Nos lecteurs connaissent les problèmes posés au capitalisme français par les résultats de l’élection présidentielle du 19 mai dernier (montée révolutionnaire des masses, effondrement du gaullisme, absence de structures politiques solides de la bourgeoisie). Mais cette élection a aussi posé, avec le succès de l’Union de la gauche, des problèmes nouveaux au sein du mouvement ouvrier français, plus particulièrement au PCF. Ces problèmes avaient déjà été entrevus à la suite des élections législatives de mars 1973, mais ils prennent une forme de plus en plus nette aujourd’hui. Rappelons d’abord que Mitterrand, lorsqu’il prit la direction du Parti socialiste, avait à surmonter la faillite résultant de la politique suivie par Guy Mollet depuis la fin de la guerre, faillite qui trouva son expression dans les 5 % de voix obtenus par Defferre à l’élection présidentielle de 1969. Mitterrand, en orientant la politique du PS en direction d’une alliance avec le PCF, répondit qu’il allait commencer par « rééquilibrer » le mouvement ouvrier français, c’est-à-dire réduire la disproportion qui existait entre les deux partis ouvriers. À ceux qui lui reprochaient d’aller souper avec le diable sans posséder une grande cuillère, il affirma qu’il ferait de son parti un interlocuteur valable au sein de l’Union de la gauche.
Ce but initial, « rééquilibrer » le mouvement ouvrier français, Mitterrand l’a effectivement atteint. Il a même fait plus que cela. Sa campagne, par la forme qu’elle a prise et par la manière dont il l’a menée, s’est faite essentiellement au bénéfice du Parti socialiste. Certes, le PCF y a aussi gagné quelque chose : ses dirigeants ont été reconnus comme « ministrables », mais des ministrables ne sont pas encore des ministres. Pratiquement, dans la campagne électorale, le PCF a surtout servi de « force d’appoint » à la candidature Mitterrand, et non d’élément moteur, dirigeant dans cette campagne. Depuis de longues années, et encore aux élections législatives de 1973, le PCF obtenait plus de voix que le PS. On ne peut formellement départager les 13 millions de voix de l’Union de la gauche, mais tous les sondages indiquent que le PCF n’a pas beaucoup gagné au-dessus des 5 à 5,5 millions de voix qu’il recueille généralement, ce qui veut dire que le PS paraît avoir maintenant un potentiel électoral supérieur à celui du PCF.
De plus, tandis que dans la situation présente le PCF piétine ou grandit légèrement, le PS recrute massivement et fait une remontée sensationnelle. De sorte qu’il n’est plus sûr que le PCF puisse continuer à dire qu’il est « le premier parti ouvrier » de France. Certes, le PCF est toujours beaucoup plus incrusté que le PS dans les gros bataillons de la classe ouvrière (métallos, cheminots, bâtiment, dockers, mineurs, etc.), ce n’est pas l’apport de nombreux adhérents de la CFDT au PS qui pourrait modifier considérablement cette situation ; mais nous sommes tout de même en face d’une situation nouvelle, dans laquelle le PS n’est plus simplement un parti d’élus : il recrute pour la première fois depuis très longtemps des ouvriers.
Autre changement. Politiquement, dans le passé le PS était toujours à la droite du PCF, lequel progressait surtout sur sa droite aux dépens du PS (voir ce qui se passait par exemple chez les enseignants) et n’a connu des difficultés sur sa gauche qu’à partir de Mai 68. À présent, le PS gagne non seulement sur sa droite, c’est-à-dire d’anciens électeurs de partis bourgeois, mais aussi sur la gauche du PCF, en recrutant des membres du PSU, de la CFDT et dans la frange large qui, au cours des dernières années, sympathisait, et sympathise encore, avec l’extrême gauche.
Ainsi, pour la première fois, le PCF se trouve pour ainsi dire encadré par le PS à la fois sur sa droite et sur sa gauche. De sorte que la situation présente n’est pas seulement nouvelle d’un point de vue numérique, mais aussi par le fait que le PCF n’a plus exactement l’initiative par rapport au PS dans tous les domaines comme autrefois. Mentionnons encore, bien qu’il ne s’agisse pas d’un élément qui compte à l’échelle des masses, que le PCF, depuis quelque temps, connaît des frottements avec le Kremlin, qui se sert de lui pour éviter un glissement de la politique extérieure de la France, mais qui n’entend pas l’aider à venir au pouvoir avec un PS dont le Kremlin craint toujours l’européisme peu pro-soviétique.
La situation nouvelle pose donc de sérieux problèmes à la direction du PCF. Elle affiche sa satisfaction du résultat global de l’Union de la gauche, elle exprime publiquement qu’il est bon que le PS et le PCF grandissent en même temps, mais elle n’ignore pas les difficultés que nous venons de signaler. Le fait est que la politique de l’Union de la gauche sert davantage le PS, qui ne l’a adoptée que depuis trois ans, que le PCF, qui la préconise depuis quinze ans, et qui n’a aucune politique de rechange. Aussi la direction du PCF s’efforce-t-elle de parer à cette situation. Tout d’abord, elle a repris, après une période de silence, ses attaques contre le danger « gauchiste », en direction des membres du PCF qui n’ont pas compris que leur parti n’ait pas eu son propre candidat au premier tour et qui ne veulent pas tirer les marrons du feu pour le PS. En outre, la direction du PCF, tout en insistant sur l’Union de la gauche et son programme commun, déclare que cela n’implique pas que ceux-ci constituent nécessairement un passage au socialisme ; elle fait aussi de la surenchère sur les gaullistes en matière d’« indépendance nationale », de fabrication de « Concorde », etc., espérant ainsi gagner une partie de l’électorat gaulliste dans l’inévitable décomposition de l’UDR.
Mais ce coup de barre à droite — qui n’est pas un véritable changement de politique — ne peut mener loin. Dans l’immédiat, la direction du PCF veut avoir l’air de « rénover » le parti, et pour ce faire, elle a trouvé des gadgets organisationnels. En premier lieu, une opération dite « à cœur ouvert », empruntée aux méthodes publicitaires modernes. Tout le monde est invité à participer aux réunions de cellules, sections, comités fédéraux, pendant 8 ou 15 jours : au lieu d’aller au cinéma de votre quartier, venez à la réunion de cellule de celui-ci ! L’autre mesure, plus importante, est la convocation d’un Congrès extraordinaire du PCF pour le mois de septembre. Pourquoi ce Congrès, qui n’aura même pas la « préparation » formelle des Congrès précédents, en raison de la période de vacances qui le précédera ?
La direction du PCF cherche visiblement à atténuer autant que possible l’effet qu’aura dans ce même mois de septembre la conférence que prépare la direction du PS en vue de « rassembler » tous les socialistes qui ont appuyé la candidature Mitterrand, c’est-à-dire, outre le PS, la direction et une partie des membres du PSU, des membres de la CFDT, et divers groupements. La direction du PS cherche à utiliser le succès de la campagne pour renforcer et consolider les positions de son parti. (Nous verrons dans moins de trois mois dans quelle mesure elle y sera parvenue.) La direction du PCF veut aussi détourner l’attention des membres de son parti des problèmes que la situation nouvelle peut soulever parmi eux, elle se dépêche d’orienter leurs pensées et leurs activités sur les thèmes qu’elle met en avant. De telles mesures, une politique plus droitière dans son expression, ne pourront apporter de réponse véritable, de solution véritable aux problèmes soulevés par la montée révolutionnaire et par les rapports nouveaux au sein du mouvement ouvrier.
Résumons cette situation nouvelle qui n’a fait encore que s’esquisser et qui se précisera dans les mois qui viennent. Depuis des décennies, le mouvement français comportait deux partis réformistes, le PS plus à droite, le PCF plus à gauche. Lors de la montée de 1936, l’avantage numérique était au PS, mais dès ce moment le PCF connaissait une dynamique de développement plus forte que celle du PS. Lors de la montée de 1945-1947, l’avantage numérique était au PCF et il continuait de croître, tandis que le PS amorçait son déclin. Au cours de ces deux montées, l’extrême gauche n’existait pratiquement pas. Dans la montée commencée depuis Mai 68, l’Union de la gauche, réponse des deux partis réformistes pour l’endiguer et la canaliser, a ramené l’avantage et l’initiative, peu à peu, au PS. Mais dans cette montée il y a une extrême gauche, des forces marxistes-révolutionnaires substantielles. C’est donc là, pour les marxistes-révolutionnaires aussi, une nouvelle situation dans le mouvement ouvrier français. Leur orientation générale est déterminée par les tâches posées par cette montée qui affecte toute l’Europe occidentale. Ils auront à l’appliquer dans les conditions nouvelles de structures du mouvement ouvrier, celles d’un PS qui pourra rassembler une partie des courants centristes nés de cette montée, celles d’un PCF qui est en face de difficultés sur sa droite et sur sa gauche qu’il n’avait jamais connues. Dans l’immédiat, les marxistes-révolutionnaires démontreront au plus grand nombre de militants que pourrait tromper l’opération de « rassemblement » du PS le caractère fallacieux de celle-ci. Cette tâche immédiate concernant des couches relativement limitées se situe dans le cadre de la lutte générale pour donner une direction révolutionnaire à un mouvement ouvrier en recomposition.
juillet 1974