Trois partis politiques de la gauche française viennent, ces dernières semaines, de tenir des réunions nationales dont les implications sont importantes pour le mouvement ouvrier. Il s’agit du Conseil National du Parti Socialiste Unifié (PSU) qui a mis en minorité sa direction, des Assises pour le Socialisme, organisées par le Parti Socialiste, qui ont jeté les bases d’une intégration dans la nouvelle social-démocratie d’une fraction du PSU et d’une partie de l’appareil du syndicat CFDT (Confédération Française Démocratique du Travail), et du Congrès extraordinaire du Parti Communiste Français (PCF) qui a établi une perspective gouvernementale ouverte aux gaullistes.
Ces trois congrès représentent une étape significative du processus de recomposition du mouvement ouvrier français entamé après la grève générale de mai et juin 1968. Pour comprendre leur signification et être à même d’en dégager les conséquences pour les marxistes-révolutionnaires, il nous faut brièvement rappeler ici les principales caractéristiques de la situation politique après la victoire présidentielle de Giscard d’Estaing.
Une situation instable
Avec moins de 1 % de majorité, la victoire électorale de la droite, toutes tendances réunies, n’a en rien renforcé le système de domination de la bourgeoisie ébranlée en 1968. Confronté à une inflation très forte (entre 15 et 20 % d’augmentation des prix) et à un début de récession, le gouvernement est aujourd’hui incapable d’enrayer la progression du chômage qui risque d’atteindre dans les prochains mois un million de chômeurs, et la mise en liquidation de centaines de petites et moyennes entreprises victimes de la politique d’encadrement du crédit. Minoritaire parmi les salariés, la nouvelle équipe au pouvoir a pu rassembler, le temps d’une campagne électorale, la quasi-totalité de la droite et de l’extrême-droite face au péril de l’Union de la Gauche, mais ce rassemblement de bulletins de vote n’arrive pas à déboucher sur la construction tant rêvée par les successeurs de de Gaulle d’un véritable parti conservateur, capable d’assurer un minimum de stabilité au régime. Les contradictions sont trop fortes au sein de la bourgeoisie et c’est sans parti et avec une base sociale restreinte que Giscard d’Estaing s’efforce de louvoyer en s’appuyant essentiellement sur l’appareil d’État. Ses premières décisions ont visé essentiellement à regagner sur la gauche quelques centaines de milliers de voix en reprenant à son compte des revendications du programme commun. C’est ainsi que dans un grand élan démagogique le droit de vote à 18 ans a été donné aux jeunes, des mesures de libéralisation trompe-l’œil ont été prises quant à la répression policière (annonce de la suppression officielle des écoutes téléphoniques), l’avortement sera désormais légalisé. Mais toutes ces audaces n’ont pas ébranlé la masse des travailleurs, préoccupés avant tout par l’augmentation des prix et les menaces sur l’emploi.
Dans ce domaine l’impasse est totale et si la bourgeoisie accepte de négocier avec les organisations syndicales c’est pour leur dire qu’elle n’a pas grand-chose à leur accorder, notamment dans le secteur public et nationalisé, le plus retardataire sur le plan des salaires. Ce problème est posé concrètement. Comment bloquer une lame de fond de luttes sociales que tout le monde prévoit ? La seule mesure efficace prise après l’expérience de LIP est la décision du gouvernement d’accorder une année de salaire à tous les travailleurs victimes d’un licenciement collectif. Mesure qui peut conduire à une démobilisation effective en l’absence de mouvements d’ensemble de la classe ouvrière. Mais nous entrons là dans la question décisive. C’est que le niveau de combativité des travailleurs français a atteint un palier tel que les menaces sur l’emploi n’aboutissent plus à des replis craintifs mais au contraire à des luttes de plus en plus dures. C’est désormais en termes politiques que des milliers de travailleurs posent le problème de la crise. C’est cette radicalisation des masses qui a forcé les dirigeants du PCF et du PS à s’entendre et qui empêche, dans l’immédiat, le régime d’imposer un système présidentiel, qui verrait la vie politique marquée par l’alternance au pouvoir de la droite et d’un PS ayant rompu les ponts avec le PC.
Les partis ouvriers face à la combativité ouvrière
Comme nous l’avons déjà analysé dans les articles précédents, l’Union de la Gauche réalisée entre le PC et le PS et les radicaux de gauche sur la base d’un programme commun de gouvernement est la seule réponse que les dirigeants réformistes pouvaient apporter aux nouvelles préoccupations politiques des travailleurs qui, après l’expérience de mai 68, ne se satisfont plus de quelques conquêtes économiques mais veulent de plus en plus « changer la vie ». Revendications unifiantes et auto-organisation représentent des thèmes repris et appliqués par des secteurs de plus en plus importants. Or, pour de nombreux travailleurs, à la différence de 1968, se dessine une perspective politique des luttes. À l’étape actuelle ils retiennent de l’Union de la Gauche davantage l’unité réalisée entre les deux partis ouvriers que le contenu de collaboration de classe du programme sur lequel elle s’est faite. La combinaison des conséquences de la crise et de l’existence de l’Union de la Gauche explique l’ampleur et la dureté des conflits sociaux en cours (voir la grève générale des postes) ; leur trahison viendra de cette unité.
Cette remontée générale des luttes dans le pays s’accompagne d’un développement et d’une intervention plus systématique de l’avant-garde ouvrière large, qui perçoit, à travers ces luttes, l’impasse du projet réformiste, mais qui, dans une grande confusion politique, ne se reconnaît pas pour autant dans les perspectives portées par les organisations révolutionnaires, lesquelles n’ont pas encore fait suffisamment leurs preuves sur le terrain.
Ces constatations nous amènent à comprendre comment la crédibilité du projet réformiste parmi les masses peut s’accompagner d’un large développement de courants centristes et d’un renforcement des marxistes révolutionnaires. Ces trois éléments contribuent à façonner les phénomènes en cours de recomposition du mouvement ouvrier.
La politique des dirigeants du PCF et du PS est aujourd’hui entièrement dominée par la préparation d’une arrivée au gouvernement. Pour cela, ils misent avant tout sur une défection grandissante des députés UDR qui forment encore la majorité du Parlement et sur des élections législatives anticipées qui donneraient à la gauche plus de 50 % des voix. Cependant si le PCF et le PS affrontent cette situation avec un programme commun, leurs préoccupations immédiates sont différentes parce qu’il s’agit de deux partis de nature différente. Et c’est ainsi qu’on peut comprendre les attitudes paradoxales de ces deux partis lors de leurs Congrès. Au moment où le PCF explique que la tâche de l’heure n’est pas le socialisme, qu’il ne faut surtout pas aller plus loin que le « programme commun » et que, désormais, il faut élargir les alliances aux gaullistes et aux patrons « non monopolistes », le PS, lui, rédige une Charte sur la nécessité du socialisme, de l’autogestion et du « front de classe » contre la bourgeoisie. Un œil non averti ne s’y reconnaît plus : les sociaux-démocrates développent un programme plus radical que les staliniens ! L’explication peut se résumer en une phrase. Dans la période présente, le PCF se doit d’être reconnu comme un interlocuteur responsable par la bourgeoisie, alors que le PS, lui, pour redevenir utile à la bourgeoisie, doit tout faire pour retrouver des liens avec la classe ouvrière, et commencer à remettre en cause le monopole du PCF dans ce secteur. Quand on s’adresse à la bourgeoisie on développe une politique cocardière de droite, quand on s’adresse à la classe ouvrière dans la période présente, on gauchit son langage.
La revitalisation de la social-démocratie
Minoritaire dans la classe ouvrière après la Libération, la social-démocratie n’a jamais totalement disparu en France et a toujours conservé une base électorale ouvrière dans certaines régions à tradition guesdiste. Hégémonique dans la puissante Fédération de l’Éducation Nationale (FEN), les socialistes conservaient le contrôle du troisième syndicat ouvrier — Force Ouvrière. Ceci dit, avec ses 80 000 adhérents, dont plus de 20 000 notables élus, la vieille SFIO était en train de dépérir. La faiblesse de ses liens avec la classe ouvrière la rendait peu rentable pour la bourgeoisie qui acceptera encore ses loyaux services pour casser la IVème République et installer l’État fort gaulliste en 1958, mais n’aura plus besoin d’elle sous la Vème République.
L’agonie fut stoppée par l’entrée au PS de François Mitterrand qui sut montrer aux grenouilles qui cherchaient un roi les chemins du renouveau. En ce sens Mitterrand ne changea pas la nature du PS mais, au contraire, s’efforça de lui faire jouer réellement son rôle de parti ouvrier en comprenant parfaitement que la seule issue d’un parti social-démocrate c’est de conserver et de développer ses liens avec la classe ouvrière pour être capable ensuite de mener une politique de collaboration de classe crédible pour la bourgeoisie. Ce « retour à la classe » ne pouvait pas se faire de n’importe quelle façon. Il lui fallait tenir compte du poids hégémonique du PCF et des processus de radicalisation politique. Dès lors la tâche devint claire. L’unité d’action avec le PCF était le seul moyen de renouer avec la classe ouvrière, à condition qu’en même temps le PS puisse au niveau de son recrutement se démarquer du PCF sur tous les points qui sont ses maillons faibles : problème des libertés démocratiques, du stalinisme, mise en avant de l’autogestion qui correspond chez les travailleurs à un sentiment de remise en cause des bureaucraties, de la hiérarchie et à une volonté de contrôle.
C’est sur cette lancée que le nouveau PS, après son congrès d’Épinay en 1971, a commencé à recruter à la gauche et à la droite du PCF avec un impact réel sur les cadres de la CFDT, deuxième syndicat ouvrier, à la recherche d’un parti ouvrier capable de les épauler dans la concurrence avec la CGT (Confédération Générale du Travail) dirigée par la fraction du PCF. Bon nombre de ces syndicalistes CFDT, qui se sont politisés en mai 68, sont rebutés par la pratique et les méthodes du PCF et retrouvent de façon confuse dans le thème de l’autogestion les aspirations partagées par toute une partie de l’avant-garde ouvrière large. Cet anti-stalinisme confus a pu être utilisé par la direction réformiste du syndicat qui a su comprendre cette sensibilité en substituant habilement l’anti-léninisme à l’anti-stalinisme.
Mais la nouvelle crédibilité du PS a été forgée en partie par le PCF qui en se ralliant à la candidature de F. Mitterrand a permis de faire retomber sur le PS le prestige de la percée électorale du bonaparte de gauche lors des présidentielles.
C’est fort de ce succès que le PS a organisé les Assises du Socialisme. Il s’agissait très concrètement d’achever la première étape de reconstruction du parti en lui donnant une base syndicale par l’intégration de la direction de la CFDT et une caution gauche par l’absorption de la direction du PSU. Cette opération a globalement réussi. Les Assises étaient organisées officiellement par le PS, la direction du PSU et la « 3ème composante », c’est-à-dire quelques milliers de militants CFDT, dont la majorité de la direction nationale. Une Charte a été adoptée à l’unanimité et prépare ainsi la fusion de ces trois courants lors du Congrès de janvier qui fera naître le Parti des Socialistes. De fait, il s’agit d’une intégration pure et simple dans l’actuel PS.
Programme destiné au recrutement, ce texte n’a bien sûr rien à voir avec le futur programme électoral du parti, mais il représente l’un des documents les plus avancés de la social-démocratie européenne. Quel signe des temps ! Prenons quelques exemples. Dans la partie qui explique que « le socialisme est à l’ordre du jour », l’autogestion est présentée comme en étant la « clé de voûte » et il est même précisé « qu’au-delà d’un certain niveau, le contrôle ne peut s’exercer qu’en fonction de références précises et ces références elles-mêmes ne peuvent être fournies que par le plan... La planification démocratique des besoins considérés comme prioritaires est indissociable de l’autogestion dont elle est la forme généralisée ». L’accent est mis également sur les formes de délégation et de contrôle : « Dans toutes les entreprises devra avoir lieu l’élection des organismes d’administration et de gestion par les travailleurs concernés ». Certes, les modalités de révocabilité ne sont pas précisées, le texte insiste uniquement sur la nécessité de « mandat précis et contrôlable ».
Jusque-là, pas de problème ; mais, comme on pouvait s’y attendre, nos sociaux-démocrates ne franchissent pas le Rubicon. Pour nos nouveaux socialistes, l’occupation de l’appareil d’État précède la conquête du pouvoir. Il s’agit d’un « combat politique global qui vise la conquête de l’État, sa transformation et, à terme, le renversement du pouvoir de la classe dominante ». Tout le problème est là. On va d’abord gérer l’État, le « démocratiser » avant de s’emparer du pouvoir, mais comme l’exemple du Chili est présent, le texte ajoute que par la suite : « maintenir les structures de l’État capitaliste, ce serait perpétuer la domination de la bourgeoisie et risquer de remettre en cause à tout instant les conquêtes du socialisme ».
Certes nous n’avons aucune illusion sur les bonnes paroles programmatiques des sociaux-démocrates mais on aurait tort de ne pas comprendre la signification d’un tel document. Pour qu’un parti socialiste, peut-être à la veille du pouvoir, soit obligé de rédiger pareils propos, c’est vraiment le signe que quelque chose a changé et change dans cette classe. « Socialisme », « front de classe », « autogestion » dans la bouche de dirigeants sociaux-démocrates, cela veut dire que des centaines de milliers de travailleurs sont aujourd’hui sensibilisés sur des thèmes mis en avant par l’avant-garde. En écrivant ainsi, le PS, qui doit avoir plus de 110 000 membres — dont plus de 50 % n’ont jamais appartenu à l’ancienne SFIO — fait entrer quelques loups dans sa bergerie, qu’il ne sera pas si facile de domestiquer quand la pratique du parti viendra se heurter aux exigences de la lutte de classes.

Dès lors, on peut s’attendre à l’apparition de courants centristes dans ce parti totalement dominé par l’appareil de Mitterrand qui joue déjà dans sa propre organisation un rôle de bonaparte entre la « gauche » et la droite encore silencieuse mais puissante. La gauche officielle du parti (environ 20 %), le CERES (Centre de Recherches et d’Études Socialistes, animé par J.-P. Chevènement, G. Martinet, D. Motchane, etc.) avec sa vingtaine de députés, s’est renforcée dans ce processus, mais ne s’est pas jusqu’à présent démarquée de Mitterrand qui lui a volé, provisoirement, ses principaux thèmes. Elle risque d’être écartée de la direction qui n’a plus besoin d’elle pour faire une majorité. Elle pourrait, en outre, se montrer incapable de capter les nouvelles couches d’adhérents qui pourraient, ultérieurement, se regrouper ailleurs.
Aujourd’hui, avant les prochaines étapes de clarification, c’est Mitterrand qui sort le grand bénéficiaire de l’opération. Le PS commence à s’implanter dans les entreprises. Il est en train de dépasser le PCF sur le plan électoral. Il a en partie brisé le crédit du PSU, petite formation socialiste de gauche (10 000 adhérents déclarés) dirigée par Michel Rocard. Il intègre la direction de la seconde centrale ouvrière du pays. Il sera bientôt prêt pour la relève mais encore faudrait-il que la bourgeoisie ait toutes les assurances qu’il ne soit pas débordé. Or, déjà, malgré son allure gauche, l’opération Assises pour le Socialisme s’est heurtée à de fortes oppositions dans le PSU comme dans la CFDT. Des milliers de syndicalistes, quelques fédérations nationales (Banques, Bâtiment, Textile, Cuir et Peaux) se sont opposés aux prises de position de leur secrétaire E. Maire et se refusent à voir dans le ralliement au PS la solution et le débouché à leur lutte. Le débat est ouvert dans le syndicat sur toutes les questions fondamentales du mouvement ouvrier et des premiers regroupements s’opèrent tandis que la majorité du PSU condamne la politique de ses dirigeants qui avaient engagé officiellement le parti dans le processus d’intégration au PS.
La crise du PSU
Le PSU regroupait des sociaux-démocrates de gauche, des centristes et des révolutionnaires. Les origines chrétiennes de gauche de la majorité du parti expliquent souvent l’alliance entre un gauchisme verbal et une pratique social-démocrate. Après mai 68, dans la période d’apogée de l’ultra-gauchisme, le PSU avait tenté de jouer un rôle d’arbitre entre ce courant et les trotskystes. Puis le développement de l’Union de la Gauche déplaça son centre de gravité et le PSU s’efforça d’être le pont entre l’extrême-gauche révolutionnaire et les réformistes tout en se faisant de plus en plus happer par ces derniers. C’est à ce moment que plus de 200 militants décidèrent de rejoindre la Ligue Communiste. Avec la candidature de F. Mitterrand aux présidentielles, la direction du PSU s’engagea à fond avec le PS ce qui lui valut le départ de quelques centaines de militants proches du mao-populisme. Déjà la proposition de la gauche du PSU de présenter Charles Piaget, le leader des LIP, aux présidentielles, avait permis à cette tendance de regrouper 30 % des voix contre la direction Rocard.
Lors du dernier Conseil National, ce sont plus de 60 % des mandats qui se prononcèrent contre l’adhésion au PS. La direction sortante fut battue et remplacée par une nouvelle direction animée par le secrétaire de la Fédération de Paris, Michel Mousel, à laquelle participe Charles Piaget et dans laquelle d’anciens membres du PCF jouent un rôle non négligeable. Dans les semaines qui viennent la droite qui suivait l’ancienne direction aujourd’hui évincée va quitter le PSU pour rejoindre le PS entraînant avec elle un millier d’adhérents au maximum.
Le PSU se trouve une fois de plus devant des choix importants. Sa nouvelle direction se place sur le terrain de la révolution mais véhicule toute une série d’illusions sur la possibilité de regrouper dans un vaste « mouvement pour le contrôle ouvrier et l’autogestion » ce qu’ils appellent les « avant-gardes des luttes », base du futur parti révolutionnaire, dont ils ne précisent ni le rôle ni le fonctionnement, ni le but. Pour ces camarades le trait d’égalité est vite tiré entre parti stalinien et parti léniniste.
Certes le PSU n’aura pas une force militante plus importante que le Front Communiste Révolutionnaire (FCR — l’organisation trotskyste française) mais il influence des secteurs de la classe ouvrière et des courants syndicalistes de gauche (notamment dans la CFDT). Non « reconnu » par les partis réformistes, il sera dès lors obligé de préciser sa stratégie et sa tactique d’alliance. Par son type de fonctionnement et sa souplesse théorique, le PSU restera néanmoins un pôle organisationnel pour une fraction de l’avant-garde large pas encore prête à faire le saut du côté des marxistes-révolutionnaires.
Ainsi, si le renforcement du PS traduit sous une forme déformée une certaine politisation des masses, la rupture intervenue dans le PSU traduit à sa façon l’impact grandissant des idées révolutionnaires au sein de l’avant-garde large. Mais cette période de politisation permet aussi au PCF de se développer et d’accroître dans certains secteurs son audience, au prix de grandes contradictions, pourtant.
Le congrès extraordinaire du PCF
Décidé au même moment que les Assises du Socialisme, ce congrès extraordinaire a donné lieu, dans les cellules, à l’un des débats les plus importants depuis la Libération. Le projet de résolution soumis aux militants résumait parfaitement les objectifs que se fixait la direction : la victoire de l’Union de la Gauche est à la portée de la main, pour cela il faut non seulement dépasser le seuil fatidique des 50 % mais obtenir bien davantage pour éviter notamment l’isolement qu’a connu la gauche chilienne par rapport à la petite et moyenne bourgeoisie. Pour Georges Marchais, secrétaire général du PCF, la France est divisée en deux blocs : d’un côté les monopoles et les représentants des firmes multinationales, de l’autre tous les Français victimes des monopoles. C’est-à-dire les travailleurs, les petits et moyens patrons, les patrons non monopolistes, les militaires de carrière, etc., « tout ce qui, dans le pays, est exploité par les monopoles ».
Dès lors, la perspective est simple, il faut, sur la base du programme commun de la gauche, élargir l’Union de la Gauche à l’Union du Peuple de France et, sur le plan politique, s’unir aux gaullistes « avec lesquels on s’est retrouvé dans toutes les grandes causes nationales ». Pour arriver à cela, on expliquait que le socialisme n’était pas à l’ordre du jour, qu’il fallait donc se limiter à des réformes et qu’on envisagerait la suite selon ce que déciderait la majorité électorale. Le rôle du parti, « un parti pour la France d’aujourd’hui », dans tout cela, se limitant à « hâter les changements ». Après avoir abandonné la perspective du socialisme, la résolution initiale proposait un nouveau type de recrutement qui ne soit plus fondé sur la volonté de construire le socialisme mais sur celle d’être à la pointe du combat pour l’application du programme commun. La résolution indiquait : « Le PCF est ouvert sans restriction à tous ceux qui veulent prendre part au combat pour le changement démocratique ».
« ... un parti ... pour la France »
Ce projet de résolution allait susciter dans tout le parti un grand débat d’autant plus qu’il arrivait à un moment où le PCF venait de perdre des voix au profit du PS dans 5 élections législatives partielles et que la Jeunesse Communiste s’était mise à appliquer la ligne en rencontrant officiellement la direction des Jeunesses Gaullistes : l’Union des Jeunes pour le Progrès qui, liée à l’UDR, avait soutenu la candidature de Chaban-Delmas.
La discussion politique dans le quotidien du PCF laissa apparaître un profond malaise chez les militants sur trois points : la politique d’alliance avec les PME (Petites et Moyennes Entreprises), la nouvelle définition du rôle de l’avant-garde du parti et l’abandon du socialisme comme critère d’adhésion.
Le malaise fut si important qu’au congrès du PCF la direction fut obligée de reculer et accepta des amendements formels capables de calmer les militants sans pour autant remettre en cause l’orientation générale. Le texte adopté précise : « ce que nous proposons à notre peuple c’est une expérience nouvelle, précise, limitée ». « C’est un changement conforme à la raison ». Puis la résolution doit ajouter que le PCF se bat pour « un socialisme aux couleurs de la France » et que le passage au socialisme ne « peut être que l’œuvre d’un mouvement démocratique majoritaire de la nation ».
Dans l’immédiat il s’agit d’appliquer le programme commun de la gauche en réalisant l’Union du Peuple de France incluant la classe ouvrière, les intellectuels, les artisans et commerçants, les militaires mécontents « du pouvoir », « qui met en cause l’indépendance et refuse une politique nationale de défense » et enfin les « dirigeants des entreprises petites et moyennes, atteints par les mesures de concentration du capital... ». Ce qui les menace ce ne sont pas les légitimes revendications des salariés, soutenus activement par le PCF, c’est la politique des grandes sociétés, des banques et du pouvoir. Cette situation devrait les conduire à agir avec l’ensemble des forces populaires pour le « changement démocratique ». Quant aux gaullistes « qui ne se reconnaissent pas dans une politique qui aliène l’indépendance de la France, limite son rôle international propre », ils ont leur place car, communistes et gaullistes « se sont retrouvés côte à côte dans les combats essentiels pour l’indépendance et la dignité de la France... ». « C’est de cela qu’il s’agit à nouveau. C’est pourquoi ils peuvent se retrouver dans une large alliance qui se donne pour but d’assurer l’unité, la prospérité, la grandeur et le rayonnement de la communauté nationale ».
Enfin, le PCF « est ouvert sans exclusive à tous ceux et à toutes celles qui veulent agir pour les grandes transformations démocratiques... ». « Devenir communiste », est-il ajouté, « c’est participer au combat pour une démocratie avancée, c’est agir pour le triomphe ultérieur du socialisme ».
Cette ligne générale n’est pas nouvelle, elle fut appliquée à la Libération, mais dans la nouvelle période que nous connaissons, elle suscite de vives contradictions. Comme les autres PC de masse en Europe, le PCF doit proposer une solution politique à la crise du système de domination de la bourgeoisie. C’est le seul moyen pour l’appareil de ne pas être débordé et de garder encore son contrôle sur les masses. Mais il n’est pas question pour cette direction stalinienne d’envisager de remettre en cause le statu quo européen en proposant de briser l’État bourgeois. Par conséquent, l’alliance avec les sociaux-démocrates s’accompagne d’une alliance avec les secteurs non monopolistes de la bourgeoisie. Mais à la différence du PS, le PCF n’offre aucune garantie à cette bourgeoisie. Sa nature stalinienne le fait toujours apparaître comme un élément extérieur à l’État bourgeois, comme un représentant de l’Union Soviétique. La direction du PCF doit donc donner le maximum de garanties à la bourgeoisie, à la fois pour être acceptée par elle et pour délimiter un cadre empêchant tout débordement « gauchiste ».
Mais cette orientation générale a suscité de grands problèmes. L’alliance avec le PS a redonné vie à ce parti et, désormais, le PCF n’a plus le monopole de l’intervention dans les entreprises, du fait de l’existence de sections d’entreprises du PS et aussi des révolutionnaires. Électoralement, le PCF est en train d’être dépassé par le PS, ce qui provoque une réaction très vive des militants éduqués à juger la validité de la ligne par les scores électoraux.
Mais ceci était prévisible, un bon électeur réformiste, pour être efficace, préfère aujourd’hui voter PS que PC. Ici, le PCF paie les conséquences de sa propre orientation. C’est ainsi que le PCF a du mal à justifier son existence par rapport au PS. Programmatiquement, il ne peut se démarquer de Mitterrand qui, verbalement, on l’a vu, tourne parfois le PC sur sa gauche. Dès lors, G. Marchais a dû mener campagne sur les possibilités de trahison du PS en faisant référence à son passé. « Coups de gueule » à usage interne que toute la presse a révélés, mais qui n’auront aucune suite si ce n’est de ressouder les rangs du PCF sur la base d’une vieille méfiance à l’égard des socialistes. La direction du PCF et celle du PS sont condamnées à travailler ensemble. Dans la période de combativité ouvrière que l’on connaît la direction du PCF doit donc tenir compte de deux facteurs contradictoires. D’une part l’impact réel dans les larges masses de l’Union de la Gauche comme solution électorale à la crise et, d’autre part, le développement de luttes qui peuvent apparaître contradictoires à la solution électorale.
Cette contradiction est aujourd’hui assumée par ce que nous appelons la « tactique de chevauchement ». Les staliniens ont compris qu’ils ne peuvent plus s’opposer frontalement à ces luttes comme en 1968, ou les dénoncer comme ils le firent lors des manifestations organisées après l’assassinat de Pierre Overney aux portes de l’usine de Billancourt par la police privée de la Régie Renault. La note à payer est très lourde. Ils préfèrent, quand ils sont confrontés à un mouvement de masse, laisser se développer les luttes, et y compris en prendre la direction, même sur une plate-forme radicale comme aujourd’hui dans les PTT1. Ils jouent alors sur le facteur temps. C’est-à-dire qu’ils attendent la démonstration que le pouvoir ne cédera pas, puis, dans une seconde étape, ils expliquent aux travailleurs qu’il faut changer de gouvernement mais comme cela n’est pas possible tout de suite, alors ils reculent en vidant la plate-forme de ses revendications les plus subversives pour trouver une nouvelle base négociable. Comme ils ne se sont pas discrédités dans la première phase de la lutte, ils peuvent plus aisément organiser le repli. Cette tactique liée à la souplesse d’adaptation classique des staliniens, leur permet à la fois d’éviter les débordements massifs et de rendre encore plus crédible leur solution politique électoraliste, même si chaque fois se dégage en réaction une avant-garde large plus conséquente.
Dans la période présente on ne peut donc s’attendre à une remise en cause massive de la politique du PCF. Celle-ci ne se produira qu’en cas de cassage direct d’une épreuve de force avec le pouvoir ou après quelques mois d’expérience gouvernementale. Ceci dit, on peut s’attendre, et cela a même commencé, à des crises locales où des militants communistes prennent conscience à travers leurs expériences de lutte des contradictions existant entre l’orientation de leur parti et la lutte elle-même. Généralement, les militants du PCF n’ont pas les moyens politiques de remettre en cause la stratégie de leur parti, les premières ruptures commencent à se faire sur les conséquences concrètes de cette stratégie (travail syndical, solidarité avec le Chili, travail dans l’armée, mouvement des femmes, etc.). Des critiques de gauche se développent dans le PCF et surtout la JC, mais parallèlement, on peut prévoir l’apparition de courants authentiquement sociaux-démocrates, notamment parmi les cadres intermédiaires, résultats et agents du processus de social-démocratisation.
20 ans de pratique de coexistence pacifique, sans tournant ultra-gauche, ont éduqué toute une génération dans un bain de parlementarisme, d’électoralisme et de légalisme. L’URSS n’est plus menacée comme auparavant et s’entend directement avec l’impérialisme américain ou la bourgeoisie française sans avoir besoin des pressions diplomatiques du PCF à qui les bureaucrates du Kremlin ne demandent qu’une chose : bloquer tout processus révolutionnaire. Les travailleurs français n’adhèrent plus au PCF pour défendre un système soviétique assez discrédité.

Dans ce contexte les liens entre la bureaucratie soviétique et l’appareil du PCF, s’ils restent encore décisifs, sont néanmoins distendus (en pleine campagne électorale de l’Union de la Gauche, l’ambassadeur soviétique est venu volontairement serrer la main et rendre visite à un seul candidat : Giscard d’Estaing...).
L’appareil du PCF est de plus en plus investi dans les prébendes concédées par l’État bourgeois et se prépare de toutes façons à sa gestion. Enfin, les rapports entre le parti lui-même et la classe commencent à se modifier. Le PCF ne recrute plus comme par le passé l’avant-garde des luttes dans les entreprises où existent déjà des noyaux d’avant-garde, mais tend à recruter des travailleurs moins politisés pour qui la lutte et l’adhésion au PCF représentent une première phase de politisation, avant de le quitter, essentiellement dans une deuxième étape. Ainsi dans les bastions ouvriers à forte tradition de combativité, le PCF perd des adhérents2 et la CGT également, alors qu’il en recrute dans les petites et moyennes entreprises.
L’appareil du PC en plein renouvellement est de plus en plus composé de jeunes militants, gestionnaires de syndicats, habitués à briser les luttes et n’ayant souvent pas le prestige de la vieille génération.
La dynamique de l’orientation du PCF aboutit à une baisse de l’activité des cellules d’entreprise au profit des cellules de quartier. Dans ce contexte, des courants peuvent pousser cette dynamique jusqu’au bout et s’interroger sur la division PC-PS. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ils se heurteront à la riposte de l’appareil central qui mène dès à présent, mais sans moyen, une campagne vigoureuse pour revitaliser le travail des militants dans l’entreprise et réaffirmer le rôle de l’URSS comme pôle de référence internationale face aux échéances. Les staliniens sont prêts à beaucoup de concessions mais savent garder leur autonomie par souci d’auto-défense. C’est ainsi que le secrétaire personnel de Marchais, Fitterman, déclarait au congrès du PCF : « Il existe parfois dans nos rangs une tendance à ne pas apprécier à leur juste valeur les résultats obtenus dans les pays socialistes. En faisant aujourd’hui connaître et comprendre sans fard la réalité des pays socialistes, nous avons les moyens d’être offensifs... ». Le PCF reste un parti stalinien, mais son processus de social-démocratisation donne de nouvelles possibilités d’intervention pour les marxistes-révolutionnaires, notamment au sein même des bastions de la classe ouvrière.
Les phénomènes de restructuration du mouvement ouvrier français que nous venons d’analyser brièvement sont le résultat des modifications politiques et structurelles intervenues ces dernières années. Elles se situent dans un moment où les travailleurs, après avoir récupéré, aux lendemains de l’échec de mai 68, se préparent à de grands affrontements avec le patronat et l’État. Dans les semaines et les mois qui viennent il faut s’attendre au déclenchement de luttes de grande ampleur sur le problème des salaires et de l’emploi qui aboutiront au renforcement des révolutionnaires, en même temps qu’au renforcement provisoire des réformistes armés de leur solution politique globale et largement crédible aux yeux des masses.
Dans ce cadre, l’une des tâches des militants du Front Communiste Révolutionnaire est de s’adresser aux différents courants centristes, produit de cette radicalisation, d’entamer avec eux des débats politiques et de tout faire pour susciter l’unité d’action. Cette unité doit pouvoir se réaliser sur deux thèmes essentiels dans la conjoncture politique présente. À savoir la mise en avant dans les luttes de revendications unifiantes, la popularisation et l’actualisation de toutes les formes d’auto-organisation de la classe ouvrière, seuls moyens de contrer efficacement le projet de collaboration de classe des directions réformistes. Cette unité d’action avec les courants centristes et socialistes de gauche permettra à l’avant-garde large de peser d’un poids plus lourd dans les luttes, d’imposer sectoriellement l’unité d’action aux réformistes et ainsi, d’opérer des débordements qui peuvent aider à commencer à changer le rapport de forces entre réformistes et révolutionnaires, au profit de la lutte des travailleurs.
Le 5 novembre 1974
- 1Aux usines Renault (33 000 ouvriers), le PC annoncait 2 500 membres en 1971, 1 300 membres en 1974. A Peugeot-Sochaux (36 000 ouvriers), le PC annonce 250 membres. A Usinor-Dunkerque (12 000 ouvriers), le PC [note tronquee dans le document source].
- 2Note non fournie dans le document source (texte tronque).