L’article que nous publions ci-dessous est paru en chinois dans une revue marxiste-révolutionnaire publiée à Hong-Kong. L’article traite d’un aspect souvent sous-estimé dans les analyses de la réalité sociale et politique de la République Populaire de Chine.
En Union Soviétique, la base des privilèges matériels de la bureaucratie se trouve dans la gestion des grandes entreprises, avant tout industrielles. L’éventail des salaires-rémunérations largement ouvert, un système compliqué de primes, la libre disposition du « fonds du directeur » ou du « fonds de l’entreprise », des avantages en nature considérables attachés aux « postes de commande » dans l’économie (voitures, maisons de campagne, villas de vacances, permissions de voyages à l’étranger, etc.) donnent au bureaucrate soviétique un niveau de vie complètement détaché de celui des larges masses.
En République Populaire de Chine, pays encore essentiellement agricole, les bases industrielles des privilèges de la bureaucratie sont beaucoup plus étroites. L’éventail des salaires a en outre été réduit au cours de la « révolution culturelle ». Dans ces conditions c’est surtout l’abus de pouvoir politique et administratif — c’est-à-dire la corruption — qui fournit la base des privilèges matériels de la bureaucratie.
Les témoignages à ce propos ne manquent pas. Citons-en deux qui devraient faire autorité... même aux yeux des maoïstes impénitents dans les pays capitalistes.
Feu Edgar Snow, ami personnel de Mao Tsé-toung, rapporte ce qui suit dans son ouvrage Red China Today — The Other Side of the River (d’abord publié en 1961 puis réédité avec de nombreux ajouts en 1970) :
« Après la distribution des terres, de nombreux cadres s’avérèrent être devenus des paysans riches, exploitèrent des travailleurs salariés sous le prétexte d’entraide, refusèrent eux-mêmes de s’affilier à des groupes d’entraide ou des coopératives, ne travaillèrent que pour le gain privé, et utilisèrent leurs positions pour s’emparer du contrôle des coopératives et gagner de l’argent, quelquefois même au moyen de l’usure » (Pelican Edition, 1970, p. 342).
Mao Tsé-toung lui-même, dans son Discours sur des questions philosophiques, prononcé au cours de la Révolution Culturelle, le 18 août 1964, affirma de manière encore plus nette :
« Dans notre État, approximativement un tiers du pouvoir est dans les mains de l’ennemi ou des sympathisants de l’ennemi. Nous sommes en marche depuis 15 ans et nous contrôlons maintenant deux tiers du pouvoir. À présent, vous pouvez acheter un secrétaire de section (du parti) pour quelques paquets de cigarettes, sans même mentionner le fait que vous pouvez lui donner votre fille pour épouse » (Mao Tse-toung Unrehearsed — Talks and Letters 1956-1971, edited and introduced by Stuart Schramm, Penguin Books, 1974).
L’année dernière la revue théorique du PC chinois, le Drapeau Rouge, publia d’ailleurs un article intitulé « Arrêtez la corruption, ne vous laissez pas contaminer », dans lequel les « restes » de propriétaires fonciers, de la bourgeoisie, sont rendus responsables de tenter d’étendre la corruption en Chine. L’article admet cependant qu’une partie des cadres au pouvoir étaient coupables des mêmes pratiques, et la revue Far Eastern Economic Review signale, dans son numéro du 6 septembre, de nombreux exemples de corruption révélés au cours de la campagne Pi-Lin, Pi-Kong : notamment achat et vente de vêtements au marché noir, falsification de tickets de rationnement alimentaire, falsification des points de travail dans les communes populaires, trafic des matériaux de construction, falsification des statistiques des récoltes, abus de pouvoir et extorsion de fonds par des fonctionnaires, etc.
Néanmoins, ce phénomène doit être considéré à la lumière de l’énorme progrès historique que représente la troisième révolution chinoise, qui vient juste de célébrer son 25ème anniversaire. L’instauration de la dictature du prolétariat en Chine fut déformée bureaucratiquement dès son origine, étant donné l’absence d’exercice direct du pouvoir par les masses travailleuses dans ce pays gigantesque. Cet acquis n’est pas définitivement consolidé et la route vers la construction du socialisme n’est pas définitivement dégagée — ceci est confirmé par la révolution culturelle et la campagne Pi-Lin, Pi-Kong. Il faut pour cela un pouvoir exercé par les travailleurs et les paysans pauvres à travers des organes de type soviétique (conseils ouvriers et communes populaires démocratiquement élus).
Nous essaierons tout d’abord de voir pourquoi les campagnes anti-Lin et anti-Confucius ont été liées ensemble.
Lin Piao était un « simple soldat ». D’après la description la plus récente que donnent les maoïstes de cet ancien « proche compagnon d’armes » de Mao, on apprend qu’il « ne lisait ni livres ni journaux, qu’il ignorait tout du marxisme-léninisme et de l’ancienne culture chinoise ». D’après nous, cette critique est assez juste. Mais pourquoi déguiser soudain un militaire comme Lin en disciple de Confucius ? Comment, soudainement, Lin en vint-il à vénérer Confucius et aussi à vouloir opposer à la pensée de Mao les enseignements de Confucius et Mencius, dans le cadre d’un complot visant à « restaurer le capitalisme » ? Il est évident, d’après les déclarations contradictoires des maoïstes eux-mêmes, que la raison pour laquelle Lin et Confucius sont attaqués ensemble n’est pas que Lin soit un « disciple de Confucius et de Mencius ». Alors, quelle est l’explication ?
On doit rechercher la véritable explication dans le programme anti-maoïste de la fraction de Lin Piao, la soi-disant « Esquisse de Projet 571 »1. La seconde partie du document contient le passage suivant :
« Il (Mao) profite actuellement de la confiance et du statut qui lui sont accordés par le peuple chinois pour aller à l’encontre du sens de l’histoire. En fait, il est déjà devenu un Ch’in Shih huang ti moderne2 ... Il n’est pas un véritable marxiste. Il est le plus grand tyran de l’histoire de la Chine. Il suit les enseignements de Mencius et Confucius et utilise les méthodes de Ch’in Shih huang ti ».
Il apparaît évident, après la lecture de ce passage, pourquoi les maoïstes voulaient faire de la clique de Lin Piao des disciples de Confucius, pourquoi ils « suivirent les Légalistes et s’opposèrent à Confucius »3, et pourquoi ils réouvrirent la « question de Ch’in Shih huang ». Leur campagne visant à lier Lin et Confucius représente simplement une adaptation moderne du vieux tour chinois qui consiste à pendre un homme avec sa propre corde. Ou pour parler plus crûment, A dit à B : « Tu es une putain ! », et B répond « Non je ne suis pas une putain, c’est toi qui en es une ! ». Cependant, les « observateurs de la Chine » se sont arrangés une fois de plus pour prendre le bâton par le mauvais bout. Dès qu’ils entendirent parler de Confucius, ils commencèrent à penser à Duc Chou4. De Duc Chou ils sont passés à Chou En-lai, qui est supposé être un descendant de la dynastie des Chou. Ils en ont donc conclu que la campagne « critiquer Confucius » visait en fait Chou En-lai, ce qui est une explication un peu tirée par les cheveux.
En réalité il n’est pas du tout difficile de voir à qui, des deux hommes — Mao ou Lin Piao —, l’épithète de « disciple de Mencius et Confucius » convient le mieux. De quelque point de vue que l’on aborde la question — à partir de la profondeur de leur connaissance des enseignements de Confucius, ou du point de vue de leur adoption pratique de ces enseignements — il n’y a absolument aucune comparaison entre les deux. Nous avons déjà souligné, dans une étude de la pensée de Mao et de ses activités une fois devenu révolutionnaire5, que l’une des trois principales composantes de l’idéologie maoïste était le confucianisme. Il ne s’agit pas par là de dénigrer Mao. Il s’agit d’un fait et d’un fait particulièrement frappant. En ce qui concerne Lin Piao il se peut bien qu’il ait cité une ou deux phrases bien connues de Confucius pour montrer qu’il avait de la culture, mais il ne faisait que répéter bêtement — en fait, il était totalement ignare.
La critique de Mao contenue dans le programme anti-maoïste de la fraction de Lin était un résumé particulièrement bon du caractère et de la conduite de Mao. Il est très peu probable que Lin Piao l’ait élaborée — elle a probablement été écrite par Chen Po-ta, qui fut le secrétaire privé de Mao durant de nombreuses décennies.
L’attaque fut certainement efficace et laissa Mao pantois. Il contre-attaqua immédiatement sur trois fronts. Tout d’abord, il déclara que Lin Piao, et non lui, était le véritable disciple de Confucius. Il affirma ensuite que sa connaissance du marxisme était très profonde et non pas superficielle. Et, finalement, il déclara que les activités de Ch’in Shih huang ti, y compris les autodafés de livres et le fait qu’il enterrait vivants les élèves de Confucius, étaient non seulement non réactionnaires, mais progressistes.
Tel est le point de départ de la campagne « critiquer Lin, critiquer Confucius » et du mot d’ordre « renverser Confucius, soutenir Ch’in Shih huang ti ».
Replacer cette campagne dans son contexte
Est-ce là tout ce qu’il y a derrière l’histoire de la campagne anti-Confucius, anti-Lin ? Est-ce sa seule signification ? Certainement pas. Tirer une telle conclusion serait certainement un jugement superficiel et erroné.
Ce que nous avons souligné ci-dessus n’était que la cause immédiate de la liaison entre Lin et Confucius. Mais, maintenant, les maoïstes se sont emparés de cette campagne pour lancer une nouvelle attaque contre la « boutique de Confucius ». (Je dis une « nouvelle » attaque, parce qu’elle avait déjà été attaquée par le Mouvement du 4 mai 1919). Les raisons de cette attaque sont bien plus profondes et trouvent leurs racines dans les contradictions sociales et politiques qui caractérisent la Chine d’aujourd’hui.
Ces contradictions — internationales et intérieures — sont extrêmement complexes et nous n’avons pas l’intention de les analyser en détail dans cet article. Nous nous concentrerons sur un aspect : la contradiction entre le nouveau système et la vieille idéologie.
La Chine est un pays arriéré, bien que la révolution y ait triomphé il y a 25 ans, et bien que le nouveau système politique ait réalisé des progrès considérables sur la voie de la modernisation. Malgré tout cela, la Chine reste arriérée, du point de vue politique, économique, social et culturel. Et, de plus, toutes les manifestations de cette arriération sont, sans exception, liées directement ou indirectement à l’idéologie traditionnelle du confucianisme. En bref, la tendance à « placer son intérêt propre avant l’intérêt commun », à « placer ses parents avant les étrangers », toute la question de la parenté par le sang, par le mariage, des liens locaux, etc., et le favoritisme et la corruption que cela entraîne — tous ces défauts, en tout cas en ce qui concerne leur source idéologique, remontent à la théorie du clan de Confucius. Tout gouvernement révolutionnaire qui entend réaliser des changements fondamentaux dans les sphères sociales et économiques doit, en conséquence, lutter simultanément pour renverser la « boutique de Confucius ». Sinon, il rencontrera non seulement de grandes difficultés dans les différents domaines de la construction socialiste, mais ses efforts visant à moderniser l’État rencontreront de graves obstacles et seront probablement complètement annulés.
Un des maux les plus sérieux de la Chine est la corruption. Étant donné la stagnation prolongée des forces productives en Chine, il y a longtemps que la corruption est devenue une tumeur mortelle sur le corps de la politique chinoise. Donnons un exemple récent : une des raisons importantes de l’effondrement étonnamment rapide du Kuomintang après la conclusion victorieuse de la guerre anti-japonaise fut, entre autres choses, le fait qu’il était pourri par la corruption de la tête aux pieds. Et un des problèmes importants auxquels le Parti Communiste dut répondre dans sa lutte pour la victoire, fut comment empêcher l’apparition de la corruption dans la nouvelle administration.
Bien que les différents mouvements lancés depuis l’établissement du nouveau régime — le San Fan, le Wu Fan et le Si Qing6 jusqu’à la révolution culturelle — ne visaient pas exclusivement la lutte contre la corruption, ce thème était néanmoins commun à tous. Les racines objectives de la théorie de « révolution ininterrompue » et de « révolution permanente » de Mao et son insistance sur le fait qu’il fallait une révolution culturelle à intervalles réguliers, doivent être recherchées dans l’épidémie chronique et traditionnelle qu’est la corruption en Chine. Même si Mao agit uniquement pour défendre ses intérêts et ceux d’une petite clique au sein du parti, plutôt que dans les intérêts de la révolution chinoise, il est quand même obligé de mener une lutte permanente contre la corruption dans le parti et dans l’appareil administratif. Sinon, si l’on voit le précédent du Kuomintang, le régime communiste aurait pu s’effondrer après une décennie.
En ce qui concerne la lutte contre la corruption et la révolution culturelle, nous n’entendons pas, dans cet article, énoncer les côtés positifs et négatifs et tirer un bilan de ses succès et de ses échecs. Mais nous aimerions souligner ceci : au cours de cette puissante campagne, certains éléments totalement corrompus furent obligés de battre un peu en retraite et certains privilèges bureaucratiques furent attaqués, entraînant des réductions de la différence des salaires, etc. Mais depuis lors, les véritables mouvements de masse qui s’étaient développés durant la révolution culturelle ont été éliminés et des soi-disant éléments « ultra-gauches » et « anarchistes » ont subi une sévère chasse aux sorcières. Une « normalisation graduelle » a eu lieu dans la politique intérieure et internationale, et on a connu 2 à 3 ans de « paix ». En conséquence, le virus de la corruption, qui fut temporairement contrôlé mais pas éliminé, s’est à nouveau généralisé et aggravé. Il est évident que nous n’avons pas encore d’éléments précis pour montrer avec quelle rapidité le phénomène de la corruption a réussi à se rétablir, comment la mentalité négligée et corrompue s’est réaffirmée, et dans quelle mesure le virus de la bureaucratisation s’est aggravé dans le parti et dans les organes de l’État en Chine.
Le Parti Communiste chinois ne fournit pas de données précises sur ce genre de choses. Mais à partir des rapports fournis par des enquêtes officielles confidentielles, il est possible d’établir les faits suivants : la réinstallation d’un nombre important de vieux bureaucrates dans le parti et les organes de l’État ; le regain d’activité dans le gouvernement et d’autres cercles d’éléments bourgeois « éclairés » ; de nombreux exemples de retour « par la porte de service » dans les institutions de l’enseignement (mais évidemment pas limités à celles-ci) ; l’élargissement des différences de salaires dans l’industrie minière ; la réapparition des vieilles habitudes et coutumes (particulièrement en ce qui concerne le mariage) dans les villages, etc. Tous ces symptômes montrent inévitablement que la menace traditionnelle de la société chinoise — la corruption — opère de nouveau.
Même si ce ne fut que par instinct de conservation, Mao et sa clique furent obligés de stimuler un autre mouvement afin de contrecarrer ces tendances. Ce besoin objectif était étroitement lié à la volonté de Mao de « renfoncer le chapeau de Confucius » sur la tête de Lin Piao et de ses amis. L’étiquette « critiquez Confucius » a donc été ajoutée au mouvement « Opposition aux Quatre Vieux »7 issu de la campagne « Critiquez Lin ».
Une campagne mi-vraie, mi-truquée
Cela signifie-t-il que le mouvement « Critiquez Confucius » soit totalement truqué ? Absolument pas. Pour être plus précis, il s’agit d’une campagne à moitié vraie et à moitié truquée. Le côté vrai de la campagne découle du fait que Mao est obligé de reconnaître les contradictions frappantes entre l’idéologie confucianiste et les besoins modernes de la Chine, sans parler des besoins d’une révolution communiste. En tant que révolutionnaire, Mao est évidemment un sincère anti-confucianiste. Le côté truqué de la campagne trouve son fondement dans les deux faits suivants : 1 — le « premier amour » idéologique de Mao était confucianiste. Ce penchant particulier a sombré dans son subconscient et y a plongé des racines solides. Comme nous l’avons souligné dans notre livre à ce sujet, bien que le confucianisme original de Mao fut consciemment nié et rejeté, il maintient une emprise ferme sur sa pensée et continue à jouer un rôle important dans cette pensée. 2 — La compréhension qu’a Mao du marxisme est non seulement superficielle, mais est marquée par le révisionnisme stalinien. Elle a rejeté l’esprit révolutionnaire du marxisme et la substance de la démocratie ouvrière et les a remplacés par un contenu totalitaire et bureaucratique, qui est même dans un certain sens contre-révolutionnaire.
C’est pour ces deux raisons que l’anti-confucianisme de Mao finira dans une campagne complètement truquée. Comme Mao a constamment proposé et imposé un tel système despotique et bureaucratique, ses paroles et ses actions faussement marxistes correspondent en réalité aux théories hiérarchiques réactionnaires de Confucius ; en réalité elles défendent et donnent toute liberté de développement à un des aspects les plus réactionnaires de la théorie de Confucius.
Le fait que Mao exalte l’école Légaliste et Ch’in Shih huang ti en même temps que la « critique de Confucius » montre qu’il est en réalité un partisan de Confucius. Il n’est pas possible de discuter de la lutte entre le confucianisme et le Légalisme dans cet article, ou de discuter de nos divergences avec les maoïstes sur l’interprétation de l’histoire de la Chine. Soulignons simplement que les maoïstes ont raison quand ils affirment que les écoles confucianiste et légaliste ont joué respectivement un rôle réactionnaire et progressiste8. Mais toute l’histoire de la Chine montre en réalité que les origines différentes des deux écoles n’ont absolument aucune signification. Tout le monde sait que depuis le règne de Han Wu ti (140-86 av. J.-C.) la formule qui disait que chaque dynastie a « guidé le peuple » était, comme l’a souligné un célèbre penseur de la dynastie Ch’ing (Wang Ching), « confucianiste à l’extérieur et légaliste à l’intérieur ». À la surface ils exhibaient leur « gouvernement humanitaire » confucéen. En réalité, ils imposèrent les méthodes despotiques de Ch’in Shih huang ti. Les deux écoles gravitaient autour l’une de l’autre et n’étaient pas des pôles opposés. Du point de vue de la masse du peuple, la seule différence entre le confucianisme et le légalisme était que l’un prétendait être bienfaiteur et l’autre pas. En réalité, les deux étaient despotiques. Il est vrai que l’un était ouvert sur sa nature et l’autre était hypocrite, mais il est impossible de les diviser en des écoles « progressiste » et « réactionnaire ». Plus Mao « critique Confucius » dans ce sens et plus l’accusation de « confucianisme » de Lin Piao devient crédible.
Monter aux arbres pour attraper des poissons ?
Si Mao entend détruire les « Quatre Vieux » et empêcher la totale dégénérescence et corruption du parti et des organes de l’État par ce type de campagne « critiquez Confucius », il sera profondément déçu. Parce que cela revient à grimper aux arbres pour attraper des poissons. Non seulement une telle campagne ne détruira pas les Quatre Vieux, mais elle aura certainement tendance à devenir contre-productive. Dans la Chine actuelle, toutes les tendances de l’opinion publique, à tous les niveaux de la société, sont pour la majeure partie nourries par le mouvement continuel de campagnes après campagnes dans le processus de la soi-disant « révolution permanente » de Mao. Ce ne sont pas seulement les « mauvais éléments » droitiers qui pâlissent chaque fois qu’ils entendent le mot « campagne » ou commencent à palpiter dès qu’ils voient le lancement d’une « lutte ». Même les masses laborieuses ouvrières et paysannes, qui sont profondément mécontentes de toutes les formes de domination bureaucratique, vivent dans la crainte de campagnes de ce type. Plus de 20 ans d’expérience leur ont appris qu’il ne faut jamais juger les campagnes sur leur apparence, et qu’elles se développent toujours différemment en pratique de ce qui avait été annoncé. Elles arrivent certainement à tuer quelques mouches ou même à renverser un ou deux tigres, mais à la fin les assassins finissent toujours dans la même situation que les mouches, et parfois pire même. Et le renversement des petits tigres se fait toujours en faveur des gros tigres. Les campagnes ne sont pas totalement sans avantages pour les masses ouvrières et paysannes. Mais quand elles sont terminées, rien n’a vraiment changé, elles souffrent des mêmes privations. La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne fut particulièrement décevante. Elle n’a soulevé les espoirs des masses que pour mieux les écraser. Elle se termina par la persécution des véritables révolutionnaires. À partir de maintenant les masses ont toutes les raisons de considérer les campagnes et les mouvements de Mao comme des pièges humains potentiels.
Évidemment la campagne « Opposition aux Quatre Vieux » est en elle-même très nécessaire. Toute idéologie corrompue et coutume dépassée qui se cachent derrière Confucius doivent être éliminées. Mais, afin de faire cela de façon efficace, Mao devrait pour le moins suivre ses propres conseils et être « ouvert » au lieu de « conspirer et d’intriguer derrière les portes fermées ». Il devrait cesser de traiter les ouvriers et les paysans comme des « idiots » ou comme de simples « instruments » entre les mains d’un dirigeant « omnipotent et tout-puissant », comme des pions que l’on utilise dans des luttes pour le pouvoir entre les murs de la ville interdite de Pékin.
En conséquence, si Mao et les dirigeants du PC étaient sincères dans leur désir de liquider les maux traditionnels de la société chinoise, la première mesure à prendre serait de transférer le pouvoir politique aux masses ouvrières et paysannes. Ils mettraient en place un large système de démocratie socialiste, sous le véritable contrôle politique et la supervision des masses dans les villes et les villages. En d’autres termes, ils établiraient un système de soviets d’ouvriers, de paysans et de soldats, comme ceux qui existaient en Union Soviétique du temps de Lénine. Ils permettraient aux masses d’exercer le pouvoir de bas en haut. Ce serait la meilleure façon de balayer les vieilles pensées et les vieilles institutions dans tous les domaines par l’action consciente et collective des masses et dans un processus de mise en place de nouvelles méthodes de penser et de nouvelles institutions.
Ainsi la véritable victoire de la campagne « critiquez Lin, critiquez Confucius » serait inséparable de la lutte contre les tendances non marxistes de Mao vers le confucianisme et le légalisme et de la lutte des ouvriers et des paysans chinois contre la bureaucratie.
Octobre 1974
- 1Lus avec des intonations differentes, les mots chinois signifiant 571 peuvent vouloir dire soulevement arme (note du traducteur).
- 2Empereur de Ch’in (255-209 av. J.-C.) qui unifia la Chine. Son court regne fut marque par une domination impitoyable.
- 3Les Legalistes representaient une ecole de pensee anti-confucianiste qui n’acceptait aucune autorite exceptee celle du dirigeant.
- 4Un des hommes moralement superieurs de Confucius et fondateur de la dynastie des Chou.
- 5Une Analyse de la Pensee de Mao Tse-toung, Hong Kong, 1973.
- 6San Fan : campagne contre la corruption, le gachis et la bureaucratie. Wu Fan : campagne contre la corruption, la fraude fiscale, le vol de la propriete d’Etat, le baclage du travail et le vol de materiel, et le vol d’informations economiques d’Etat. Si Qing : Quatre Propres, campagne dans laquelle on demanda aux masses et aux cadres inferieurs de donner des jugements propres sur leurs positions politiques et ideologiques, sur leurs origines familiales et leur situation financiere.
- 7Quatre Vieilles : vieille pensee, vieille culture, vieilles coutumes et vieilles habitudes.
- 8La theorie actuelle de Soutenez le legalisme, critiquez le confucianisme se fonde entierement sur deux presuppositions : (1) que le passage de la periode de printemps et d’automne (722-481 av. J.-C.) a la periode des Etats combattants (403-221 av. J.-C.) represente dans l’histoire chinoise le passage d’un systeme esclavagiste a un systeme feodal ; (2) que les confucianistes representaient les anciens proprietaires d’esclaves tandis que les legalistes representaient les nouveaux proprietaires feodaux. Mais ces deux presuppositions seraient tres difficiles a argumenter et sont, pour le moins, discutables. Tout d’abord, il n’est pas marxiste de plaquer sur l’histoire chinoise les memes etapes de developpement que l’histoire de l’Europe occidentale. Marx reconnaissait que les Etats asiatiques avaient leurs propres particularites historiques. De plus, considerer le systeme autocratique et centralisateur de la dynastie des Ch’in comme un modele d’Etat feodal (comme le Moyen Age dans les pays europeens) est a la fois faux du point de vue des faits et non marxiste. Mais cette question est trop complexe pour etre debattue dans ce court article ; nous esperons pouvoir lui accorder une etude plus complete prochainement.