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Cambodge Le FUNK gagne du terrain

par Pierre Rousset
Carte de la libération du Cambodge, établie en mai 1974 par le GRUNK, indiquant les zones partiellement libérées, les zones de guérilla, les aéroports et les voies ferrées, ainsi que les provinces : 1. Battambang ; 2. Oddar Meanchey ; 3. Siem Reap ; 4. Preah Vihear ; 5. Kompong Thom ; 6. Stung Treng ; 7. Ratanakiri ; 8. Mondolkiri ; 9. Kratié ; 10. Kompong Cham ; 11. Kompong Chhnang ; 12. Pursat ; 13. Koh Kong ; 14. Kompong Speu ; 15. Kandal ; 16. Prey Veng ; 17. Svay Rieng ; 18. Takéo ; 19. Kampot.

La demande de reconnaissance du GRUNK (Gouvernement Royal d’Union Nationale du Kampuchea) et d’éviction de la délégation lonnollienne doit être discutée incessamment à l’Assemblée Générale de l’ONU. La Grande-Bretagne, le Canada, le Japon, l’Indonésie et dix-sept autres pays ont déposé un projet de résolution tendant à s’y opposer en appelant à la négociation. En reprenant à leur compte les propositions formulées en juillet par Lon Nol — et immédiatement rejetées par le FUNK (Front d’Union Nationale du Kampuchea) et le GRUNK — ils visent à maintenir la situation actuelle et à éviter un isolement croissant sur l’arène internationale du régime fantoche de Phnom Penh.

À l’heure où les puissances impérialistes tentent de reporter une nouvelle fois les échéances, il importe de réaffirmer la nécessité d’une lutte solidaire pour la reconnaissance du GRUNK cambodgien et du GRP (Gouvernement Révolutionnaire Provisoire) sud-vietnamien, lutte à laquelle la IVe Internationale a toujours participé.

Novembre 1974. Pour la seconde fois, le problème de représentation du Cambodge va être discuté à l’ONU. Or, le débat se prépare alors que, sur le terrain, ne s’est toujours pas dessinée une offensive de grande ampleur du FUNK — même si d’importants combats se déroulent, notamment autour de la capitale. Et l’année qui vient de s’écouler n’a pas vu l’effondrement final du régime fantoche que beaucoup attendaient après l’arrêt des bombardements américains le 15 août 1973. La situation semblerait — superficiellement — gelée.

Pourtant, la résistance cambodgienne — dernière venue dans la levée de masse des populations indochinoises contre la seconde guerre d’Indochine — avait enregistré en quatre ans des succès considérables, étonnamment rapides.

C’est d’abord l’échec immédiat du coup d’État de Lon Nol. Malgré le vote unanime des parlementaires cambodgiens pour destituer Sihanouk et malgré l’a priori favorable dont le nouveau régime « républicain » bénéficie dans de nombreux milieux de la capitale (intellectuels et étudiants notamment), la paysannerie bascule brutalement du côté du FUNK, après l’appel à la lutte lancé par Sihanouk. Alors que la guérilla n’était que très réduite jusque-là, le FUNK se constitue d’emblée en 1970 comme organisation de masse, implantée à l’échelle nationale.

Khieu Samphan (Vice-Premier ministre et Ministre de la Défense du GRUNK) rappelle, dans Le Monde Diplomatique de novembre 1974, les grandes étapes de la guerre qui s’est déroulée depuis :

— Face à l’échec du coup d’État, le 30 avril 1970, les troupes américaines — appuyées par les forces saïgonnaises — pénètrent au Cambodge. La résistance du FUNK et la dégradation de la situation aux USA les forcera à se retirer deux mois plus tard.

— L’abandon de la « vietnamisation » de la guerre au sol suivra celui de son « américanisation ». La bataille de Krek, en janvier 1972, marquera la fin des interventions directes et en profondeur de l’armée saïgonnaise.

— La « khmérisation » de la guerre n’aura pas été plus heureuse. Après la défaite de l’opération « Chenla 2 » lancée en décembre 1971 par Phnom Penh, Lon Nol renoncera à organiser des « contre-offensives » un tant soit peu sérieuses et perdra définitivement l’initiative.

— Devant ces échecs successifs — et du fait de l’évolution de la situation indochinoise — les USA tenteront d’assommer le FUNK en concentrant de février à août 1973 d’énormes moyens aériens sur le Cambodge. La flotte indochinoise US sera toute entière dirigée pour gagner cette bataille. Mais la résistance n’aura pas été brisée, elle continuera à enregistrer au contraire des succès et, le 15 août, le gouvernement américain devra mettre fin aux bombardements.

La saison sèche 1973-74

La saison sèche 1973-1974 ne verra aucun succès aussi apparent et spectaculaire. Le régime Lon Nol survit toujours. Il n’empêche que ses positions ont continué à se dégrader et cela de façon importante.

Sur le plan militaire, les deux traits dominants de cette saison sèche auront été l’isolement presque complet de Phnom Penh et des diverses places fortes fantoches et l’accumulation de sévères pertes, épuisantes à la longue, pour l’armée lonnollienne.

Le FUNK publie chaque année une carte de la situation militaire au Cambodge. En mai 1973 les FAPLNK (Forces Armées Populaires de Libération Nationale du Kampuchea) contrôlaient déjà environ 80 % du territoire. Mais Phnom Penh restait reliée par voie routière au port de Sihanoukville (Kompong Som), aux capitales provinciales de Kompong Chhnang et Kompong Cham. La route N° 5 entre la capitale et la ville occidentale de Battambang était occasionnellement réouverte sur toute sa longueur. En mai 1974 ces voies avaient été coupées — apparemment définitivement. Il en serait de même aujourd’hui pour le fleuve Tonlé Sap qui double la route N° 5. Phnom Penh n’est ravitaillée que par air et par le Mékong qui la relie à Saïgon (au prix, semble-t-il, d’assez lourdes pertes de convois fluviaux). Enfin, la province de Battambang, frontalière avec la Thaïlande, qui était la seule province relativement « calme » du pays, a vu l’activité de guérilla croître de façon importante. Et les enclaves tenues par Lon Nol se sont rétrécies progressivement, comme à Phnom Penh.

Les pertes de l’armée fantoche, par ailleurs, ont été très lourdes. Les FAPLNK en ouvrant successivement des « fronts » en des points distants du territoire ont forcé le commandement de Phnom Penh à déplacer continuellement ses unités d’élite. Elles ont été assez largement décimées — comme lors de la première bataille d’Oudong en mars 1974. Il est probable que parfois le FUNK a, lui aussi, subi d’importantes pertes, comme durant les combats près de l’aéroport de Pochentong en janvier-février 1974. Mais, globalement, le bilan en hommes et matériel récupéré (canons de 105 mm) leur semble nettement favorable. L’armée fantoche connaît d’ailleurs maintenant une profonde crise de recrutement et des désertions plus nombreuses qu’avant.

Mais l’approfondissement de la crise urbaine dans les villes tenues par Lon Nol est probablement le facteur le plus important de la précédente saison sèche — sœur jumelle de la crise qui secoue Saïgon. Arrêt de la production (toujours faible il est vrai), chômage, inflation, misère des réfugiés, manque de produits de première nécessité et marché noir, argent thésaurisé par les riches pour être changé en devises et envoyé à l’étranger... Depuis 1970 les prix ont été multipliés par 20... et le pouvoir d’achat des salariés a diminué de 90 % ! Une famille de 5 personnes a besoin, à Phnom Penh, de 100 kg de riz par mois. Un salarié ne gagne mensuellement que 15 à 25 mille riels. Il devrait avoir droit à 50 kg de riz à prix contrôlé par mois : 2 500 riels. Il doit en fait payer 10 000 riels et racheter ce qui lui manque à 300 riels le kg — soit 15 000 riels supplémentaires... (chiffres fournis par Afrique Asie, N° 67). En face de cette misère, la bourgeoisie et les généraux cambodgiens s’enrichissent par la contrebande, le contrôle des transports aériens, etc. Le riel, lui, a été brutalement dévalué de 400 riels pour un dollar à une équivalence de 1 200 riels.

À Phnom Penh aussi on arrache l’écorce des arbres pour pouvoir faire du feu.

La crise sociale alimente le mouvement de lutte urbain. C’est en fait très rapidement que Lon Nol a perdu la confiance dont il bénéficiait chez les intellectuels et étudiants de la capitale. Ils espéraient la « République » et la « Démocratie », ils avaient la guerre, la police... et les USA. Le mouvement étudiant a, en conséquence, joué un rôle charnière dans le développement de l’opposition urbaine, malgré la répression qui le frappait. Le 27 avril 1972 (faculté de droit), le 27 mars 1973 (faculté de pédagogie) et les 26 mai et 4 juin 1974 (au lycée Yokanthor) sont les grandes dates de la lutte de la jeunesse scolarisée à Phnom Penh.

À la différence de Saïgon, les mouvements sociaux s’expriment beaucoup plus directement, alors que l’opposition politique, ou politico-religieuse, reste beaucoup plus diffuse. Aux côtés des étudiants, les grèves ouvrières se sont multipliées (le ministère du travail vient d’être partiellement occupé par les travailleurs) ; chaque catégorie manifeste (grèves prolongées et successives des professeurs, cortège de veuves de guerre et d’anciens combattants, d’invalides, devant l’ambassade des États-Unis pour réclamer paiement et augmentation des pensions...). La gravité de la crise économique et sociale les amène à affronter, s’il le faut, une dure répression. Si l’opposition politique urbaine diffère de celle de Saïgon, c’est qu’au Cambodge (arriération économique, politique française d’État tampon, poids du bonapartisme sihanoukiste...) la base n’a pas existé pour la formation de courants hétérogènes comme les courants politico-religieux sud-vietnamiens.

Crise économique et crise sociale ont plongé le régime Lon Nol dans une crise politique incessante : changement de gouvernement, ralliement de fonctionnaires au FUNK... crise que le tout-puissant ambassadeur américain à Phnom Penh, John Gunther Dean, n’arrive pas à conjurer.

Sur le plan international, enfin, les positions américano-fantoches se sont dégradées. Il y a un an et demi l’URSS votait encore à l’UNESCO pour la délégation lonnollienne contre celle du GRUNK. Elle soutient cette dernière maintenant, même si c’est très superficiellement. Le GRUNK s’est imposé dans le tiers-monde aux conférences de Lusaka (septembre 1970), Georgetown (août 1972) et à la conférence d’Alger, dite des « pays non alignés », en août 1973, qui lui a fait un triomphe. L’année dernière, à l’ONU, les USA n’ont obtenu le report d’un an des décisions quant à la reconnaissance du GRUNK que par 53 voix contre 50... Le GRUNK est aujourd’hui reconnu par 61 gouvernements (dont tous ne sont pas à l’ONU) et par l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine).

Enfin, le renversement de la dictature militaire en Thaïlande en octobre 1973 a eu des répercussions immédiates au Laos et au Cambodge — même si l’engagement américano-thaïlandais n’est pas terminé.

Les propositions de négociation de Lon Nol reflètent cette dégradation de ses positions. Durant les années 1970-71, il affirmait sa volonté de vaincre militairement l’« invasion vietnamienne ». En 1972, il devait reconnaître l’existence de Khmers « de l’autre côté ». Le 6 juillet, pour la première fois, il proposait des négociations. Mais il maintenait un préalable : l’« évacuation du Vietcong et des Nord-Vietnamiens ». Le 9 juillet 1974 il retirait ce préalable.

Une résistance jeune

Le rapport de force ne s’est donc ni inversé, ni même stabilisé l’année dernière, malgré l’apparence de « valse-hésitation » des combats. Il n’a pourtant pas évolué avec la rapidité que l’on pouvait prévoir dès l’arrêt des bombardements US en août 1973. Il y a probablement à cela une raison de fond.

Il y a au Sud-Vietnam et au Cambodge une cause commune à la lenteur (relative !) du processus révolutionnaire : l’engagement de l’impérialisme américain. Ce sont près de 2 millions de dollars qui ont été quotidiennement donnés à Lon Nol par Washington. 3 500 à 4 000 « conseillers » US encadrent l’armée fantoche selon le FUNK. L’aviation américaine basée en Thaïlande ne cesse de ravitailler les garnisons isolées (sorties chiffrées à 700 par mois par Schlesinger, secrétaire à la défense US), et le GRUNK dénonce les bombardements par F-111. La pompe de l’aide américaine maintient le régime fantoche, au sens propre, en vie.

Le facteur militaire pèse certainement d’un poids réel. Les FAPLNK ont manqué jusqu’ici de défense anti-aérienne et l’aviation de Lon Nol a pu impunément frapper dès qu’elles concentraient leurs forces. Et Phnom Penh ne doit pas être si simple à attaquer, les meilleures troupes y sont réunies et un ample système de défense a été mis en place. Ceci dit, le FUNK n’a jamais tenté sérieusement de fermer la voie vitale que représente le Mékong pour Phnom Penh. Il semble pourtant qu’il en aurait les moyens militaires, à la saison sèche du moins. L’inquiétude des dirigeants du FUNK quant à une éventuelle intervention américaine brutale en cas de pression trop forte existe certainement. Mais la situation du gouvernement Nixon lui laissait une faible marge de manœuvre — à moins de tenter l’opération suicidaire. Les facteurs militaires existent, mais pour être compris ils doivent être replacés dans un contexte plus général.

L’engagement américain existe mais joue différemment qu’au Sud-Vietnam. Là, le problème est né des résultats relatifs de l’escalade US — politique, économique et sociale aussi bien que militaire — où « pacification » et « vietnamisation » et « urbanisation forcée » ont créé une réalité parasitaire, artificielle, mais existante et pesante. Au Cambodge, rien de tel. La rapide formation du FUNK a empêché de faire de même après le coup d’État de 1970. Ce qui joue au Cambodge, c’est la jeunesse extrême de la résistance. Près de 35 ans de lutte quasi ininterrompue au Vietnam. Une faible lutte armée au Cambodge de 1945 à 1967. En tant que mouvement armé de masse, la résistance cambodgienne a quatre ans. Le Cambodge est le dernier venu dans le front révolutionnaire indochinois — parce que la dynamique révolutionnaire nationale et sociale y fut moins puissante qu’au Vietnam.

La crise agraire a joué un rôle clé dans le développement de la résistance vietnamienne. Elle fut infiniment moins forte au Cambodge (de même au Laos). La « faim de terre » n’existait pas. Le régime foncier restait celui de la petite propriété (avec droits théoriques sur la terre du roi) et les grandes propriétés (hors les plantations) n’étaient que de formation récente et localisée. L’exploitation du paysan se faisait essentiellement par le biais de l’usure et de la commercialisation — et non par le fermage, le métayage ou la prolétarisation. Y compris dans les plantations, le prolétariat agricole était vietnamien (et il jouera un rôle important dans la création du front « Khmer Issarak » à la fin de la seconde guerre mondiale). La situation stratégique du Cambodge a joué aussi. À la différence du Vietnam, les Français n’ont pas essayé d’en faire une colonisation d’exploitation et de peuplement. Le Cambodge était plus un État-tampon entre les possessions françaises et britanniques. À la différence du Laos (1953 et guerre aérienne) il n’est pas devenu un champ de bataille décisif de la guerre d’Indochine avant 1970.

C’est tout cela qui a permis aux Français en 1953 de faciliter la formation d’un État « indépendant et neutraliste », celui de Sihanouk. C’est cela qui a retardé le développement du mouvement communiste cambodgien et autorisé la formation d’un régime bonapartiste au Cambodge, alors qu’au Vietnam et au Laos, l’acuité du conflit ne le permettait pas. C’est aussi cela qui permet de mieux comprendre le cadre de la crise de 1970.

Le régime bonapartiste de Sihanouk était en crise sous le poids de ses contradictions internes : les forces capitalistes au Cambodge souhaitaient mettre fin aux nationalisations et au développement du secteur d’État, et des révoltes paysannes commençaient à éclater (1967). Mais le rôle du contexte régional fut décisif. Sihanouk est tombé à ce moment-là parce que l’impérialisme ne pouvait plus accepter que le « front occidental » de la guerre d’Indochine ne participe pas à plein à l’effort de guerre. Il lui fallait à tout prix « boucler » la frontière vietnamo-cambodgienne. Sihanouk, le bonaparte, ne pouvait pas se ranger aussi ouvertement du côté américain. Il devait tomber. C’est-à-dire les pressions extérieures ont joué plus fortement que le développement des luttes sociales au Cambodge en 1970. Sihanouk, notamment, s’il était isolé dans les villes n’avait pas perdu son prestige à la campagne. D’où la réponse massive de la paysannerie à son appel du 23 mars et le poids, au départ, de la composante sihanoukiste dans la résistance.

Le FUNK, à sa création, a donc une composition assez différente du Viêt-minh ou du FNL ; plus hétérogène il ne s’appuie pas sur les mêmes fondements historiques, sur la même tradition de luttes nationales et sociales, sur la même force du PC. C’est le retard qu’il lui faut combler. Bien qu’il ne faille pas sous-estimer le rôle des bases et de l’infrastructure militante des communistes cambodgiens existantes avant le coup de 1970. Seule leur activité préalable — et le fait qu’ils avaient prévu le coup — a permis l’organisation du FUNK et de la lutte sur une grande échelle et dans un si bref délai.

Le mouvement communiste cambodgien, dont le noyau initial vient du Parti communiste indochinois, puis se regroupa au lendemain de la guerre dans le Pracheachon, est le plus mal connu d’Indochine. Il est délicat de s’engager dans des analyses par trop précises. Les tendances qui se sont développées depuis le coup de 1970 sont cependant claires : le noyau « Khmer Rouge » qui avait réactivé son intervention en 1963 et surtout en 1967, occupe dans le FUNK et le GRUNK, une place dominante. Sihanouk met lui-même le problème en lumière quand il déclare à Lacouture que la fusion des diverses composantes du FUNK s’opère « dans le sens révolutionnaire, à coup sûr. L’élément sihanoukiste était probablement à l’origine l’élément prépondérant, au moins le plus nombreux. Mais le sihanoukisme sans Sihanouk présent au combat sur le terrain n’a pas, à coup sûr, la vigueur du courant de gauche. Celui-ci dispose de cadres entraînés, de chefs valeureux et luttant coude à coude avec les combattants. La synthèse ne peut se faire que dans ce sens. Je ne m’en plains pas » (L’Indochine vue de Pékin, Seuil, p. 124).

Khieu Samphan, dans son article dans Le Monde Diplomatique de novembre 1974, décrit, certes, une union nationale sans virage ni contradiction. Il brise même sans vergogne la limite imposée dans le front par la théorie stalinienne du « bloc des quatre classes ». La « bourgeoisie nationale » n’est pas la seule, pour lui, à rallier le FUNK, non plus qu’un ancien roi, Sihanouk. On y retrouverait aussi, après des ouvriers, des féodaux et propriétaires fonciers et des capitalistes compradores (une nuance importante est néanmoins maintenue, car le FUNK regrouperait aussi la bourgeoisie nationale et la petite-bourgeoisie). Il prépare ainsi la session de l’assemblée de l’ONU.

Mais la réalité semble moins œcuménique. La bourgeoisie cambodgienne fait aujourd’hui sortir ses capitaux. Des tensions sont apparues il y a un an entre Sihanouk et les dirigeants de l’intérieur, anciens membres du Pracheachon. Cette « crise » s’est soldée par la dissolution du GRUNK « extérieur » de Pékin et l’installation de la totalité des organes gouvernementaux dans les zones libérées. Ce sont ceux qui ont pris le maquis en 1963 (tel Ieng Sary) et en 1967 (les trois députés de gauche Khieu Samphan, Hou Youn, Hu Nim, respectivement aujourd’hui vice-premier ministre et ministre de la défense, commandant en chef des FAPLNK, ministre de l’intérieur, des réformes communales et des coopératives, ministre de l’information), qui ont la direction de la lutte. Ce sont eux, aussi, qui maintenant s’affirment sur l’arène internationale avec les voyages qu’a faits Khieu Samphan.

Sihanouk, encore une fois, ne se gêne pas pour souligner les problèmes. Il déclarait au Nouvel Observateur à la fin janvier 1973 : « J’ai maintes fois demandé, avec la plus énergique insistance, aux leaders de la résistance intérieure, la permission de me rendre en zone libérée. Ils ont refusé... Je sais que, tout en s’abritant derrière la légitimité et la continuité de l’État khmer que j’incarne, les leaders khmers rouges tiennent d’abord à parachever leur œuvre de révolution prolétarienne sur tout le territoire du Cambodge, avant de me permettre de rentrer au pays en qualité de chef d’État sans pouvoir. En effet, si Sihanouk rentrait au Cambodge trop tôt, une grande majorité de Khmers, y compris beaucoup d’actuels lonnolliens allergiques au communisme, ne manqueraient pas d’essayer de se servir de lui pour rétablir un régime non socialiste. J’ai dit à mes associés khmers rouges que je ne me prêterais absolument pas à ce jeu, mais il semble que, tout en ayant confiance en ma parole d’honneur, ils aient quelques raisons de craindre certains mouvements de masse préjudiciables à la consolidation de leur démocratie populaire » (Nouvel Observateur, N° 423).

Dans la campagne, la suppression de l’usure, la généralisation de traditions d’entraide paysanne, des expériences de coopératives agricoles — avec une intensification de la production — sont les fondements de la mobilisation. Dans les villes, le mouvement ouvrier et les mouvements populaires ont pris une nouvelle dimension. Mais 4 ans n’est pas une période si longue. Cela peut expliquer pour une bonne part la progressivité des offensives.

Il importerait de savoir jusqu’où le processus social est allé aujourd’hui dans la révolution cambodgienne. Cela nous est impossible. Mais il faut noter que si l’orientation du FUNK est clairement la combinaison d’offensives militaires et d’insurrections urbaines, si le renforcement des mouvements sociaux d’opposition à Phnom Penh est indéniable, aucun soulèvement réel n’a encore eu lieu dans les villes.

Le cadre régional

Le besoin de consolider la base sociale de la révolution a donc joué un grand rôle dans les choix d’orientation du FUNK. Il joue peut-être encore dans le report des offensives finales. Mais il n’est certainement pas le seul facteur en cause. L’évolution solidaire de la révolution indochinoise pèse aussi. Comme au Laos ou au Sud-Vietnam.

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas ici d’oublier la spécificité de chacune des composantes de la révolution indochinoise. La « personnalité » propre de la révolution cambodgienne est particulièrement apparente. Avec le rôle qu’y a joué le sihanoukisme, sans équivalent en Indochine. Avec un mouvement communiste qui a eu son histoire propre (rappelons que des foyers de guérilla reconstitués en 1963 et 1967 alors que Sihanouk était encore en place à Phnom Penh, certains étaient fort éloignés de la frontière vietnamienne) et qui maintient un réseau d’alliances internationales différent, par d’importants aspects, de celui des communistes vietnamiens (la rupture avec l’URSS est infiniment plus profonde et l’appui sur la Chine plus unilatéral). Mais les révolutions laotienne, cambodgienne et vietnamienne sont intégrées à un même processus révolutionnaire indochinois, dont le moteur fut, historiquement, situé au Vietnam.

Cette combinaison de solidarité objective et subjective et de situation et choix différenciés au sein du front révolutionnaire indochinois est particulièrement nette aujourd’hui. La signature des accords de Paris sur le Vietnam a eu de profondes répercussions au Laos (où des accords analogues ont été signés peu après), au Cambodge (dans la mesure où l’arrêt des bombardements américains le 15 août 1973 est aussi le produit de la nouvelle situation régionale) et en RDVN (avec les problèmes de reconstruction afférents). C’est une nouvelle phase de la révolution indochinoise qui s’est alors ouverte et non seulement de la révolution vietnamienne. Mais ils ont fait aussi surgir des développements nationaux beaucoup plus différenciés que lors de l’escalade américaine et des offensives militaires des forces révolutionnaires.

L’orientation propre adoptée jusqu’à maintenant par le FUNK et le GRUNK est claire : on peut négocier avec les Américains leur retrait, pas avec les fantoches de Phnom Penh. Sihanouk le faisait savoir immédiatement après les dernières propositions de Lon Nol du 6 juillet, quand il déclarait : « Nous refusons toujours une « pax americana » qui nous impose une partition de notre pays ou une « coalition gouvernementale » avec les traîtres, des Quisling ou des Pierre Laval qu’on fusille mais qu’on ne saurait accueillir autour d’une table de gouvernement ou même... de négociations » (L’Humanité, 11.7.74).

De même, il y a un an, Thiounn Prasith, ministre du GRUNK, tirait en ces termes les leçons de la révolution mondiale : « Le peuple cambodgien qui a beaucoup appris des douloureux événements d’Indonésie en 1965 et de ceux, plus récents, du Chili, a déjà fait son choix irrévocable. Il continue son combat résolu, toujours sans compromis » (L’Humanité, 5.12.73).

Un choix d’orientation est ici clairement affirmé qui différencie la voie de la révolution cambodgienne de celles de ses voisines. Mais la solidarité, objective et maintes fois réaffirmée, a peut-être amené les dirigeants du FUNK à accentuer le caractère progressif de leur politique. Ne serait-ce que parce qu’ils sont conscients de l’enjeu de leur victoire finale au Cambodge. La chute de Phnom Penh accentuerait le déséquilibre du régime fantoche à Saïgon et aurait de profondes répercussions en Thaïlande. Et, en conséquence, ils ne veulent pas, avant d’être mieux assurés, se trouver ainsi trop à l’avant-scène, risquant une réintervention massive de l’impérialisme américain suffisamment aux abois pour tenter un geste suicidaire. Telle est du moins l’une des raisons majeures avancées par les représentants du FUNK à l’étranger.

Cette situation est évidemment lourde de tensions et à l’échelle indochinoise et au sein du FUNK. Elle serait d’ailleurs à l’origine de la crise des rapports entre Sihanouk et la résistance intérieure d’il y a un an. Sihanouk manifestait, en effet, clairement son impatience de voir la lutte aboutir au Cambodge et regrettait de n’avoir aucun contrôle sur la politique définie par le FUNK.

Pour la révolution socialiste en Indochine !

On peut donc énumérer les facteurs qui expliquent au Cambodge cette combinaison de glissement progressif constant du rapport de forces en faveur des forces révolutionnaires et de « lenteur » apparente des processus en cours qui caractérise la révolution indochinoise : importance de l’engagement que maintiennent les USA, jeunesse de la résistance cambodgienne, poids de la situation régionale. Il serait plus difficile d’assigner à chaque facteur son importance relative.

Mais ces facteurs perdent peu à peu de leur gravité. La crise de l’intervention américaine en Indochine, la crise conjointe des régimes fantoches à Saïgon et Phnom Penh, l’évolution de la situation internationale, rendent toujours moins crédible un réinvestissement majeur et direct des USA au Cambodge. Si le GRUNK se voyait décerner le siège disputé à l’ONU — et sans que cette question soit décisive — cela renforcerait les difficultés de Washington. Selon le FUNK, l’organisation des zones libérées a fait d’importants progrès alors que les mouvements de population et de soldats en provenance des zones fantoches s’accentueraient. L’épuisement des unités militaires d’élite de Lon Nol serait extrême. Et la situation indochinoise toute entière tend vers un tournant.

Quand se produira-t-il ? Il est trop tôt pour tenter de le définir. Mais on voit mal comment l’impérialisme américain pourrait maintenant renverser la vapeur au Cambodge. Ce sont les conditions les plus favorables à la victoire de la révolution socialiste indochinoise qui sont en train de se réunir actuellement.

Sans prendre encore l’aspect de grandes offensives, les combats ont pris une âpreté nouvelle autour de Takéo, de Kompong Speu, de Svay Rieng, de Phnom Penh même et sur le Mékong, tandis que la crise politique du gouvernement Long Boret rebondit et que les grèves ouvrières se durcissent. La saison sèche 1974-75, au Cambodge comme en Indochine, risque de voir l’évolution des rapports de force s’accélérer une nouvelle fois.

Novembre 1974

Lettre hebdomadaire