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Alliances contre l’extractivisme et le colonialisme vert

par Marjorie Keters
© CGT Chapelle-Darblay

Nous vivons une nouvelle séquence du capitalisme mondial : le capitalisme de finitude, qui se heurte aux limites matérielles, énergétiques et écologiques d’un mode de vie incompatible avec le vivant. La conséquence est double : une montée des autoritarismes et une accélération d'un capitalisme de prédation à travers de nouveaux marchés : technologies vertes, matériaux critiques. 

Le Réseau éco-syndicaliste est un réseau intersyndical créé en 2021. Le Réseau s’inspire du mouvement pour la justice environnementale états-unien. Il cherche à articuler les questions écologiques et les questions syndicales à partir des luttes concrètes des travailleurs et travailleuses les plus impacté·es par la contamination du monde, et qui travaillent dans les secteurs d’activité les plus impactants pour l’environnement : construction, industrie, déchets, agriculture, notamment à travers la question de la santé au travail.

Nous privilégions la méthode de l’enquête ouvrière : c’est à partir des conditions de vie et de travail concrètes exprimées par les travailleurs eux-mêmes que nous accompagnons les luttes pour la justice sociale et environnementale.

Dans le cadre d’une intervention sur les alliances contre l’extractivisme et le colonialisme vert, je montrerai d’abord que les dynamiques d’exploitation Nord/Sud se retrouvent aussi en France, dans le quotidien de nos activités syndicales. Je partagerai quelques expériences concrètes menées par le réseau et j’interrogerai les alliances possibles sur le plan national et international.
Je voudrais partir d’un constat général. Nous vivons une nouvelle séquence du capitalisme mondial : le capitalisme de finitude, qui se heurte aux limites matérielles, énergétiques et écologiques d’un mode de vie incompatible avec le vivant. La conséquence est double : une montée des autoritarismes et du technofascisme dans les pays du Nord comme du Sud, et une accélération de la logique d’accumulation capitaliste vers un capitalisme de prédation à travers de nouveaux marchés : technologies vertes, matériaux critiques.

On assiste donc à la fois à un renouveau de l’extractivisme et au développement du colonialisme vert. Le colonialisme vert désigne le fait que la transition écologique des pays riches repose sur une nouvelle phase d’appropriation des ressources, des territoires et des habitants du Sud. On le voit avec la course aux terres rares mais aussi dans les conflits liés à l’accaparement de l’eau et des terres pour les nouvelles activités liées au capitalisme numérique, comme les data centers.

La situation géopolitique et la financiarisation de l’économie entraînent aussi un regain d’intérêt pour l’or. En République Dominicaine se trouve la quatrième plus grande mine d’or à ciel ouvert du monde, gérée par Barrick Gold. L’extension de la mine se fait au détriment de l’eau et des terres alentours. Des alliances se créent au sein d’une coordination populaire, entre les paysans et les habitants.

Extractivisme et colonialisme vert : une dynamique Nord/Sud mais aussi Nord/Nord

Pour montrer les interactions entre l’exploitation des travailleur·ses et de la terre dans les pays du Nord et du Sud, je vais donner l’exemple du lithium. Dans un atelier pendant les Assises de la Santé et de la Sécurité des travailleur·ses à Paris, un camarade malien a expliqué le désastre sanitaire et environnemental que l’exploitation de ce minerai engendrait pour les travailleurs et leur famille. Nous avons ensuite remonté tout le secteur d’activité du lithium, de l’extraction au recyclage.

En partant concrètement de la santé au travail, on a constaté que l’extractivisme et le colonialisme vert ne concernent pas uniquement les rapports Nord/Sud. Ils traversent aussi les sociétés du Nord elles-mêmes.

Un projet de mine de lithium se met en place en France. C’est le projet EMILI. Les raisons invoquées par l’État sont la souveraineté, l’écologie et les conditions de travail : le lithium et l’électrification associée permettraient de sortir des énergies fossiles. Les conditions de travail des mineurs français seraient meilleures que celles des mineurs maliens. Ce serait donc une avancée sociale et écologique.

Nous savons qu’une mine n’est jamais écologique et que la présence d’une mine en France ne fera pas fermer celle du Mali. C’est juste un désastre sanitaire et social supplémentaire. Nos camarades du syndicat Solidaires se battent avec les habitants contre ce projet, mais les promesses d’emploi intéressent des salariés qui veulent travailler dans les mines. Au Réseau éco-syndicaliste, nous travaillons à dépasser cette opposition entre l’emploi et l’environnement.

La question de la souveraineté nationale est aussi un mensonge parce que la production de batteries nécessite d’autres minerais qui se trouvent dans les pays du Sud. Les ateliers et les conférences que nous proposons permettent d’échanger les différents points de vue.

Dans le secteur du lithium, on constate que la fabrication des batteries, leur usage dans les transports publics et leur recyclage sont souvent réalisés par des travailleurs issus de l’immigration postcoloniale. Ce sont les mêmes, chassés de leurs terres contaminées ou surexploitées par les multinationales dans leur pays d’origine, qui sont chargés de la transition écologique en France, et des risques liés à ce travail : pollutions, risques chimiques, incendies. Ce sont ces travailleurs et travailleuses qui perçoivent en premier les contradictions écologiques du système productif. La gestion des déchets n’est pas délocalisable dans un pays du Sud : par conséquent, ce sont les travailleurs du Sud, parfois réfugiés climatiques, qui sont délocalisés pour devenir les premiers maillons de la transition écologique en France.

Dans la construction et l’assainissement, on fait le même constat. Le Réseau éco-syndicaliste a participé au collectif « Justice et dignité pour Amara Dioumassy », un ouvrier mort sur le chantier qui visait à rendre la Seine baignable. Travailleur immigré, ancien sans-papiers, son parcours est emblématique de l’exploitation de classe et de la domination coloniale dans nos grandes villes d’Europe. Une place porte aujourd’hui son nom : c’est un pas vers la visibilisation de ces logiques de domination liées à la transition écologique des pays du Nord.

Je voudrais ajouter une dernière dimension du colonialisme vert qu’on trouve dans les rapports Nord/Sud et au sein des pays du Nord : la domination culturelle. Dans Les Trois Écologies, Félix Guattari explique que le capitalisme ne détruit pas seulement les milieux naturels. Il produit aussi une colonisation des subjectivités, une capture des cultures et des imaginaires. On voit apparaître des formes de marchandisation écologique des territoires à travers la touristification du monde.

On voit le processus à l’œuvre dans l’expulsion des Massaïs de leurs terres pour faire des réserves naturelles au Kenya : les paysans sont considérés comme des ennemis de l’écologie alors qu’ils ne font que prélever de quoi assurer leur survie, alors que les touristes du Nord viennent en avion faire des safaris photo. En France aussi, les classes populaires sont progressivement exclues de leurs propres lieux de vie par la spéculation, la gentrification, l’économie touristique et les grands projets urbains.

En parallèle, les cultures locales sont folklorisées, transformées en objets marchands. On le voit par exemple avec l’effacement du caractère populaire et contestataire des carnavals au profit des plateformes touristiques dans les pays du Nord comme dans les pays du Sud. 

Actions et alliances au sein du Réseau éco-syndicaliste

Le Réseau éco-syndicaliste a pour vocation de dépasser l’opposition emploi/écologie à partir des premiers concernés, et de militer pour que les travailleuses et travailleurs eux-mêmes prennent le pouvoir sur les activités productives. Passer de la valeur de profit à la valeur d’usage, avoir une production socialement utile. Cela demande d’avoir conscience de sa force, et de poser la question de la démocratie au travail.

La méthode de l’enquête ouvrière permet de comprendre les réalités du travail, de visibiliser les injustices écologiques et sociales, et de favoriser la conscientisation et la politisation des salarié·es à partir de leurs propres mots, afin qu’ils et elles prennent leur place dans la production, non comme exécutant·es mais comme acteurs centraux.

La publication de lettres ouvertes relie les salarié·es d’un même secteur d’activité, les usager·es et les habitant·es. Par exemple, c’est à travers une lettre ouverte publiée dans plusieurs médias que les salarié·es de Veolia ont averti les usager·es et les militant·es écologistes de leur combat pour des conditions de travail dignes, mais aussi pour un environnement sain. Les salarié·es exercent aussi un rôle de vigie environnementale.

La décroissance du travail et la sobriété dans la production sont des perspectives concrètes. La lutte actuelle contre le retour au travail le 1er mai ou les batailles pour conquérir de nouveaux droits en cas de canicule sont des luttes syndicales et écologistes : travailler moins, c’est prendre soin de soi et du vivant. Cela nécessite de rompre avec l’idéal productiviste, de décorréler la croissance de l’emploi et de penser la planification écologique, non de façon punitive mais en s’attaquant aux vrais pollueurs : les entreprises et les institutions qui s’enrichissent du système capitaliste.

Il s’agit aussi de remettre l’auto-organisation et l’autogestion au centre de l’activité syndicale. C’est pourquoi nous défendons une démocratie économique réelle, fondée sur la décentralisation du pouvoir et la participation des collectifs de travail, des usager·es et des habitant·es, comme ont fait les ex-GKN à Florence.

Sur le plan national, la mise en réseau de plusieurs syndicats au sein du Réseau éco-syndicaliste est un premier pas. Sur le plan international, il est certain que nous avons besoin d’unir nos forces dans la lutte contre les multinationales – et notamment les multinationales de la transition écologique : Suez, Veolia, TotalEnergies… – mais aussi de partager nos méthodes et nos actions : nous pouvons largement nous inspirer des luttes latino-américaines contre l’extractivisme dans nos combats aujourd’hui en France.

Travaillons ensemble à la mise en œuvre d’un éco-syndicalisme international!

Intervention faite dans le cadre des rencontres écosocialistes à Bruxelles, 15 mai 2026, et publiée sur le blog médiapart du réseau éco-syndicaliste le 3 juin 2026.

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