise : « Puissiez-vous vivre une époque intéressante ! » Il s’agissait d’une malédiction lancée contre les personnes « désagréables » – car les meilleures époques de l’histoire sont les « temps inintéressants » : pas de famines, de pestes, de guerres civiles ou de guerres sur lesquelles les historiens pourraient écrire.
La première partie de ce titre est tirée de l’avertissement lancé par Trotsky à la fin de l’année 1931, à une époque où le parti nazi remportait de plus en plus de succès lors des élections locales et régionales en Allemagne.
Son avertissement s’adressait aux dirigeants et aux membres du Parti communiste allemand qui, à l’instar du Parti social-démocrate allemand, refusaient de s’engager dans un front uni des organisations ouvrières contre la menace commune que représentait la montée du parti nazi :
« Si le fascisme arrive au pouvoir, il passera comme un tank effroyable, sur vos crânes et vos échines. Le salut se trouve uniquement dans une lutte sans merci. Seul le rapprochement dans la lutte avec les ouvriers sociaux-démocrates peut apporter la victoire. Dépêchez-vous, ouvriers communistes, car il vous reste peu de temps ! »
Pourtant, ses avertissements furent ignorés – et l’histoire ne tarda pas à montrer à quel point il avait vu juste.
La deuxième partie du titre de cet article est bien sûr tirée de la chanson de John Lennon de 1969, « Come Together », issue de l’album Abbey Road des Beatles.
Les signes avant-coureurs
Les récentes élections en Angleterre, au Pays de Galles et en Écosse délivrent un message on ne peut plus clair : la menace rampante que représentent le mouvement fasciste RefUK et des groupes fascistes tels que Restore Britain et UKIP a désormais atteint des proportions inquiétantes. La gauche – et tous les progressistes – l’ignorent à leurs risques et périls. Cette menace résulte de nombreux facteurs, mais à son origine se trouvent les véritables difficultés économiques que des millions de personnes subissent depuis 15 ans : l’austérité, les banques alimentaires, la précarité énergétique, le manque de logements sociaux décents et abordables, la crise du « coût de la vie » et le sous-financement des services publics sous-financés. En plus des ravages causés par le thatchérisme à tant de vies ouvrières et de solidarités, ces difficultés économiques sont le résultat de politiques délibérément imposées par les conservateurs – et, pendant 5 ans, par les Libéraux-démocrates – après 2010.
Pourtant, bien qu’il dispose d’une nette majorité à la Chambre des communes depuis les élections générales de 2024, le gouvernement néolibéral de Starmer n’a pas réussi à s’attaquer sérieusement à la plupart de ces difficultés économiques. Cet échec a permis à RefUK – financé par des multimillionnaires britanniques et étrangers – de lancer une campagne sur papier glacé affirmant que tous les problèmes sont dus aux réfugié·es et à leurs petites embarcations.
Mais, pour ne rien arranger, Starmer – au lieu de s’attaquer à ces problèmes économiques – a en emboité le pas à une grande partie de ce que RefUK dit au sujet des réfugié·es et des demandeurs d’asile. Surprise, surprise : la réaction de Farage a été de dire que cela prouvait que RefUK avait eu raison depuis le début.
L’effondrement des lâches
Presque aussi inquiétants que les gains électoraux de RefUK sont ces « progressistes » – politiciens et membres du grand public – qui cèdent du terrain au fascisme rampant en « réagissant » par des commentaires tels que : « Mais beaucoup de gens, de tous horizons, disent qu’ils s’inquiètent de l’arrivée de ces petits bateaux. » Ce qui ne fait que montrer que la campagne de propagande de RefUK – financée par les 1 % les plus riches – s’avère « efficace ».
Quiconque possède un minimum de courage politique peut contrer ces opinions en exposant patiemment les FAITS. Par exemple, le fait qu’il n’y avait pas de petits bateaux avant le Brexit – alors que l’austérité, la pauvreté et les banques alimentaires avaient considérablement augmenté depuis 2010. Ou encore que les problèmes économiques ont été causés par les politiques néolibérales d’extrême droite des conservateurs – et que les « solutions » de RefUK sont des politiques encore plus droitières et anti-ouvrières que celles de Cameron et Johnson.
Est-ce que si ces lâches avaient vécu en Allemagne à la fin des années 1920 et au début des années 1930, ils auraient dit – en réponse à la propagande antisémite des nazis – « Mais beaucoup de gens, de tous horizons, disent qu’ils s’inquiètent à propos des juifs. »
Se lamenter ne suffit PAS
Se lamenter face aux gains électoraux de RefUK n’est PAS la réponse dont nous avons besoin. Pleurer sur le lait renversé n’est jamais efficace. Ce qu’il faut, c’est une double réponse.
Premièrement, il faut regarder en face ce à quoi nous sommes confrontés chaque fois qu’on regarde RefUK : un fascisme rampant, une forme moderne de fascisme. Ce n’est pas parce que Farage et son parti RefUK ne se pavanent pas vêtus d’uniformes effrayants – des bottes militaires et avec des chemises marron ou noires – qu’ils ne défendent pas des politiques habituellement associées au fascisme pur et simple. Les costumes coûteux, les cravates bleues et les sourires idiots de Farage et de ses acolytes cachent un avenir effrayant.
Comme le dit l’un des personnages du film de 2025 Nuremberg à propos des tactiques des nazis : « Ils attisent la haine. C’est ce qu’ont fait Hitler et Göring, et c’est un cas d’école. » Les nazis, bien sûr, ont attisé la haine contre les juifs pour arriver au pouvoir – Farage et RefUK le font contre les réfugié·es et les demandeurs d’asile. Des victimes différentes – la même tactique.
Deuxièmement, nous avons besoin d’une réponse massive et déterminée qui contesra efficacement les mensonges, les déformations et les fausses informations diffusées par RefUK. Car, ne vous y trompez pas, les résultats de RefUK lors de ces récentes élections en Angleterre, au Pays de Galles et en Écosse n’ont pas besoin d’être bien plus élevés pour qu’il y ait un « danger réel et immédiat » d’un gouvernement de coalition d’extrême droite entre RefUK et les conservateurs. Comme l’a souligné un article très récent et perspicace, cela constituerait: « une grave menace pour le bien-être et les intérêts de la classe laborieuse. Les socialistes doivent construire les luttes unitaires les plus larges possibles pour empêcher que cela se produise. »
L’Alliance Together
Alors, quelles sont, à l'heure actuelle, les meilleures chances de construire une résistance unifiée aussi large face à cette montée de l'extrême droite ?
Certains à gauche restent obsédés par le débat « Front populaire contre Front uni ». Si cette question était très pertinente et importante dans les années 1920 et 1930 – à une époque où de nombreux pays comptaient de grands partis socialistes et communistes, et où les syndicats avaient un nombre important d’adhérent·es –, elle l’est moins aujourd’hui au Royaume-Uni. Car, très franchement, nous ne disposons d’aucun de ces atouts politiques.
Le Parti travailliste – bien qu’il compte encore quelques membres et député·es de valeur – est petit et en déclin ; et la direction actuelle de Your Party semble déterminée à changer son nom en : « Quel parti ? » Quant aux syndicats, ils comptent aujourd’hui relativement peu d’adhérent·es et ont été considérablement affaiblis par la législation antisyndicale depuis 1979. Enfin, à gauche du Parti travailliste, il n’existe qu’une multitude de partis et de groupes comptant peu d’adhérent·es.
La meilleure – voire la seule – chance dont nous disposons actuellement pour résister avec succès à l’extrême droite est la Together Alliance, récemment constituée.
Cette année, la Together Alliance a réussi à rassembler 500 000 personnes pour une marche contre l’extrême droite. Il est encourageant de constater qu’au lieu de se reposer sur ses lauriers en attendant d’organiser une autre manifestation de masse l’année prochaine, elle organise des réunions dès octobre pour construire la campagne contre l’extrême droite : il y en a une à Londres le samedi 10 octobre, et une à Manchester le samedi 17 octobre.
Ceux qui souhaitent sérieusement bloquer toute nouvelle avancée de l’extrême droite ou du fascisme rampant doivent s’impliquer dans l’une de ces réunions. Nous sommes véritablement « face au canon » d’un futur gouvernement britannique marqué par une forte présence d’extrême droite. Comme l’avait averti Trotsky : il ne nous reste que très peu de temps !
Il n’y a pas de place pour la complaisance, et il n’y a plus d’excuses aujourd’hui – nous savons à quoi nous sommes confronté·es, et nous savons ce que nous devons faire. Comme l’a dit un autre personnage dans Nuremberg à propos des raisons pour lesquelles le fascisme est arrivé au pouvoir en Allemagne : « Vous voulez savoir pourquoi cela s’est produit ici ? Les gens l’ont laissé faire. Parce qu’ils ne se sont pas rebellés avant qu’il ne soit trop tard. »
Publié le 11 mai 2026 par Anticapitalist Resistance