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Pouvoir algérien : incompétence, inconséquence, arrogance et répression !

par Nasser U Haddad
Abdelmadjid Tebboune avec Mario Draghi (Alger, 11 avril 2022). © Palazzo Chigi

Ce début d’année 2026 est mouvementé pour le pouvoir, avec un cumul d’improvisations et de tensions qui créent un état d’alerte. Une série d’événements sociaux et politiques mettent en exergue des contradictions structurelles et latentes dans la gestion des affaires gouvernementales et contredisent les discours triomphalistes du président.

Au matin du 1er janvier, les automobilistes algérien·nes se rendant dans les pompes à essence découvrent l’augmentation des prix des carburants. La décision a été prise en catimini, sans aucune annonce ni information. Même les réseaux sociaux par lesquels se lancent les alertes sont surpris ! Auparavant, une loi punitive et policière sur la circulation routière, qui rend les routiers exclusivement responsables des accidents mortels que connaissent les routes algériennes, avait été promulguée sans débat et sans explication ! Ces deux événements ont été suffisants pour déclencher une grève chez les transporteurs, ce qui a paralysé pendant plus d’une semaine le déplacement des voyageur·ses, des étudiant·es et particulièrement le transport des marchandises. D’autres décisions économiques prises à la hâte, souvent après des annonces triomphalistes du président, s’avèrent irréalisables dans la pratique financière du pays. Les institutions réagissent tardivement pour les appliquer. Ce fut le cas, par exemple, de la décision d’augmenter l’allocation touristique pour les voyageurs à l’étranger qui est passée de 100 euros à 750 euros par an 1. Mais son application a tardé et elle continue à provoquer des remous aux frontières !

Ces décisions économiques ou sécuritaires, souvent prises sans études préalables, et le flou qui entoure le paysage institutionnel génèrent dans l’opinion le sentiment général que le pays avance sans vision claire. À ce contexte interne s’ajoute une diplomatie étrangère boiteuse et hésitante sur tous les dossiers – de la Palestine au Sahara-Occidental, des tensions à ses frontières du Sahel aux crises et aux bouleversements que connait le Moyen-Orient, du rejet de sa candidature par les Brics au silence remarquable face à l’attaque violente des États-Unis contre le Venezuela, dans un moment où la scène internationale est marquée par un retour manifeste à la logique impérialiste et prédatrice de la domination américaine. Ce sont autant de signes qui renforcent l’impression dans l’opinion publique que le pays s’apprête à vivre un avenir complexe.

Une loi, et une grève qui paralyse l’économie du pays

Alors que le régime policier tape d’une manière « préventive » à chaque velléité de protestation des travailleur·ses ou chaque grève syndicale, il n’avait pas anticipé l’ampleur de la protestation engagée par les transporteurs. Une nouvelle loi, rédigée en réaction à des accidents mortels et à un discours récurrent sur le « terrorisme routier », a suscité de vives réactions chez les routiers. Confrontés à la détérioration des infrastructures et aux coûts d’exploitation jugés très élevés, les représentants du secteur ont vite réagi au nouveau texte jugé « déconnecté de la réalité ».

Une grève générale, qui a débuté le 1er janvier, a paralysé le transport de marchandises et a mis en évidence la fragilité de nombreuses chaînes logistiques. Devant l’ampleur de la protestation et ses effets sur le quotidien des Algérien·nes, le régime a décidé d’ouvrir le dialogue, engager un recul vers des modifications de la loi. Ce qui constitue une première brèche dans l’édifice répressif et de fermeté dressé par le pouvoir. 

Improvisation économique et financière…

Une autre improvisation qui apparait aussi inapplicable dans l’immédiateté de sa promulgation se situe sur le plan financier. La Banque d’Algérie a ordonné aux banques commerciales de passer rapidement au numérique et de limiter les transactions en espèces aux seuls cas « exceptionnels et justifiés ». Si le but de cette ordonnance est d’instaurer plus de transparence dans les transactions financières et de réduire la portée de la sphère économique informelle, dans la pratique, cette note a provoqué une réaction immédiate des détenteurs de capitaux. La mesure a été retirée quinze jours plus tard, confirmant la résilience des circuits opaques et des pratiques de blanchiment. Techniquement, cette orientation place les opérateurs dans l’impossibilité de l’appliquer dans l’immédiat. La Banque a agi sans tenir compte du fait que l’argent liquide constitue la principale forme de transaction, et que les paiements électroniques sont encore peu répandus. 

Si cette mesure a suscité une vague de protestations, c’est parce que les concerné·es – les commerçant·es, les petites et grandes entreprises – ont jugé cette décision inapplicable et susceptible de « perturber leur activité quotidienne ». Cette dernière est basée en grande partie sur des pratiques informelles et illégales qui échappent aux contribuables. Face à cette résistance « passive », la Banque d’Algérie a officiellement fait marche arrière et accordé aux banques commerciales une marge d’appréciation fondée sur l’évaluation des « risques de chaque client ».

Ces deux mesures « correctives » reflètent clairement le lien étroit entre les pratiques frauduleuses dans les transactions financières et la composante de l’exécutif gouvernemental. Ce qui renforce la suspicion grandissante dans l’opinion.

De la « révision technique » de la Constitution

À ces tensions s’ajoutent des questionnements et une autre zone d’ombre après l’annonce, en fin d’année 2025, d’une révision constitutionnelle « technique », avant qu’elle ne soit reportée sans échéance précise. Aucune information sur le contenu et la nature de cette révision n’a été publiée sauf une « nécessité d’approfondir la question » comme justification officielle. Ce qui amplifie les doutes existants et le sentiment d’incertitude institutionnelle, dans un pays qui a connu de multiples modifications constitutionnelles successives au profit de la pérennité du régime, voire du président. Des voix dans les réseaux sociaux évoquent déjà, en qualité de sondeurs officieux, « la nécessité de prolonger le mandat du président » qui est, constitutionnellement, limité à deux. 

Une diplomatie qui chavire en un discours souverainiste modéré

Au niveau international, on note un changement diplomatique. Contrairement à une tradition connue de fermeté et de réciprocité sur les questions de souveraineté et de rejet des ingérences, la présidence Tebboune-Chengriha 2 a observé un silence remarquable face à l’attaque violente des États-Unis contre le Venezuela, une attaque qui sape ce qui reste de la légitimité internationale, déjà bafouée, notamment en Palestine occupée. De même, sur cette dernière question ou encore sur la question syrienne et sur l’Iran qui connait une révolte interne et subit les ingérences externes, la diplomatie algérienne reste timide ou silencieuse. Ce qui est mis dans le registre du « nouveau réalisme » est en réalité un virage remarquable qui éloigne l’Algérie de « l’axe de résistance », aussi formel soit-il, pour se rapprocher de l’axe du mal impérialiste qui est sur le sentier de la guerre. 

En effet, les récents votes au Conseil de sécurité des Nations unies ont contraint l’Algérie à des abandons stratégiques, notamment sur le Sahara occidental et la guerre à Gaza, piliers de son action internationale. Ces revirements ont entamé le crédit de son discours ultranationaliste en semant le doute sur sa sincérité et sur la capacité du régime à le mettre en œuvre. Ils ont suscité en son sein trouble et inquiétudes, rendus plus aiguës par la chute en Syrie de Bachar el-Assad, victorieux militairement de ses opposants mais victime, lui aussi, de son isolement et abandonné par l’allié russe – censé être également celui de l’Algérie. Un « allié » qui, déjà, lui avait préféré l’Éthiopie pour l’adhésion aux BRICS et avait choisi de soutenir les juntes sahéliennes hostiles à l’Algérie.

Ces chavirements contrastent toutefois avec un ton plus virulent à l’endroit du Maroc, de la France et des Émirats arabes unis. Ces derniers se sont mis sur le devant de la scène médiatique, dans le contexte d’un rééquilibrage des forces dans le Golfe. Certains médias, dans leur rôle de « sondeur et de faiseur d’opinion », se sont ouvertement interrogés sur la possibilité d’une rupture des relations entre l’Algérie et Abu Dhabi, dans un moment où les Émirats traversent une phase délicate dans leurs relations avec l’Arabie saoudite.

Chaque dossier, pris isolément, semble appartenir à des contextes différents. Mais leur combinaison, leur coïncidence et synchronisation ravivent des questions sur la capacité du régime à anticiper et à résister aux défis introduits par la nouvelle situation mondiale et aux nouveaux enjeux régionaux. Aucun de ces faits ne constitue en soi une rupture, mais ensemble, ils dessinent les contours d’une situation d’attente, où les décisions à venir seront observées au-delà des discours présidentiels triomphants.

Une loi antinationale pour déchoir les opposants algériens de leur nationalité

Sur le plan interne, le système répressif, mis en place depuis la fin du Hirak pour contrecarrer toute velléité de protestation, se renforce par d’autres artifices juridiques que le 87 bis. C’est le cas de la dernière loi permettant la « déchéance de la nationalité algérienne d’origine » votée à l’unanimité par l’Assemblée nationale algérienne. Une première dans le monde. 

Pour justifier cette déchéance, la loi évoque le motif d’actes « portant atteinte à la sécurité ou à l’unité de l’État » et « la participation, y compris financière ou propagandiste, à des organisations terroristes ou subversives à l’étranger ». Doit-on rappeler que des centaines d’Algérien·nes croupissent en prison au titre de ce genre d’accusations élastiques et vagues. En réalité, par cette loi, le régime veut étendre la répression à toute voix dissidente, ce qui englobe de fait toute forme d’expression politique ou militante critique qui s’exprime particulièrement de l’étranger. Car l’étranger devient de plus en plus l’espace où tente de s’organiser toute critique et toute opposition au pouvoir. C’est le retour à la case départ où, dans le passé, Aït Ahmed, Boudiaf ou Mohammed Harbi, pour ne citer que ces figures des plus emblématiques, ont été obligés de s’exiler sans toutefois être déchus de leur nationalité.

Cela nous rappelle le régime nazi allemand, le premier régime dans le monde à avoir osé légiférer, avec la loi de « dénaturalisation », sur la déchéance de nationalité d’origine, avant d’être suivi par des régimes similaires comme celui de Vichy !

L’alibi d’une « menace extérieure » largement fabriquée

Cette loi prévoyant la déchéance de nationalité vise directement les opposant·es binationaux·ales, même quand leur nationalité algérienne est d’origine. En brandissant la « menace extérieure », elle a pour fonction première de conjurer les tensions au sein du régime par un discours nationaliste musclé qui fera mieux accepter les inévitables concessions futures face aux injonctions extérieures réelles. Celles-ci lui seront – ou sont déjà – dictées par son impuissance sur le plan international et sa fragilité interne.

La « menace extérieure » est incarnée désormais par le seul Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK). Les islamistes ne sont plus « dangereux », depuis leurs déboires au Moyen-Orient, notamment avec le recul de l’Iran incarnant « l’axe de résistance » depuis sa révolution de 1979. Il faut donc donner à ce mouvement ultra-minoritaire qu’est le MAK une importance qu’il n’a pas pour en faire un épouvantail. Cela lui offre l’occasion de caricaturer et de diaboliser les expressions contestatrices venant de Kabylie, cœur battant de la contestation en Algérie, pour les décrédibiliser et les neutraliser, en confondant toute posture politique contestataire avec ce mouvement. 

C’est dans ce registre qu’il faut comprendre l’invraisemblable interpellation policière de notre camarade Lyes Touati, membre de la direction du PST. Dans la forme, il est accusé d’être un élément du MAK pro-sioniste et propagandiste du projet de l’autodétermination de la Kabylie. Pourtant dans les faits, ses positions, que tout le monde peut lire en suivant ses écrits sur les réseaux sociaux, sont tout le contraire et un positionnement pro-palestinien avéré. C’est dans le fond qu’il faut saisir cet arbitraire. C’est la politique de répression et l’arbitraire du pouvoir vis-à-vis de toute opinion venant de la population et des organisations politiques – qui restent par ailleurs dans l’expectative en termes d’actions – qui perdure et s’intensifie. 

Mais cette répression, méprisant toute forme et tout bon sens politique, n’est pas totalement aveugle, venant d’un pouvoir sécuritaire connu pour son « professionnalisme » depuis le Ministère de l’Armement et des Liaisons générales jusqu’aux services de sécurité qui réussissent à faire et défaire les présidents. 

Se posent alors des questions :

S’agit-il de l’excès de zèle et de l’amateurisme de la police locale ? Possible ! en effet, Lyes Touati est considéré comme un influenceur dangereux. Il est depuis longtemps dans le collimateur de la police sur différentes affaires de justice liées à son activisme. Mais, au-delà du simple arbitraire ou d’excès de zèle local, dans ce genre de situation, la « centrale » ne désavoue jamais publiquement, ou rarement, ses subordonnés locaux. Elle laisse faire en lavant son linge sale en catimini. De ce point de vue, la justice locale ira jusqu’au bout dans sa logique et on crait le pire. De toute façon, localement, il y a assez de points qui peuvent inspirer son arrestation : il « influence » notamment dans les questions environnementales. Ses prises de position et ses actions ont pu bloquer certains investisseurs locaux. Le climat répressif remplit bien sa fonction. 

Tout capital en crise détourne l’attention des peuples en déployant une logique de purification interne. Ce projet politique est soutenu par une rhétorique de l’ennemi intérieur qu’il s’agirait d’éradiquer, comme on se doit de traiter un corps malade. Il faut ainsi éliminer les « impuretés » qui parasiteraient la nation et empêcheraient la libération de ses forces productives et provoqueraient sa perte.

Les forces néolibérales des pays sous-développés incorporent pour une bonne part les ambitions politiques des extrêmes droites des pays capitalistes avancées et gravissent progressivement l’échelle du nationalisme et de l’autoritarisme, qui se traduisent par le développement de la surveillance, la traque aux récalcitrants, la criminalisation des mouvements sociaux, la restriction des droits civiques et le déploiement d’une rhétorique anti-progressiste constante. 

Mais la crise que vit le néolibéralisme algérien n’est pas seulement économique dans ses difficultés à intégrer et à s’intégrer dans le marché mondial. Elle est surtout idéologique, une crise de représentation politique, une crise des institutions politiques et une crise des médiations entre l’État et les citoyens. Le pouvoir Tebboune/Chengriha crée une sorte d’État d’exception où tout est permis, jusqu’à l’absurdité. Ce qui compte, ce n’est pas le fond des accusations et des procès en cours. Dans le cas de Lyes Touati, c’est l’arbitraire kafkaïen qui va jusqu’à la caricature. 

Sur le plan de la stricte forme juridique, faire du MAK et du « danger Kabyle » le spectre pour incriminer toute voix dissidente semble être le leitmotiv de l’appareil répressif. Car au même moment, on interdit à un autre militant du PST, Samir Larabi, la soutenance de sa thèse de doctorat parce qu’il traite aussi de la Kabylie et du projet MAK. Le lien entre les deux incriminés est de développer une analyse marxiste du poids de la Kabylie dans l’échiquier et dans l’histoire politique du pays. Cela nous ramène au traitement de la crise politique de 1949 qualifié aussi de « berbéro-marxiste » 3.

Un projet de loi pour accentuer l’emprise du pouvoir sur les partis politiques

Le contrôle qu’exerce l’État algérien sur la vie politique se resserre. Pour couronner cet ensemble répressif, un projet de loi organique, adopté en conseil des ministres fin 2025 va bientôt être examiné par le Parlement. Il prévoit de durcir les conditions de création et de fonctionnement des partis, dont les marges des manœuvre sont déjà restreintes.

Présenté comme une « modernisation » du cadre juridique et un moyen de rationaliser un paysage partisan fragmenté, le projet de loi introduit, entre autres, une limitation des mandats des responsables de parti, qui ne devraient pas dépasser deux mandats de 5 ans. Il impose également une participation électorale obligatoire aux formations politiques. Il relève les seuils de représentativité territoriale et renforce le contrôle administratif, réduisant considérablement leur autonomie et fragilisant davantage la pluralité partisane.

Inscrit dans le prolongement de l’amendement constitutionnel de 2020 – conçu par le pouvoir dans la foulée du Hirak de 2019 pour reprendre le contrôle sur le champ politique –, le texte veut transformer l’engagement militant et partisan en une activité soumise à une contrainte administrative permanente, où la survie d’un parti dépend de sa stricte obéissance aux règles édictées par l’État.

Voilà donc un ensemble de faits et évènements politiques et juridiques qui donne un aperçu sur le projet de purification politique du pouvoir algérien. Projet qui a commencé après le Hirak et qui semble s’engager dans la durée, dans le sillage de l’arsenal répressif qui se met en place au niveau régional et au nouveau mondial. 

Le 23 janvier 2026

 

Nasser U Haddad est membre du Parti socialiste des travailleurs, suspendu, en Algérie.

 

Campagne pour la libération de Lyes Touati

  • 1

    L’allocation touristique est le montant maximal annuel de devises étrangères qu’un·e Algérien·ne peut obtenir au taux de change officiel pour voyager en dehors du territoire.

  • 2

    Abdelmadjid Tebboune est le président, depuis décembre 2019. Il a été « élu » de nouveau en 2024. Saïd Chengriha est le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire.

  • 3

    La crise berbériste de 1949 à 1954 au sein du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) est une crise interne provoquée par le désaccord des militants avec la direction du parti sur la définition d’une Algérie arabe et musulmane et la place de l’élément berbère. Lire La “crise berbériste” de 1949, un conflit à plusieurs faces, Amar Ouerdane, 1987, Édisud.